J'ai vu Borat, j'ai pensé Tatayet. Il y a plus de trente ans, pour la RTBF, Tatayet s'invitait en effet chez André Cools, alors Président du Parlement wallon, pour lui présenter un petit chien du nom de Titounet, très gentil mais avec de trop "petites coucouilles". En pleine émission familiale, sans que cela ne choque personne, André Cools, le Maître de Flémalle, "l'un des leaders politiques les plus importants de la Belgique d'après-guerre" (*), émit alors l'idée incongrue de greffer à la peluche "des couilles de babouins". "On fait des trucs très bien dans le genre, maintenant", dit Cools à Tatayet. Couilles, couilles, coucouilles, Titounet, couilles, couilles et re-coucouilles: le sketch improvisé s'éternisa jusqu'à l'absurde. Une séquence plus gênante que drôle, bien qu'assez hilarante dès le cerveau basculé en mode Snul. Ce week-end devant Borat, j'ai donc pensé que les conneries de ce dernier descendaient en droite ligne de ça. Que contrairement à ce que je lis un peu partout, Borat n'a rien de "subversif". Que son dernier film n'est pas une grenade politique qui ferait trembler les bases de la société trumpiste. Juste une comédie fort bête, grasse, facile et pro-Démocrates devant laquelle rire (?) en groupe, éventuellement même en compagnie de vos pré-ados, pour peu qu'ils soient plus Hara-Kiri que Charlie; vu le nombre de bites, de couilles et de menstrues que l'on y croise. À peine plus que dans ...

J'ai vu Borat, j'ai pensé Tatayet. Il y a plus de trente ans, pour la RTBF, Tatayet s'invitait en effet chez André Cools, alors Président du Parlement wallon, pour lui présenter un petit chien du nom de Titounet, très gentil mais avec de trop "petites coucouilles". En pleine émission familiale, sans que cela ne choque personne, André Cools, le Maître de Flémalle, "l'un des leaders politiques les plus importants de la Belgique d'après-guerre" (*), émit alors l'idée incongrue de greffer à la peluche "des couilles de babouins". "On fait des trucs très bien dans le genre, maintenant", dit Cools à Tatayet. Couilles, couilles, coucouilles, Titounet, couilles, couilles et re-coucouilles: le sketch improvisé s'éternisa jusqu'à l'absurde. Une séquence plus gênante que drôle, bien qu'assez hilarante dès le cerveau basculé en mode Snul. Ce week-end devant Borat, j'ai donc pensé que les conneries de ce dernier descendaient en droite ligne de ça. Que contrairement à ce que je lis un peu partout, Borat n'a rien de "subversif". Que son dernier film n'est pas une grenade politique qui ferait trembler les bases de la société trumpiste. Juste une comédie fort bête, grasse, facile et pro-Démocrates devant laquelle rire (?) en groupe, éventuellement même en compagnie de vos pré-ados, pour peu qu'ils soient plus Hara-Kiri que Charlie; vu le nombre de bites, de couilles et de menstrues que l'on y croise. À peine plus que dans les comédies mieux scénarisées avec Ben Stiller ou Jonah Hill, cela dit. Compactée en 280 caractères, j'ai posté cette critique sur Twitter et quelqu'un m'a alors demandé ce que serait aujourd'hui pour moi la subversion. Une très bonne question, à laquelle il me semblait déjà avoir répondu dans une chronique précédente dont... je ne retrouve plus la trace. Peu importe, vu que mon avis à ce sujet est justement en train de changer. Jusqu'il y a quelques années seulement, j'étais en effet persuadé que dans notre société occidentale, la subversion était devenue impossible. Certaines productions artistiques et culturelles, certains discours plus politiques et sociaux pouvaient certes toujours choquer, indigner et générer des débats fiévreux. L'affaire Dieudonné avait même vu la censure faire son grand come-back, motivée par la peur de contamination des esprits. Mais choquer la droite, choquer la gauche et même faire pétocher Manuel Valls à l'idée qu'un humoriste glauque devienne le Tyler Durden d'un Fight Club actif d'extrême droite à la française, ce n'est pas de la subversion. C'est faire l'objet d'une panique morale. C'est débattable, je peux me tromper et même manquer d'informations cruciales qui me feraient revoir le dossier d'un tout autre oeil mais je ne pense en effet pas que Dieudonné ait à quelque moment que ce soit "sapé les valeurs et les institutions établies" de la société française. Ce qui est, selon le Larousse en ligne, la définition même de la "subversion". Dieudonné a plutôt "joué" à un jeu social et médiatique autoboutiste qui impliquait de cliver l'opinion. Comme Borat, à son niveau. Comme aussi le rap caillera. Comme les caricatures du Prophète, le César à Polanski, A Serbian Film, Adèle Haenel, Zemmour et le matricule 007 donné à une femme noire. Comme aussi les podcasts conspirationnistes trumpistes, les Proud Boys et Rajae Maouane sur TikTok. Entre beaucoup d'autres. Autrement dit, ça n'a pas grand-chose de subversif, c'est juste se choisir une place sur le bouquet culturel. Vous y faites du bruit, vous provoquez de l'agitation, des emballements, des dégoûts. Mais vous ne remettez jamais fondamentalement en cause le fonctionnement de La Matrice. Critiquer La Matrice sert La Matrice. Elle s'inspire de ces frondes pour s'ajuster. Donc vous clivez, vous faites flancher les opinions mais vous n'explosez jamais le mur protecteur autour des valeurs et des institutions établies. Le disque dur, autrement dit. Même Donald Trump n'a pas réussi à forcer ce mur, puisque faire pencher les valeurs et les institutions très à droite ou même les tremper dans l'absurde dysfonctionnel tient davantage du choix sur le menu que du travail de destruction. Je ne prétends pas ici que cette vision est valide. Juste que c'était la mienne, que c'est ainsi que je voyais les choses. Je pensais que dans une société libérale et capitaliste, il n'est pas de subversion possible. Que tout ce qui apparaîtrait "culturellement dangereux" se digérerait, se recyclerait et se verrait très vite transformé en inoffensif produit de consommation. Je suis aujourd'hui beaucoup moins sûr de ça. "Je pense qu'il y a moyen d'être aujourd'hui subversif en se mettant TOUT LE MONDE À DOS, pas en faisant simplement le choix d'un camp moral. A priori, un humoriste musulman lâchant un truc vraiment indiscutablement marrant sur les décapitations en pleine rue serait assez subversif", ai-je écrit vendredi sur Twitter en réponse à cette personne qui me questionnait sur la subversion. Avant de me rendre compte que tout cela ne serait également que clivant et qu'il n'est en réalité pas subversif du tout de se mettre tout le monde à dos. Vous devenez juste une autre proposition du bouquet. À l'influence affaiblie puisque rejetée. Une proposition "réservée aux connaisseurs n'ayant pas froid aux yeux". "Pour un public averti".Pour être réellement subversif, il faudrait en fait plutôt réussir à percer le mur protecteur du disque dur, s'y glisser par la fissure et foutre le souk dans ce qui se trouve derrière: les valeurs et les institutions. On n'y est pas encore vraiment mais... Qui irait maintenir que ce mur est aussi solide en 2020 qu'il ne semblait l'être en 2015? Qui, surtout, peut prétendre ne pas participer au travail de sape permanent, à l'assaut continu contre ce mur? Tout le monde ou presque juge aujourd'hui urgent un update des valeurs et un reboot des institutions. La droite, la gauche, les conspis, les féministes, les Gilets jaunes, les progressistes, les chroniqueurs de La Première, les trolls russes, les islamistes, les Ecolos, Le Pen, Mélenchon, les anti-lockdown, le fan-club de Marius Gilbert, les LBGTQ+, les extrémistes catholiques, Donald Trump, Joe Biden, Boris Johnson, Kanye West... La subversion n'est donc pas impossible, elle est juste pratiquée par tellement de monde et de factions rivales à la fois qu'elle ne se distingue plus vraiment des offres culturelles et politiques plus classiques. Et peut-être bien que Tatayet et Borat le sont dès lors, subversifs, après tout. À doses vraiment homéopathiques, quasi indétectables, mais participant malgré tout à l'assaut massif contre ce fameux mur. Après tout, si comme le veut la théorie du Chaos, le battement d'ailes d'un papillon au Brésil peut provoquer une tornade au Texas, pourquoi une paire de coucouilles ne pourrait-elle pas faire chuter la société occidentale? (*) selon François Brabant dans sa passionnante Histoire du PS liégeois (Éditions La Boîte à Pandore, 2015)