"Qu'est-ce qui pourrait bien être subversif en 2020?", nous demandions-nous il y a 15 jours. "C'est quoi cette théorie de conspiration qui ressemble au scénario de la série Utopia?", nous demandions-nous la semaine dernière. Sous la douche ce vendredi, une illumination: il suffirait juste de mélanger les deux pour obtenir une réponse satisfaisante! Je m'explique. Utopia est une série télévisée britannique créée par le dramaturge Dennis Kelly, diffusée sur Channel 4 en 2013-2014. Elle ne compte que 12 épisodes, compactés sur 2 saisons. En 2015, la production annonçait sans trop s'épancher sur Twitter qu'il n'y en aurait pas de troisième. Comme pour Twin Peaks, comme pour The OA, le culte n'a pas suffi, les courbes de l'audimat n'ayant cessé de fléchir. Faut dire qu'Utopia n'a rien de roublard. On pensait s'asseoir devant un show familial où des adolescents combattent des agents secrets et paf, on s'est très vite retrouvé avec une interminable énucléation à la petite cuillère, un adulte tuant des enfants à l'école tout en grignotant des raisins secs enrobés de chocolat et des meurtres encore plus gratuits et révoltants que celui de la petite amie mexicaine de Jesse Pinkman à la fin de Breaking Bad. Sur papier, le pitch d'Utopia peut pourtant toujours faire penser à un update moderne du Club des Cinq. À savoir qu'une tripotée de...

"Qu'est-ce qui pourrait bien être subversif en 2020?", nous demandions-nous il y a 15 jours. "C'est quoi cette théorie de conspiration qui ressemble au scénario de la série Utopia?", nous demandions-nous la semaine dernière. Sous la douche ce vendredi, une illumination: il suffirait juste de mélanger les deux pour obtenir une réponse satisfaisante! Je m'explique. Utopia est une série télévisée britannique créée par le dramaturge Dennis Kelly, diffusée sur Channel 4 en 2013-2014. Elle ne compte que 12 épisodes, compactés sur 2 saisons. En 2015, la production annonçait sans trop s'épancher sur Twitter qu'il n'y en aurait pas de troisième. Comme pour Twin Peaks, comme pour The OA, le culte n'a pas suffi, les courbes de l'audimat n'ayant cessé de fléchir. Faut dire qu'Utopia n'a rien de roublard. On pensait s'asseoir devant un show familial où des adolescents combattent des agents secrets et paf, on s'est très vite retrouvé avec une interminable énucléation à la petite cuillère, un adulte tuant des enfants à l'école tout en grignotant des raisins secs enrobés de chocolat et des meurtres encore plus gratuits et révoltants que celui de la petite amie mexicaine de Jesse Pinkman à la fin de Breaking Bad. Sur papier, le pitch d'Utopia peut pourtant toujours faire penser à un update moderne du Club des Cinq. À savoir qu'une tripotée de geeks découvre qu'une bande dessinée culte n'est pas de la science-fiction et que son auteur disparu de la vie publique est en réalité un lanceur d'alerte probablement assassiné; qui cherchait à avertir le monde qu'il existe un plan secret international pour éradiquer une partie considérable de la population. C'était pas mal du tout et plutôt troublant en 2014, c'est devenu encore meilleur en 2020, aidé par l'actualité, l'ambiance générale et aussi les polémiques toujours en cours autour du documentaire conspirationniste Hold-Up, qui défend l'idée d'un complot international assez similaire. À la fin de la deuxième saison de la série, on apprenait en effet non sans stupeur ce que fabriquait réellement The Network/Le Réseau, que l'on prenait jusque là pour de très méchants eugénistes en pleine tentative de nettoyage ethnique à échelle mondiale. Je peux me tromper sur quelques détails, n'ayant pas revu Utopia depuis quelques années mais en gros, le plan machiavélique était celui-ci. D'abord, lâcher dans la nature un virus fabriqué en laboratoire, la "Grippe russe". De là, générer une panique mondiale de nature à pousser les gouvernements à ordonner la vaccination générale. Ensuite, délivrer un vaccin qui guérit effectivement du virus mais a pour effet secondaire de rendre stériles 95% des gens à qui on l'inocule. Le véritable but de The Network n'était donc pas de tuer les pauvres et les "étrangers" comme on le croit pendant une bonne partie de la série mais bien un "Great Reset" tel que décrié dans... Hold-Up! Moins de monde sur Terre. Moins de pollution. Moins de destruction des ressources. Moins de guerres pour ces ressources. Bref, le sauvetage de l'humanité. La création d'une utopie. Autrement dit, les scénaristes induisaient à la fin de la seconde saison une ambiguïté aussi géniale que perturbante: les méchants sont-ils encore si méchants que ça quand ils cherchent surtout à éviter la fin de la civilisation? Et ces héroïnes et héros qui entendent les empêcher d'appliquer leur plan se rendent-ils compte qu'ils défendent en réalité un statu quo qui mène inéluctablement l'humanité à sa perte? Il existe aujourd'hui une première saison d'un remake américain d'Utopia, que je n'ai pas vue, diffusée en ce moment même sur Amazon Prime. Ces épisodes ont été tournés en 2019, sans possibilité donc de prévoir que ce qu'ils racontent ferait à ce point écho à ce que nous traversons depuis février. Il sera dès lors assez intéressant de voir ce qui sera inspiré de la présente réalité dans la seconde saison et comment sera tournée la troisième, si le show tient jusque là. Il est aussi très possible que ça s'emballe grave sur le méta, que naisse un étrange parallèle entre la fiction, où des geeks découvrent qu'une bande dessinée avertit le monde d'une conspiration, et la réalité, où des geeks perturbés par du complotisme à la Hold-Up pourraient défendre l'idée que cette série avertit elle aussi d'une conspiration. Si une troisième saison américaine existe un jour, on devrait sinon en toute logique voir s'y développer le point de vue de The Network, qui entend donc au nom du bien public et de la survie de l'espèce, stériliser 95% de la population mondiale. Et c'est là que cela pourrait devenir drôlement subversif, notamment en convainquant d'autres geeks qu'à la prochaine pandémie, il ne faudra pas faire comme on l'a fait ce coup-ci. Pour The Network, la compassion et l'attachement émotionnel tiennent de l'égoïsme. Si la seule solution pour sauver l'humanité, c'est de drastiquement contrôler les naissances, s'y opposer est tout simplement criminel et irresponsable. Stériliser des humains contre leur volonté rappelle bien quelques moments bien sombres de l'Histoire mais si la principale motivation n'est pas le racisme mais le sauvetage de l'espèce, c'est une tout autre perspective dans laquelle s'inscrit le débat moral. À laquelle on pourrait adhérer sans être nostalgique de l'eugénisme. Comme on peut adhérer, dans la réalité de 2020, à l'idée qu'atteindre naturellement l'immunité collective serait plus efficace pour faire disparaître le coronavirus qu'une vaccination pour le moment encore assez incertaine. Comme certains ont un moment défendu l'idée que laisser mourir les 65+ du virus était plus rationnel et tuerait moins de monde sur la longueur que fermer l'économie et entraîner un marasme dont il faudra des années pour se remettre. Si on s'en remet un jour...Je ne dis pas que je cautionne ces idées. J'avance simplement que pour quelqu'un comme moi qui doutait que la subversion puisse encore exister en 2015, de nos jours, elle me semble curieusement drôlement présente et bien davantage dans nos quotidiens que dans la culture et la fiction, d'ailleurs. Ce qui n'est guère étonnant, au fond. La subversion étant par définition la contradiction et le renversement des valeurs d'un ordre établi et celui-ci étant forcément affaibli par la présente crise sanitaire et l'économique qui suivra, par les errances morales et politiciennes aussi, il est assez logique que les valeurs et l'ordre en prennent en ce moment sérieusement pour leurs grades. Cela ne fait d'ailleurs que commencer et comme cela influencera aussi en toute logique la culture à venir, on peut dès lors officiellement acter le grand retour de la subversion. Le tout, c'est maintenant de savoir si ça ne fait pas drôlement plus pétocher que plaisir...