COUNTERPART
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D'un côté, Howard Silk. Quinqua américain et solitaire, employé dans une obscure administration berlinoise qu'on jurerait sortie d'un roman de Kafka, affecté à des tâches aussi répétitives qu'aliénantes et dénuées de sens, dans un réduit qui lui sert de bureau. Sa femme est dans le coma après un accident de voiture. Sa belle-famille veut l'éloigner d'elle. Lui contemple de ses yeux de cocker triste l'impasse de cette vie sans saveur. De l'autre côté, Howard Silk. Un espion/tueur fringant, cynique mais drôle, charismatique. Et froid, efficace, avec ça. Entre les deux Howard (J.K. Simmons), génétiquement en tous points identiques mais au caractère forgé différemment par des expériences et un environnement distincts, réside un secret défense que même les plus grands auteurs d'espionnage de la Guerre froide n'auraient imaginé: ils appartiennent à deux mondes parallèles ouverts accidentellement lors d'une obscure expérimentation. Deux réalités, théâtres d'affrontements occultés par les mêmes services qui emploient Howard-le-gentil. Son double surgit en réalité pour déjouer un complot dont ils sont tous deux les cibles. Entre science-fiction et ambiances rétro-futuriste, parano et catastrophiste, Counterpart s'avère être un thriller efficace, retors et divertissant. Il lâche son scénario en pâture aux rebondissements et aux intrigues à tiroirs, relance le débat sur l'inné et l'acquis et offre à J.K. Simmons (Whiplash) l'occasion d'une prestation doublement étincelante. N.B"J'ai toujours voulu tout garder. Je remplissais toutes sortes de boîtes, des cartons, des valises, pour avoir tout le temps accès à mes souvenirs, " déclare Ingrid Bergman dans le documentaire de Stig Björkman. C'est à partir de ce trésor, celui que seuls possèdent les gens qui ne savent pas jeter (pas même son passeport d'enfant, elle qui n'a cessé toute sa vie de déménager) qu'a été fabriqué Je Suis Ingrid. Un portrait trop privé tiré sur base de journaux intimes, de sa correspondance avec des amies et de films de famille (son amant Robert Capa l'avait encouragée à immortaliser sa vie) raconté avec le concours de ses quatre enfants. Franchement envahissante, pleine de pathos, la musique de Michael Nyman (La Leçon de piano, Bienvenue à Gattaca...) prend beaucoup trop de place. Et l'angle familial/amoureux finit par laisser sur le bord de la route. Restent ces images inédites et la spontanéité fascinante, la liberté rebelle d'une actrice qui prenait les films plus au sérieux que la vie. J.BIntéressante idée pour France 3 de programmer ce film méconnu du grand cinéaste italien Vittorio De Sica, figure majeure du néo-réalisme. Certes, Teresa Venerdi n'est pas du tout au même niveau que Sciuscià (1946), Le Voleur de bicyclette (1948), son chef-d'oeuvre, et Miracle à Milan (1951). Mais cette comédie pleine de charme vaut le détour. Également acteur, De Sica y interprète un médecin que son ancienne maîtresse -jouée par la grande Anna Magnani- a ruiné, et qui se trouve contraint, pour payer ses dettes, d'accepter un poste d'inspecteur sanitaire dans un orphelinat pour jeunes filles. Une des pensionnaires, Teresa Venerdi, lui fera les yeux doux, même s'il se fiance par ailleurs avec une riche héritière... Les rebondissements et les quiproquos ne manquent pas dans un spectacle léger, plaisant, joueur et bien enlevé par un acteur-metteur en scène à l'avant-veille de grandes choses. L.DL'ex-Monty Python John Cleese a collaboré au scénario de cette comédie épatante dont il joue aussi un des personnages principaux. Habitué à incarner les figures d'autorité (pour s'en moquer), Cleese campe un avocat, Archie Leech, qu'une jeune femme prénommée Wanda (et jouée par Jamie Lee Curtis) va séduire pour l'utiliser dans une combine menant au vol audacieux de diamants. Kevin Kline et l'autre ancien membre des Monty Pythons Michael Palin sont dans le coup, et contribuent abondamment au plaisir des spectateurs embringués dans une farce policière à l'humour savamment décalé. La réalisation est signée du vétéran Charles Chrichton, âgé de 78 ans. Lequel avait déjà et depuis longtemps sa place dans l'histoire du cinéma britannique, pour ces petits bijoux de comédies populaires que sont De l'or en barres (1951) et Tortillard pour Titfield (1953). L.DEt si les chaînes d'information en continu existaient déjà en 1968? Comment auraient-elles couvert les évènements exceptionnels qui se sont tramés tant dans les institutions que sur les pavés? France télévisions nous propose ici une expérience singulière et franchement novatrice: revivre, dans les conditions du direct, ce coup de tonnerre que fut la journée du dix juin 1968. "Des nouvelles dramatiques viennent de nous parvenir". Emilie Tran Nguyen et Djamel Mazi prennent immédiatement l'antenne, "à vous les studios". Depuis plusieurs jours, des centaines de lycéens et ouvriers affluent pour soutenir les grévistes de l'usine occupée Renault de Flins. La mort d'un jeune manifestant suivie par le décès, quelques heures plus tard, de deux hommes au coeur des affrontements avec les forces de l'ordre sur le gigantesque site Peugeot de Sochaux-Montbelliard, provoquent un nouvel embrasement. L'ampleur de la mobilisation est inédite. Envoyés spéciaux, experts en plateau, sociologues et éditorialistes sont sur le qui-vive. Au coeur de ce climat de violence, on est témoin, via les nombreuses interventions et les fascinantes images d'archives, du fossé entre les discours officiels et la réalité du terrain. Parmi les nombreux documentaires qui fleuriront lors de ces commémorations, voici certainement l'un des plus audacieux décryptages à s'offrir sur le sujet. M.UOn a tous, un jour, joué aux cowboys et aux Indiens. Parfois même jusqu'à se fabriquer des hachettes et attacher des potes autour d'un arbre. Patar et Aubier, eux, n'ont jamais arrêté. Les deux papas de Panique au village, de PicPic, le cochon Magik et d'André le mauvais cheval, secouent depuis trente ans le monde de l'animation avec leur démarche artisanale, leur poésie folle, leur humour décalé et leur esprit punk. Dans le cadre de la collection documentaire Cinéastes d'aujourd'hui fomentée par la Cinémathèque de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Fabrice du Welz, le réalisateur de Calvaire et d'Alleluia, leur tire le portrait, rencontre leur équipe de potes et s'immisce au coeur de leur processus créatif. Depuis leurs débuts à La Cambre jusqu'à la coréalisation avec Benjamin Renner du splendide Ernest et Célestine. Du parcours d'aventure jadis fabriqué pour leur chat Claudy aux semaines qui se terminent avec Motörhead, Patar et Aubier dévoilent leurs secrets... J.BFille d'un prédicateur jamaïcain, elle fut la muse d'Andy Warhol, a eu un enfant avec Jean-Paul Goude et reste l'une des conquêtes les plus remarquées de James Bond. Elle inventa le transformisme avant même qu'Arturo Brachetti se déguise avec les fringues de sa mère. Modèle de Lady Gaga et de Rihanna, Grace Jones reste à bientôt 70 ans (elle les fêtera le 19 mai) la reine du dancefloor et de toutes les excentricités. Qu'elles soient visuelles ou vestimentaires d'ailleurs. Look androgyne, corps sculptural, physique de panthère et oeil visionnaire... La chanteuse et mannequin avait toujours jusqu'ici contrôlé son image publique avec acharnement. Elle avait même en 2015 cosigné avec Paul Morley sa biographie Je n'écrirai jamais mes mémoires. La diva pop, disco queen, a cette fois accepté de se laisser suivre pendant plus de dix ans. Et ce jusque dans les moments les plus intimes de sa vie. Ancienne collaboratrice de Peter Greenaway, Sophie Fiennes (Over Your Cities Grass Will Grow, The Pervert's Guide to Ideology...) signe un portrait intime et globe-trotteur. Colle aux basques de l'artiste. Nous promène de ses terres natales jamaïcaines à Paris dont elle déplore l'actuelle vie nocturne. Elle, l'éternelle créature de la nuit. On se retrouve avec Grace et sa famille à Kingston et Spanish Town. On la voit attendre et traquer les mercenaires Sly et Robbie qui n'arrivent pas au studio, loué avec ses propres deniers. Puis négocier par téléphone avec le duo de marchands de tapis. On la retrouve ensuite à Paname, dans les coulisses d'une émission de télé qu'elle fait en serrant les dents pour financer son disque et en garder le contrôle artistique. Bloodlight and Bami (son titre anglais) mêle les petites scènes de la vie quotidienne, professionnelle et privée, avec celles des shows monumentaux et des coulisses mais en dit davantage sur Jones que toutes les archives du monde. Beaucoup d'autres artistes n'auraient pas supporté pareil traitement. De si longs et nombreux extraits de concerts qui dans leur cas auraient fait office de remplissage. Mais la présence scénique de l'éternelle Grace, ses looks incroyables et les textes sous-titrés de ses chansons se suffisent à eux-mêmes. Et terminent de raconter cette femme forte, libre, intelligente, visionnaire et exigeante... Un docu musical différent. À son image. J.BLa fierté, c'est celle de ce père entrepreneur en bâtiment, Charles, qui milite pour le Mitterrand de 1981. Celle qui le pousse pourtant à virer le jeune manoeuvre Selim, après l'avoir surpris sur le chantier dans les bras de son fils Victor, 17 ans. La fierté, c'est celle de Victor quand il ose faire son coming-out à sa petite amie et à sa famille, à ce père qui ronge son frein et qu'il finira par ne plus voir. La fierté, c'est celle de Serge, militant de la cause gay en ces années ou l'homosexualité est encore pénalisée, et, dans les foyers, vécue comme une honte, une maladie, dans une incompréhension qui soulève les coeurs mais n'élève pas l'esprit. Il la partage avec Victor, plus jeune de quelques années, dont il s'est épris. Avec finesse, sobriété et des acteurs riches de leur touchante normalité, Philippe Faucon (Fatima) filme le long chemin des luttes pour les droits des homosexuels -les autres minorités sexuelles font malheureusement de la figuration. Depuis la dépénalisation tardive de l'homosexualité en 1982 jusqu'à la loi Taubira de 2013 ouvrant le mariage à toutes et tous, avec une étape en 1999 (le Pacs, l'adoption, la parentalité...), à travers la séropositivité de Serge (superbe Stanislas Nordey), la colère de leur fils Diego traité de fils de pédés, le père Charles qui desserre les mâchoires, les manifs, les amants, la vie, les trois épisodes nous font aimer le couple Victor/Serge, révolutionnaires d'une génération qui entend faire comprendre que la liberté d'aimer, c'est politique. N.BAvant de tourner dans la série noire Ozark, Laura Linney a donné entre 2010 et 2013 ses traits à Cathy Jamison, enseignante qui apprend qu'un cancer en phase IV (généralisé) ne lui laisse plus que quelques mois à vivre. Pas vraiment à même de réagir comme le Walter White de Breaking Bad, Cathy va plutôt entrer dans l'une de ses quêtes intimes dont les transformations vont affecter son environnement et sa famille, façon Nancy Botwin dans Weeds (aussi créée sur Showtime). Cette saison finale poursuit l'analyse frontale de la maladie comme révélateur d'un mal être profond et systémique. Alors que sa rémission a fait long feu, Cathy se retrouve de nouveau face à un choix la plongeant dans un dilemme abyssal: accepter un traitement long qui lui extirpera les rares forces vives dont elle dispose encore, ou laisser la vie finir son cours, faire des listes, lâcher la bride à son mari? Avec humour et sans tabou, au prix parfois de quelques répétitions, The Big C affronte l'absurdité d'une mort annoncée et offre à voir un rôle féminin inspirant dans ses réflexes de vie. N.BLe comédien Seth Rogen pilote annuellement un show caritatif destiné à lever des fonds afin de venir en aide aux personnes touchées par la maladie d'Alzheimer. Un élan du coeur qui ne sacrifie pas pour autant au politiquement correct, celui dont le rire évoque le bruit d'une mobylette occupée à se noyer ne manquant jamais d'en appeler à la sainte-trinité de l'humour régressif: masturbation, weed et pets. Entre stand-up, sketches et chansons, la cuvée 2018 a plutôt fière allure puisqu'elle rassemble Nick Kroll, Kumail Nanjiani, les Muppets, Sacha Baron Cohen et même Jeff Goldblum dans le rôle de... l'algorithme Netflix. Le tout dominé de la tête et des épaules par la ravageuse Sarah Silverman. Inégal, mais bon esprit. N.C