POUR UNE POIGNÉE DE DOLLARS
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Et Sergio Leone réinventa le western! En 1964, fort de son amour pour le genre américain par excellence et d'une flamboyance lyrique bien italienne, le jeune réalisateur du Colosse de Rhodes oublie le péplum et engendre avec brio et succès ce qu'on appellera bientôt, de manière un peu grossière, le "western spaghetti". Il tourne en Espagne, dans des décors quasi-texans, l'histoire d'un homme solitaire, anonyme, qui débarque dans une petite ville où deux bandes rivales se disputent le pouvoir avec brutalité. Pour incarner ce personnage taciturne et diablement charismatique, Leone a choisi un comédien américain auquel une série télévisée western, Rawhide, a donné une petite réputation. Bingo! Clint Eastwood s'inscrit parfaitement dans la démarche du cinéaste, et fait de "l'homme sans nom" une icône instantanée, dont Leone poursuivra les aventures dans Pour quelques dollars de plus et Le Bon, la Brute et le Truand. L.D.Ce n'était pas une odyssée, c'était une course poursuite. Pas une quête, malgré ses réalisations héroïques, plutôt une entreprise mue par la compétition et la peur de la relégation. Pourtant, la conquête de la Lune bénéficie d'une aura sacrée, de celle qui entoure les grandes épopées de l'Humanité. Alors que le 21 juillet sera célébré le 50e anniversaire du premier pas de Neil Armstrong sur la Lune, Arte diffuse un de ces documentaires dont la chaîne publique américaine PBS a le secret: La Conquête de la Lune arbore des scènes d'archives inédites, un montage fascinant, des interventions d'acteurs d'époque et d'experts aiguisées, de l'émotion et de l'intelligence. Et, en sus, un bon degré de critique historique: il a fallu rapatrier aux USA l'équipe du nazi et officier SS Von Braun (autoproclamé père de la fusée), rattraper l'avance prise par les Russes dans les années 50, convaincre l'opinion. Dans un contexte de guerre froide et de peur de l'annihilation, la Lune apparaît comme un havre possible. John F. Kennedy le dira dans un discours resté célèbre, elle était un refuge à coloniser après que l'homme eût fini de piller la planète. En trois épisodes gorgés de vulgarisation scientifique, de commentaire politique et un zeste de mystique humaniste, cette Conquête de la Lune raconte avec passion l'une des plus folles entreprises de l'Histoire de l'humanité. N.B."Je n'étais plus dans un accouchement, c'était une scène de massacre." Face caméra, trois femmes racontent les douleurs et les humiliations subies lors de l'accouchement: épisiotomies forcées ou mécaniquement effectuées, palpation intrusive qui font immédiatement songer au viol... Ces femmes ont été dépossédées de leur expérience, de leurs émotions, déshumanisées par un acte chirurgical devenu procédurier, aveugle à la douleur et la solitude infligées. Depuis plus d'une dizaine d'années, des voix se lèvent un peu partout en Europe -et ailleurs- pour dénoncer des actes médicaux inutiles voire dommageables durant l'accouchement: utilisation de spatules, de forceps ou de ventouse, recours systématiques à l'épisiotomie... et ce malgré que les lois exigent le consentement explicite des premières intéressées, les femmes. La réalisatrice Ovidie (déjà derrière le brillant Là où les putains n'existent pas) s'empare de ce sujet douloureux et réalise une enquête minutieuse, plongeant aux sources du problème: historique de la gynécologie, rôle accru de l'hôpital dans cette violence systémique vécue mais niée par la profession. "Entre sexualité et notion de consentement, l'accouchement se situe au carrefour des revendications de réappropriation du corps féminin", raconte l'ex-star du X en voix off, résumant les enjeux d'une situation dont le politique s'est emparé fort opportunément. Témoignages bruts, interviews tendues avec le corps médical, micro ouvert aux sages-femmes, ce documentaire poignant, inspiré, est un cri d'alarme. N.B.Comme toutes les femmes de sa famille, Tülin Ozdemi, réalisatrice belge, a subi un mariage forcé. Le sien, c'était à l'âge de 17 ans. Mais elle a choisi de ne pas parler d'elle, mais bien de toutes, à travers le portrait de sa tante Tüncay. Arrachée de son village en Turquie pour échouer en Belgique, dans les bras d'un mari qu'elle n'a pas choisi, forcée par ce vil contrat à supporter une relation de sujétion, d'emprise et de réification. Ozdemi raconte, avec beaucoup de pudeur, le destin de ces femmes projetées du jour au lendemain dans un monde d'adultes -ou plutôt d'enfants rois- indifférent à la douleur qu'il leur inflige. Dans la violence des mots, la suspension des silences et les regards encore inquiets transparaît la violence physique, morale et symbolique. L'inexistence de toute individualité, devenue sordide banalité. Pourtant, en creux, s'écrit une histoire, d'une souriante timidité, de désir et de légèreté. Une histoire de combat pour la destruction de ce joug transgénérationnel, pour percer la chape et exister, enfin. Jamais sans danger, ce choix pour la vie est une marque indéfectible de courage et une leçon d'humanité. N.B."Mon travail n'a rien à voir avec le droit. Je suis plutôt moitié main de Dieu, moitié psy... Vous me demandez pourquoi je suis debout à 3 h du matin. Ce n'est pas la loi qui me réveille mais la chose juste à faire." Certains l'appellent le Salomon des indemnisations, le tsar des compensations... D'autres l'ont baptisé l'homme qui décide de la valeur des gens. Kenneth Feinberg affronte notre civilisation dans ce qu'elle a de pire: la mort, la colère, les frustrations et les tragédies. Marées noires, fusillades, attaques terroristes (il a géré le 11 septembre)... Feinberg est spécialisé dans l'aide aux victimes de grandes catastrophes et dans la médiation de conflits entre entreprises ou personnes privées. Ces compromis où la victime décide de ne pas avoir recours à une action en justice et s'engage contre un règlement rapide, efficace et garanti à ne pas intenter de procès. Fric de la honte? Pognon du silence? Le documentaire de Karin Jurschick tire le portrait d'un mec insondable. Quelque part entre le pompier de service, le grand sauveur, le comédien et le froid calculateur. Il raconte comment on calcule le prix d'un mort (le banquier et le trader ne valent pas le même montant que l'ouvrier, le serveur ou le policier) et soulève au final une question fondamentale: comment faire pour empêcher Wall Street de diriger nos vies? J.B.Un haussement de sourcils terriblement expressif, un regard de cinglé, un sourire de tueur. Puis aussi des lunettes noires pour ne pas laisser voir le fond de son âme. Ainsi pourrait-on résumer physiquement Jack Nicholson. "Plouc du New Jersey" à la voix nasillarde et à la calvitie proéminente devenu l'une des plus grandes stars d'Hollywood. Trois Oscars à l'appui. Emmanuelle Nobécourt dresse le portrait d'un homme mystérieux qui aime brouiller les pistes et part chercher des fragments de son identité dans ses films. The Cry Baby Killer (il interprète un mec mal dans sa peau qui étouffe dans sa ville de province), Chinatown (qui fait écho à sa propre vie lorsqu'il apprend que sa soeur est en vérité sa mère)... Dr. Jack and Mr. Nicholson ausculte un comédien qui aime incarner des personnages à la limite de l'acceptable et estime être au moins 75% de chacun d'entre eux. Mais aussi l'acteur à la fureur sourde qui s'écroule émotionnellement et physiquement dans ses rôles (Vol au-dessus d'un nid de coucous, Shining). Un docu qui vaut plus par son fond que par sa forme. J.B.La stupidité et son corollaire, la violence, sont deux maladies profondément congénitales, ataviques qui, une fois ancrées dans l'humain, peuvent difficilement en être extirpées. S'il y a une morale aux trois saisons de la série Fargo, dont la première est rediffusée nuitamment par France 2, elle n'est peut-être pas très loin de cette proposition. Tout semble démarrer exactement de la même manière que le film du même nom, signé en 1996 par les frères Coen: de longs plans sur des plaines enneigées, une musique annonciatrice du drame, une ambiance glacée et venteuse qui semble plonger les vertus humaines dans un éternel permafrost. Martin Freeman (The Hobbit, Sherlock Holmes) est Lester Nygaard, même minable vendeur que jouait alors William H. Macy. Lui aussi veut tuer sa femme et se laisse convaincre par un sombre et charismatique étranger passant par cette petite ville du Minnesota, Lorne Malvo (Billy Bob Thornton), de le faire. Dans le même temps, les inspecteurs Solverson et Grimly enquêtent sur une série de meurtres perpétrés dans la région. À coup de contre-pieds, de revirements incessants, d'éruptions d'humour et de violence, les deux récits vont se croiser, s'éteindre pour mieux redémarrer, dépassant le scénario initial des frères Coen pour proposer un immense moment de télévision, une comédie humaine sanglante et burlesque, mais follement addictive. N.B.Palme d'Or au Festival de Cannes voici 42 ans, ce très beau film des frères Taviani nous emmène dans la Sardaigne des années 40. C'est là que grandit le petit Gavino, fils de paysans et obligé de quitter l'école dès l'âge de 5 ans pour aider son père à garder des animaux. Il devra patienter jusqu'au service militaire, à 21 ans, pour découvrir le monde extérieur et s'échapper de l'emprise paternelle. Il apprendra à lire, et se révoltera enfin contre l'espèce d'esclavage qu'il subissait jusqu'alors... Puissante et déchirante dénonciation d'une société rurale patriarcale à l'extrême, Padre Padrone s'inspire très directement de l'expérience vécue par Gavino Ledda, berger sarde analphabète devenu linguiste. Aussi beau que fort, réaliste et en même temps chargé d'utopie, le film aussi rude et généreux des Taviani ne pouvait que plaire au président du jury cannois, un certain Roberto Rossellini. L.D.Tout faire pour que le client mette son cerveau de côté et oublie ses contraintes. Le rendre prêt à consommer. Éviter que ça se voie. Et, si possible, napper le tout de rêve et de paillettes... Bienvenue au Polygone: 110 boutiques, dix restaurants, un cinéma. Patric Jean (La Raison du plus fort, La Domination masculine) s'en est allé filmer pendant un an dans ce centre commercial à ciel ouvert au coeur de Béziers. Le Monde parfait rencontre Pierre, surnommé "le maire", qui y passe ses journées et regarde les gens se promener plutôt que de rester enfermé chez lui à mater la télé. Il suit le directeur des lieux qui voit le complexe comme une mini ville, essaie de rendre l'endroit le plus agréable possible pour pousser les gens à la consommation. La fille de l'accueil pour qui le temps peut sembler très long. Puis aussi les mecs de la sécurité, ceux du parking et les femmes d'entretien. Un docu léché doublé d'une réflexion qui ne manque pas de sens sur la fièvre acheteuse et un lieu de solitude partagée. J.B.S'il vous reste encore un peu de patriotisme en cette période politique chatouilleuse, c'est le moment de soutenir, en la regardant, cette coproduction belgo-hollandaise (ou hollando-flamande, selon). Plongée au coeur des Polders, dans la zone de l'estuaire de l'Escaut qui sépare les Pays-Bas de la Belgique (ou de la Flandre, selon), l'intrigue tourne autour d'un voilier figé dans le chenal, théâtre d'une fusillade sanglante, d'où semble avoir miraculeusement réchappé une femme, visiblement réfugiée et demandeuse d'asile. Le fermier qui l'a recueillie (choc des cultures mais bienveillance terrienne) la confie aux bons soins du Dr Dewulf, spécialiste du choc post-traumatique. Il fera équipe avec l'inspectrice Tara Dessel, dont l'enquête sur le mystérieux bateau semble mener à un monde de trafics, notamment de drogues, mais pas que. Servi par une très bonne distribution et un décor de platteland dont elle tire toute la poésie muette et froide, la série peine à offrir un récit captivant, et a plutôt tendance à s'ensabler dans la banalité et le bon sentiment. N.B.C'est le label qui a écrit la bande son de la lutte pour les droits civiques. Celui qui a inventé la soul et révolutionné la musique noire. Si la Motown possédait un son plus édulcoré, Stax l'aimait brut. Stax sortait de l'église. Stax sortait des tripes. En 1957, Jim Stewart, un employé de banque blanc fan de country, convainc sa soeur Estelle Axton d'acheter un cinéma désaffecté de Memphis et de le transformer en studio d'enregistrement. On est dans le Tennessee ségrégationniste et le bâtiment est planté dans le ghetto noir. L'ouverture d'un magasin de disques dans la pièce où était auparavant vendu le pop corn deviendra le lien entre le studio et les habitants du quartier. À commencer par les Mar-Keys qui signeront avec Last Night l'un de ses premiers succès. Trois cents albums, Isaac Hayes, Sam and Dave, Otis Redding... Des Noirs, des Blancs, de la feel good music... Ce documentaire raconte le Lorraine Motel où nombre de ses tubes ont été composés. Il retrace l'histoire de Green Onions, l'un des instrumentaux les plus célèbres de la musique américaine, oeuvre du premier groupe multiracial: Booker T. & the M.G.'s... Et revient sur la mort d'Otis et l'assassinat de Luther King. Il évoque aussi les 27 disques sortis en un mois pour se refaire un catalogue et inonder le marché avant de déposer le bilan en 1975. Un docu fouillé rempli de témoignages et une histoire musicale de la ségrégation. J.B.