LES NOMBREUSES VIES DE SAMMY DAVIS JR.
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Il a refusé de jouer dans des salles pratiquant la ségrégation, déclenché un tollé en osant épouser, lui, le "nègre", l'actrice suédoise May Britt. Dans les années 50, Sammy Davis Junior se voyait comme un artiste défrichant le terrain pour les Afro-Américains. Il n'en fut pas moins longtemps considéré comme un vil opportuniste... "Je vais faire en sorte que les gens m'adorent en tant qu'artiste même s'ils me détestent en tant que noir", résumait-t-il. À travers le destin improbable de l'acteur, chanteur et exceptionnel danseur de claquettes, Sam Pollard raconte ce que cela signifiait d'être un (artiste) noir en Amérique au milieu du siècle dernier. À une époque où il distrayait les foules et où pas un hôtel sur le Strip ne lui aurait loué une chambre... De nombreuses images d'archives, les interviews de Kim Novak, Jerry Lewis ou Whoopi Goldberg étayent ce portrait d'un homme qui a connu le succès, l'humiliation, la douleur et les coups. J.BAdaptation superbe de la légende du Hollandais volant, Pandora offre un de ses plus grands rôles à la sublime Ava Gardner. Trois ans avant La Comtesse aux pieds nus, elle incarne Pandora Reynolds, une chanteuse américaine qui séjourne en Espagne où elle fait chavirer le coeur de nombreux hommes. Face à son refus de l'épouser, un poète se suicide, laissant s'affronter deux rivaux: un matador et un coureur automobile. Mais c'est un mystérieux navigateur qui troublera la jeune femme... James Mason (Une Étoile est née) forme avec Gardner un des couples mémorables du cinéma . Derrière la caméra, et auteur aussi du scénario, Albert Lewin confirme un raffinement et une intelligence qu'exposaient déjà Le Portrait de Dorian Gray (1945) et The Private Affairs of Bel Ami (1947). L.DHalle Berry endosse le rôle d'une astronaute revenue sur Terre avec un polichinelle dans le tiroir. Problème: elle vient de passer treize mois en solitaire dans une station spatiale et, avant de s'envoler, avait été déclarée stérile. Le robot qui lui tient lieu d'enfant commence à développer un curieux comportement à son endroit. Et au boulot, les surprises cachent mal un climat de complot. À mi-chemin entre Rosemary's Baby et Gravity, Extant, produit par Steven Spielberg, porte la marque du réalisateur d'A.I. et de E.T.. Suspense et émerveillements s'entrelacent autour de questions liées à l'intelligence artificielle, à la famille et à la vie (ici, au-delà et dans le cosmos). Le résultat se laisse regarder, malgré les ficelles un peu grosses et les clins d'oeil appuyés à 2001, l'Odyssée de l'espace ou Solaris. N.BDepuis la fin de la troisième saison (en 2017) de cette magistrale série signée Jill Soloway (à qui l'on doit aussi I Love Dick), l'Amérique a changé de visage et son président, Trump, a pris les décisions les plus rétrogrades envers la communauté trans (fin du programme anti-discrimination auprès des étudiants, exclusion de l'armée...) qui fait l'objet d'une violence croissante. Cette quatrième saison, qui poursuit l'observation des conséquences de la transformation du patriarche Maura/Morton (Jeffrey Tambor, Golden Globe pour ce rôle en 2015) sur ses proches a donc une pertinence particulière quand elle questionne la famille, la sexualité et la définition de ce qui fait de nous des individualités et des ensembles. Alors qu'une partie de la famille s'envole pour Israël et Gaza, ce n'est plus uniquement l'identité sexuelle qui se réoriente, mais l'identité juive, les racines, l'humanité. Et c'est superbement drôle. Et touchant. Regarder la famille Pfefferman s'égrainer, s'éparpiller, se chercher, se perdre, se retrouver, c'est forcément se positionner sur sa propre famille, sa sexualité, ses assignations et son désir ardent de singularité et de lien. Rien de lourd, de bavard ou de moralisant, l'écriture de Soloway est beaucoup trop fine, précise, empathique et délicieusement insolente pour ça. N.BVéritable force de la nature (il pesait huit kilos à la naissance et, à dix ans, portait déjà les vêtements de son père), le boxeur italien Primo Carnera, champion du monde des poids lourds en 1933, fut, tout au long de sa carrière, roulé, exploité et instrumentalisé, que ce soit par ses découvreurs, la mafia, Mussolini ou l'industrie du cinéma. Le documentaire de Jean-Christophe Rosé tire le portrait de cet athlète impressionnant qui avait tapé dans l'oeil d'un directeur de cirque avant de se faire repérer par un manager de boxe. Combats truqués, adversaires saoulés par des coachs soudoyés... Le Colosse aux pieds d'argileraconte l'Amérique post-Prohibition et l'Italie fasciste (il servira d'emblème à la dictature jusqu'à ce qu'il perde contre un Juif et un noir), les spectacles de catch et les films de seconde zone dans lesquels Carnera joue les éternels débiles. L'histoire de cet Italien naïf avait déjà inspiré Plus dure sera la chute, le dernier film d'Humphrey Bogart... J.BLa chaîne américaine ABC cherche visiblement à réitérer l'exploit de sa série Lost. Mission en partie accomplie avec cette intrigue nouée de mystère qui voit des centaines de corps apparaître soudain au large d'une petite bourgade anonyme de la côte nord-ouest des États-Unis. Parmi eux, 47 survivants. Tous sont des réfugiés ayant fui non des contrées lointaines ou le Mexique plus proche, mais... un futur meurtri par la guerre et l'oppression causées par une partie mutante de l'humanité, les "Apex". À mesure que le shériff local (Steve Zahn, de Treme) et ses administrés surmontent leur incrédulité et leurs craintes, ils en apprennent un peu plus sur les motivations de ces nouveaux arrivants. Le mystère s'épaissit néanmoins, alors que le parallèle avec la crise actuelle des réfugiés mourant chaque jour en Méditerranée se fait criant. L'intention est louable, le concept séduisant, mais à force de s'enfoncer dans son propre mystère, la série perd en percussion ce qu'elle gagne en déjà-vu. N.BLa deuxième et ultime saison de Sense 8, série au style choral et sensuel, a été précédée d'un moment de grande émotion lorsque Netflix a proclamé qu'elle ne serait pas reconduite. Capable de plonger au coeur d'une action magnifiée par le regard de ses créatrices, de s'autoriser des moments de contemplation en suspension, d'un romantisme échevelé et solaire, la série des soeurs Wachowski a prolongé les questionnements autour des identités sexuelles et, plus largement, de la place de chacun dans le grand tout: les huit "sensates", incarnés par un casting déployant toutes les sensibilités et les carnations humaines, vivant sur tous les continents, sont des êtres singuliers, entités connectées les unes aux autres, traquées par le BPO (Biologic Preservation Organization), une officine gouvernementale. Ils sont capables de communiquer à distance, de ressentir le moindre frissonnement intérieur comme s'ils se trouvaient l'un à côté de l'autre, et trouvent le moyen de mettre à contribution cette connexion pour rendre le monde meilleur -pas très start-up nation, comme concept. En douze épisodes gorgés d'une esthétique qui évoque un remix deep house de Sufjan Stevens illustré par des jambes bronzées sur une plage indienne, la deuxième saison a multiplié les intrigues, comme pour donner encore plus de place à ses héros outsiders, transgenres, gays, noirs, métisses, blancs et leurs histoires intimes... et donné quantité de pistes explicatives. Quitte à perdre un peu de cette insouciante naïveté qui jetait des ponts à l'infini. Le dernier épisode, long de près de deux heures, s'épuise dans une volonté de tout couvrir, de ne rien oublier, pas même une morale finale un peu trop sucrée. N.B