Western de Fred Zinnemann. Avec Gary Cooper, Grace Kelly, Katy Jurado. 1952. ****(*)
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Chef-d'oeuvre aux quatre Oscars (meilleur acteur, meilleur montage, meilleure chanson, meilleure musique), ce western fait partie des plus grands classiques du genre nord-américain par excellence. Se démarquant clairement de la plupart des autres films de l'époque (le début des années 1950), il préfère à l'enchaînement de scènes d'action et au spectaculaire de surface une approche sobre et riche de résonances psychologiques. Et son récit se déroule en temps réel, comme l'attestent les plans de l'horloge qui rythment son montage. Le héros, joué par un Gary Cooper au sommet de son art, est le shérif d'une petite ville, tout juste marié et qui s'apprête à rendre son étoile pour changer de vie. Mais le retour d'un hors-la-loi décidé à se venger de lui va changer la donne... Suspense intense et dilemme au moral sont au menu d'un western unique, dont plusieurs visions n'épuisent pas les richesses de fond comme de forme. L.D.En Inde, la plupart des conducteurs de pousse-pousse sont issus de la province du Bihar, l'une des plus pauvres du pays. C'est aussi l'une des plus exposées à la violence et aux maladies. Shallim y tire son engin dans les rues périlleuses, pieds nus. Son rêve: acheter une riccha à moteur pour épargner ses vieux jours. La maladie de sa femme le rappelle à la dure réalité. Il n'a plus le choix, il doit continuer à braver les dangers d'une circulation congestionnée et périlleuse, les accidents nombreux, les pluies torrentielles, il engloutit les kilomètres. Traversé par les souvenirs douloureux, l'oeil rivé vers le point de fuite, il ne se détourne pas de sa mission, sauf pour aider d'autres types qui, comme, lui, s'harnachent pour s'en sortir. Le réalisateur sud-coréen Seong Gyou Lee radiographie un destin qui oscille en permanence entre pertes d'illusion, espoir et courses folles. Percé d'images violentes d'une société indienne fracturée, il est aussi le témoignage un brin voyeur d'un homme, Shallim, qui oscille entre colères et résignations. N.B.Alors que vient de sortir en salles Loro, biographie subjective (depuis 2016 au centre de débats, discussions et polémiques) qu'il a consacrée à l'immonde et sulfureux Silvio Berlusconi, France 2 propose au beau milieu de la nuit le premier documentaire sur le réalisateur italien Paolo Sorrentino. Qui se cache derrière cet homme à tout faire (il est aussi scénariste et écrivain) de 48 ans? À qui vraiment doit-on l'Oscar du meilleur film en langue étrangère de 2014 (La Grande Bellezza) et le fascinant The Young Pope, mini-série HBO esthétisée dans laquelle Jude Law interprétait avec un inquiétant brio le monarque du Vatican? Emmanuel Barnault et Sandra Marti se sont posé la question et tentent de comprendre comment au travers de sujets réels et imaginaires, le cinéaste d'origine napolitaine est parvenu à créer son propre monde. Zoom sur l'une des plus importantes figures actuelles du septième art transalpin. J.B."J'ai d'abord été intéressée par le fait d'être noire plutôt que par le fait d'être femme", déclarait il y a quelques mois la sociologue et réalisatrice afroféministe Amandine Gay.Son premier documentaire parle des deux. Ouvrir la voix donne la parole à 24 femmes noires francophones. Les invite à se raconter. À questionner leur place (celle qu'on a bien voulu leur laisser, celle qu'elles sont parvenues à prendre) au sein de la société. Pas de voix-off. Face caméra, en plans souvent très serrés, elles partagent des bouts de leur vie. S'interrogent sur leur sentiment d'appartenance. Évoquent des sujets aussi variés que la tignasse, l'école, la famille, les entretiens d'embauche et la dépression. Le regard des autres, leur attitude aussi. Celle des passants et des petits amis... On croise une costumière, une étudiante en école de commerce, une comédienne également qui évoque ses choix et ce qu'ils renvoient...Diplômée en communication politique, Gay, qui a grandi près de Lyon dans une famille adoptive, a étudié le cinéma pendant un an en Australie avant d'entrer au conservatoire d'art dramatique dans le XVIe arrondissement de Paris.Désespérée devant les rôles (droguée, sans papier, pute, dealeuse...) pour lesquelles elle était acceptée dans les castings (seuls ceux où il était précisé que le personnage était black), elle s'est mise à interviewer des avocates, des entrepreneures, des serveuses, des artistes noires sur leur vie de tous les jours et à en faire des petits films. Quand des producteurs lui ont dit que les femmes afro qu'elle avait imaginées pour une série (inspirées par son propre parcours) n'existaient pas, Gay a décidé de leur prouver le contraire en les montrant dans un documentaire.Financé grâce à une campagne de crowdfunding (le Centre national du cinéma et de l'image animée avait refusé de lui apporter son soutien), Ouvrir La Voix est un film mosaïque organisé par thèmes. Afrodescendantes ou afropéennes pour celles qui préfèrent le terme y évoquent leur rapport à la religion, aux religions. Parlent de l'homosexualité dans leur communauté. De la place des femmes d'origine africaine dans les fantasmes occidentaux. Et surtout du racisme ordinaire ou pas dont elles ont fait l'objet. Jusqu'à la violence des femmes blanches dans les mouvements féministes... Le dispositif est relativement sommaire et toutes abondent de manière générale dans le même sens mais la force de leurs témoignages prend irrémédiablement le dessus. Jamais ennuyeux, ce documentaire militant de deux heures était sans aucun doute, à l'heure qu'il est, d'une impérieuse nécessité. J.B.Trafic d'enfants, travail forcé, servitudes pour dettes... L'esclavage, en 2018, ce sont 45 millions de personnes privées de liberté, asservies, maltraitées, déshumanisées, vendues comme n'importe quelle marchandise. Ce sont des millions d'enfants arrachés à leurs familles pour travailler dans des conditions qui feraient passer Les Misérables pour un préquel des Bronzés, ou pour être transformés en enfants-soldats qui, s'ils survivent, auront plus de chance de devenir des zombies tortionnaires que des êtres en résilience. Dans ce documentaire qui ne secoue pas que les âmes sensibles, le réalisateur allemand Marc Wiese fait un état des lieux précis, construit autour de données objectives, de témoignages à visages couverts de rescapés, et d'analyses d'experts qui font froid dans le dos. On y voit que l'esclavage, ça peut commencer de manière banale... en fuyant la persécution en Birmanie, pour la promesse d'un emploi en Thaïlande et se retrouver, acculé par les dettes aux passeurs, à bosser sur des chalutiers pendant des années, sous menace de torture ou de mort. Cela se passe de manière plus brute en Ouganda, avec les rapts d'enfant. Mais ces deux exemples ne sont ici que le point de départ d'un constat: l'esclavage est en pleine expansion, sous nos yeux ou presque, parfois cautionné, en se pinçant le nez, par nos dirigeants. Si l'exploitation sexuelle, la pédopornographie, les systèmes de castes et, globalement, la violence sans tabou du système esclavagiste est détaillé avec force, les initiatives pour y mettre fin ont également la part belle: l'épiphanie du milliardaire australien Andrew Forest suite à une question candide de sa fille ("papa, tu connais le trafic d'enfants?"), au-delà de l'émotion qu'elle suscite, est le point de départ d'une vaste et efficace campagne en Inde. Elle n'est pas le seul îlot d'espoir dans un océan de dégoût. Les initiatives et les luttes font chapelet... Aboli depuis le XIXe siècle dans la plupart des pays, l'esclavage a encore de beaux restes. N.B.Depuis une petite soixantaine d'années d'amitié, de changements, de permanences et de bouleversements, cinq femmes chiliennes se rencontrent périodiquement pour prendre le thé. Loin des contraintes strictes des congrégations, des messes dominicales ou des réunions politiques, leurs discussions sur tout ou rien, la famille, l'actualité, les souvenirs, le temps qui passe, l'infidélité d'un mari, la maladie d'un parent, la mort, ont traversé deux générations de vie au Chili. Qu'elles se retrouvent pour déguster une pâtisserie, parler chiffons ou maquillage, ces cinq octogénaires filmées avec beaucoup de sensibilité parlent ouvertement des changements de société et des craintes ou des espoirs qu'ils suscitent. On y observe, entre les vapeurs de nostalgie et les répétitions inévitables, la force du lien créé par ce rituel simple, intime, véritable institution informelle au Chili, qui se perpétue hors de toute institution politique, spirituelle: "la once", cette cérémonie du thé de 11 heures, qui cimente l'empathie, la solidarité, l'entraide, désamorce les questions difficiles (la sexualité, Pinochet, l'incertitude économique..). Émerge alors, par la voix de ses seniors surprenantes, un portrait du Chili entre carte postale et critique sociale, parfois chantant, parfois silencieux, parfois riant, parfois inquiet, toujours chaleureux. N.B.Une Américaine à Fribourg, débarquée de l'avion par un soir de violent orage. Sous la pluie battante, la jeune femme se hâte vers l'académie de danse mondialement réputée où elle est attendue. Au moment d'entrer dans le bâtiment, une autre fille en sort et fuit, en proie à une grande terreur. Suzy ne le sait pas encore, mais son séjour d'étude dans la prestigieuse maison, loin d'être le rêve espéré, a déjà pris le chemin du plus horrible cauchemar... Deux ans après son polar génial Les Frissons de l'angoisse (Profondo Rosso), Dario Argento signait en 1977 un des films d'épouvante les plus captivants et les plus éblouissants esthétiquement jamais réalisés. Un chef-d'oeuvre de mystère et de fantastique, abordant le thème de la sorcellerie avec autant d'originalité opératique que de redoutable efficacité. À redécouvrir absolument, à l'heure où le remake de Luca Guadagnino s'affiche au grand écran. L.D.La nouvelle série d'Adam Price (Borgen) aborde la question de la foi, de ses doutes, de ses crises et de leurs répercussions sur une famille. Celle des Krogh, "pasteurs de père en fils depuis deux siècles et demi". Le père, justement, sombre dans l'alcoolisme après avoir échoué à se faire élire évêque, alors que ses fils suivent une route déviant de la tradition pastorale. Après la politique, Price s'empare donc du religieux. Celui vécu comme éminemment personnel, une force qui fait vibrer ou sombrer l'intime. Celui aussi qui structure la sphère publique, à travers l'Église et les pasteurs qui jouent le rôle de berger, de psy, de directeur de conscience. C'est vers ce point nodal que gravite la série, en permanence au bord du gouffre, en examinant comment foi et culpabilité se transmettent de père en fils et, pour peu que ces derniers prennent des voies divergentes, se diluent. Au nom du père est ancrée dans la société danoise. Aussi, il faut un peu de patience (de foi?) pour se laisser pénétrer par les codes de la religiosité dont les Krogh sont empreints, pour sentir le poids de cette transmission contrariée, qui fait vaciller une tradition ancestrale sur ses bases. La série devient alors une réflexion comparative émouvante sur les formes et, surtout, les crises de foi. Mais la série prend un tour plus subtil et réflexif lorsque se dessinent, en creux, les failles d'un système patriarcal qui entend se défendre bec et ongles. L'incident qui précipite la chute du patriarche tyrannique n'est autre que sa défaite face à sa concurrente pour le poste prestigieux d'évêque de Copenhague, pressentie comme plus en phase avec la société. La quête personnelle et spirituelle de ses propres fils et leur manière d'embrasser l'altérité (islam, bouddhisme...) défient le père castrateur, l'éveil de femmes ancrées dans leur époque entame les fondations de la famille, de la fonction pastorale, et d'une certaine vision du monde centrée depuis des générations sur le leadership masculin. N.B.Quarante ans. Quatre décennies qu'on croise régulièrement Philippe Geluck dans nos salons à faire le pitre sur nos téléviseurs. "C'est un cube Maggi, vous pouvez le mettre dans toutes les sauces", résume l'une. "Il pourrait faire tout l'alphabet en rotant qu'il resterait chic", admire l'autre. Dessinateur, humoriste, chroniqueur, auteur? Le père félin déjà est un homme de télé et le documentaire de Grégory Goethals lui brosse un portrait cathodique... Depuis ses débuts avec Malvira dans une émission pour enfants (Lollipop) qui a fait de lui une superstar du petit écran jusqu'à ses interventions dans les grands talk-shows français. Entrecoupés par de nombreux extraits de ses multiples émissions (Le jeu des dictionnaires, Un peu de tout, L'Esprit de famille...) et de ses innombrables fous rires, sa fille, Jacques Mercier, Alex Vizorek, Charline Vanhoenacker, Virginie Hocq, Maureen Dor, Laurent Ruquier (On a tout essayé), Michel Drucker (Vivement Dimanche) et Geluck lui-même aident à cerner le personnage. Ils racontent son second degré, son sens de l'absurde et son abondante pilosité. Un mec jamais méchant, qui n'a pas peur du ridicule et est particulièrement doué pour vendre ses productions... Un docu pas particulièrement original dans sa forme mais qui vous garantit une bonne pincée de nostalgie et quelques fameux éclats de rire. J.B.Crise du Canal de Suez, assassinat de JFK, scandale Profumo... Les événements internationaux et domestiques continuent de rythmer une série qui se fait de plus en plus historique. Mais si la Reine Elisabeth II demeure le centre d'attention de The Crown, les personnages satellitaires gagnent en profondeur: le Prince Philippe, volage et voyageur, assume bien mal d'être dans l'ombre de son épouse; la princesse Margaret voit son rôle prendre une belle amplitude, et les méandres de sa vie conjugale épouser l'air du temps dans une Angleterre, empire colonial en déclin, qui se transforme. The Crown poursuit sa percée limpide dans les arcanes du pouvoir, de ses représentations et de ses failles. N.B.