"L'état de mes yeux est stationnaire, avec une possible dégradation, nous dit-elle sur ce ton badin qui est à la fois son bouclier et son glaive. A vérifier dans un mois. Je dois normalement faire des contrôles tous les quatre mois mais comme je suis paranoïaque, je dis aux ophtalmologues plutôt tous les trois mois. Le plus, le mieux. Sans trop rapprocher les rendez-vous non plus, sinon on ne vit plus que pour ça." Elisabeth Quin a appris, il y a dix ans, qu'elle souffrait d'un double glaucome qui pourrait à terme la rendre aveugle. "La vue va de soi, écrit-elle dans La Nuit se lève, jusqu'au jour où quelque chose se détraque dans ce petit cosmos conjonctif et moléculaire de sept grammes, objet parfait et miraculeux, nécessitant si peu d'entretien qu'on le néglige." Depuis, elle rumine, interpelle, implore, insulte, sonde cette maladie qui grignote chaque jour un peu de son champ de vision. Avec ce mélange d'espièglerie, de profondeur et d'auto-dérision - un cocktail qu'elle sert tous les soirs dans son émission d'info sur Arte -, l'auteur de Tu n'es pas la fille de ta mère compile dans une espèce de journal de bord les fragments de réflexions, d'anecdotes, de souvenirs, de punchlines - "Malvoyante et femme à barbe? La double peine" -, glanés au fil de ses nuits d'angoisse, de ses lectures, des consultations médicales, de ses pèlerinages et de ses rencontres avec d'autres aveugles plus ou moins célèbres. Un bouquet garni de sensations au parfum raffiné et cruel qui met le corps et la condition humaine à l'épreuve d'un questionnement érudit et roublard. Pas de place pour l'autoapitoiement. C'est la dignité en bandoulière que cette jeune femme de 55 ans aiguise ses autres sens au contact de la nature, de la culture et même de l'invisible. "Je sais aujourd'hui, peut-on lire, qu'il faut pardonner à sa pieuvre, pardonner à son corps, à tout ce qui s'autodétruit à l'intérieur de soi, pardonner à ce qui vous veut du mal. Il faut pardonner en bloc. Pour s'alléger." On l'a rencontrée pour y voir plus clair...
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