Documentaired'Émilie Valentin. ***(*)
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C'est une généralité, un constat universel, un phénomène encore très contemporain en bien trop de domaines: l'Histoire oublie les femmes. C'est le cas dans un tas de secteurs d'activités. Jusque dans la création culturelle à vrai dire... A fortiori la sculpture, cette discipline où l'on frappe, l'on fond, l'on taille, perçue comme l'art physique et masculin par excellence. Les femmes ont toujours été là, radicales, inventives au même moment que les hommes mais ont été complètement oubliées et négligées. Émilie Valentin retrace ici leur destin de manière historique et chronologique, depuis le XVIe siècle, en Italie, où pour la première fois le nom d'une sculptrice a été répertorié (Properzia de' Rossi) jusqu'à nos jours. Elle raconte les oeuvres de femmes attribuées à des hommes, les sculptrices adoptant des noms masculins et les contributions tues. Mais aussi les difficultés d'apprendre, l'interdiction de la femme dans les écoles et le dénigrement. Et puis son entrée à l'académie des Beaux-Arts et les premières récompenses... Un docu passionnant et nécessaire. J.B.Anita Ekberg pieds nus dans l'eau de la fontaine de Trevi, qui appelle Marcello Mastroianni à la rejoindre pour une fougueuse étreinte. L'image fait partie des plus fameuses de l'histoire du cinéma, et sert un peu d'emblème au chef-d'oeuvre de Fellini. Mais elle ne figure qu'un des très nombreux moments forts d'un film chroniquant d'inoubliable façon la vie mondaine de la Rome de 1960. Déambulations sur la Via Veneto (rebâtie en studio!) et ses terrasses animées, fêtes nocturnes entre excès et ennui, conversations futiles et amours fugitives: ce tableau des moeurs d'une société oisive et prompte à la débauche fit scandale à l'époque. Mais La Dolce Vita reçut vite sa place dans le top des meilleurs films du monde. Le génie de Fellini s'y exprime superbement, autour d'un Mastroianni au sommet de son charisme désabusé. À noter que le personnage du photographe indiscret, Paparazzo, a inspiré le mot paparazzi, entré dans le langage courant... L.D.Stanley Kubrick, obsédé de contrôle et conscient qu'une projection non optimale peut gâcher la vision d'un film, exigea qu'une salle belge appelée à projeter Barry Lyndon fasse repeindre ses murs en noir. Histoire d'assurer le rendu d'une oeuvre contenant des séquences éclairées à la seule lueur de bougies, comme à l'époque de l'action. C'est au XVIIIe siècle, en effet, que se déroule le récit du roman de Thackeray adapté par le cinéaste américain. Ryan O'Neal joue ce Barry Lyndon, jeune intrigant plein d'ambition et dépourvu de scrupules, dont l'ascension puis la déchéance sont au coeur du film. Kubrick signe une réalisation absolument superbe, tournant intégralement en lumière naturelle (un fameux défi pour le chef opérateur John Alcott, qui recevra un des quatre Oscars attribués au film). La réussite est totale, le spectacle admirable, fascinant, avec un regard sans tabou ni complaisance envers les splendeurs de l'Ancien Régime. L.D.À peine le temps de se remettre des émotions de la Coupe du monde, de l'euphorie d'une victoire face au Brésil et du coup d'assommoir que fut la défaite contre la France, que commence déjà La Ligue des nations. Créée par la FIFA afin de remplacer des matchs amicaux internationaux complètement dénués d'intérêt (aussi bien pour les joueurs, que pour le public et les sponsors d'ailleurs), cette nouvelle compétition permettra aux douze meilleures nations européennes d'accrocher un titre de plus à leur palmarès mais servira aussi éventuellement aux autres à se qualifier pour le prochain Championnat d'Europe (on vous passe les détails). Les Diables rouges, sans Kevin De Bruyne blessé pour plusieurs mois, entament leur parcours à domicile face aux solides Islandais, avant de se déplacer en Suisse. Le premier du groupe disputera les demi-finales de l'épreuve début juin. Le troisième et dernier sera relégué en Ligue B. J.B.Près d'un tiers des détenus en France sont des "prévenus", des personnes en détention provisoire, attendant que l'instruction soit menée à terme. En raison d'une justice trop pressée d'arrêter un coupable, d'un système obnubilé par la politique du chiffre et dépassé par ses conséquences, pas moins de 500 individus de tous horizons sociaux sont incarcérés à tort chaque année: chômeurs, immigrés, enseignants, chefs d'entreprise. L'un d'eux, Alain, a passé 180 jours en prison pour trafic de drogue et blanchiment d'argent, a vu sa boîte couler, son nom bafoué. Christian a été relaxé après deux semaines de prison et cinq années de contrôle judiciaire. Comment se relever après un tel traumatisme, retrouver une vie, les amis, la famille, la confiance? Au-delà des dysfonctionnements -terme aussi pratique qu'inhumain-, c'est la faillite d'une société bradant sa justice qui transpire de ces témoignages lucides sur les conditions de détention et l'impact qu'elles ont sur le psychisme. Chaque année, des innocents sont libérés par des tribunaux qui se contentent d'acter leur erreur sans parvenir à changer de cap. Si les révisions des procès débouchent sur quelques non-lieux, d'autres cas sont toujours en attente. Calmement, froidement, ce documentaire pose un constat bien argumenté, mais à la limite du fatalisme quand il devrait hurler à l'injustice. N.B.Novembre 1918, le monde pousse un grand soupir de soulagement: la paix est revenue. Enfin, croit-on. Partout, la violence se poursuit et les conflits larvés sont envenimés par les conférences et les traités qui ne ménagent que les grandes puissances, et par les petits calculs qui montrent un dédain consommé pour les autres: petites nations, colonies, pays de l'Est. Révolution bolchevique, ruine de l'Allemagne, antisémitisme, anarchisme et montée de l'extrême droite, crise de 1929, guerre d'Espagne, coup de menton de Mussolini et putsch de Munich: en suivant les pas de personnalités (actrices, ministres, militants...) ou d'anonymes jusqu'à la veille de la Seconde Guerre mondiale, cette série excelle quand elle se fait pédagogue mais pèche par un excès de mélo et un casting inégal dans sa partie fiction. Abstraction faite de ces défauts, les huit épisodes éclairent avec efficacité la manière dont ceux qui rêvaient d'un nouveau monde ont semé les graines d'une nouvelle guerre. N.B.Il a 55 ans et ne dort jamais sur le dos parce qu'il n'aime pas ça. C'est ce qui l'attend et ça le fait sourire. Christophe Otzenberger est condamné. Cancer du poumon. Avant de partir, il s'est lancé, dans l'hôpital breton où il est traité, à la rencontre de ses semblables, malades chroniques ou confrontés à une échéance qu'ils savent proche. L'un est né avec la mucoviscidose et allait à l'école pour s'amuser plus que pour travailler. L'autre rêve de rendre une seule personne heureuse pour se dire qu'il a servi à quelque chose. Christophe, lui, fait comme si la maladie n'existait pas. Il se force à vivre normalement.Terminé par Stéphane Mercurio (Otzenberger est mort en juin 2017 avant d'avoir pu monter son film), Petits arrangements avec la vie explique la lutte et les échéances. Ces moments où l'on préfère mourir que souffrir, cette mort qu'on sent proche mais qui peut être lointaine. Un documentaire où les regards disent beaucoup. Brut, triste, parfois drôle, toujours touchant et terriblement humain... J.B.La télévision québécoise a accouché, avec Blue Moon, d'une série d'espionnage qui a éveillé les enthousiasmes de la Belle Province. Tonique et musclée, portée par des personnages burinés, ténébreux et des scènes d'action percutantes, l'intrigue principale, assez mince en première saison, s'épaissit un peu. Justine Laurier (Karine Vanasse), qui a hérité au décès de son père d'une compagnie privée de sécurité, avait découvert que celle-ci était présente sur des terrains d'opération peu reluisants et cachés au grand public. Qui aurait cru le Canada aussi actif en coulisse que son voisin américain? Prenant l'improbable pour acquis, la saison 2 voit l'héritière tenter de faire sortir l'affaire familiale de l'illégalité, rivaliser avec un associé peu recommandable et composer avec sa conscience, la raison et le secret d'État, sans parler des pulsions de mort et de sexe. Accrocheuse, notamment en raison de la qualité de sa photo et l'implication physique de ses comédiens, Blue Moon ravira les fans d'action et d'accents sans repousser les esprits plus sourcilleux. N.B.C'est une histoire vraie... qui en évoque bien d'autres, même toutes récentes. L'histoire de la révélation, par les reporters du quotidien Boston Globe, d'un énorme scandale de pédophilie dans l'Église, au début des années 2000. Michael Keaton, Mark Ruffalo et Rachel McAdams interprètent les journalistes au travail duquel le film rend un vibrant et passionnant hommage. On pense au classique Les Hommes du Président (sur le dévoilement du scandale du Watergate) devant cette une enquête prenante, aux rebondissements captivants, illustrant un épisode infamant pour l'Église mais tout à l'honneur d'une presse libre. Du très bon cinéma, au grain réaliste prononcé, qui plonge le spectateur au coeur de l'action et le laisse divisé entre enthousiasme de partager le combat pour la vérité et horreur devant l'hypocrisie criminelle d'un clergé couvrant le pire, aujourd'hui encore. L.D."Ce n'est pas Bonnie & Clyde qui volent une banque. C'est la banque qui vole Bonnie & Clyde." Voilà comment Matthew Lee, ancien vice-président de la banque Lehman Brothers, décrit les procédés et l'ambiance qui régnaient dans cette banque d'affaires devenue le symbole de toutes les outrances de la finance mondialisée, et déclarée en faillite en 2008: l'agressivité, la paranoïa, les menaces, les rushs d'adrénaline, l'addiction à cette ambiance de prédation, la réduction du réel à une seule valeur, celle de l'argent, surtout quand il est gagné vite, en quantité astronomique et sans une once de considération pour les conséquences néfastes sur le monde alentour. Son constat est partagé presque mot pour mot à l'écran par les ex-employés, les cadres, les lanceurs d'alerte qui témoignent dans ce documentaire glaçant et implacable. Ils s'occupaient de faire gagner toujours plus de fric, de ne pas tenir compte des avertissements stridents qui s'activaient depuis cinq ans. À leur tête, Richard Fuld, big boss de Lehman, qui se compare à un gorille, est un prédateur assumé qui entend "arracher le coeur" de ses ennemis. Il n'a reculé devant aucune perfidie pour développer ces prêts hypothécaires à risques, rapidement devenus emprunts toxiques, qui ont contaminé l'économie mondiale, infecté les finances publiques, détruit ou endommagé nos quotidiens. Mais à quel vil prix Fuld a-t-il acheté sa prospérité, sa tranquillité et vendu son âme? Anton Valukas, chargé du rapport d'enquête sur la banque, détaille ce qu'il a fallu de ressources, de patience et d'application pour démontrer la perversité du système et l'aveuglement de ses membres. Disséquer ce grand corps malade, comprendre la débâcle Lehman Brothers en questionnant ce qui a rendu ce système possible, ceux qui l'ont entretenu, protégé, puis ont tout lâché, pour mettre des mots sur l'indicible: l'angle pris par Jennifer Deschamps pour aborder le scandale met en lumière la délirante et destructrice logique financière du profit ainsi que le mensonge et la souffrance qu'elle occasionne. N.B.Le 24 avril 2013, au Bangladesh, l'effondrement du Rana Plaza, dans lequel périssent plus de 1 000 petites mains, forçats de la (sur)production endiablée des plus grandes marques, exhorte à la rupture. Reflet de la face immergée d'un système qui se mord la queue, la débâcle frappe autant les esprits qu'elle cristallise, sinon un nouveau départ, une profonde conviction qu'une autre mode est possible. Des années de formatage, de dilapidation des savoir-faire ancestraux ou d'aseptisation de la création, soumise à l'implacable logique du chiffre, ont en effet radicalement déshumanisé l'écosystème tout entier de la mode. À New York, Tel-Aviv, Amsterdam ou Paris, le film donne la parole à une nouvelle génération d'activistes, impatients de recharpenter le système dans son ensemble. À l'image du bio, la traçabilité du vêtement jusqu'au visage derrière l'étiquette, l'insertion sociale et l'empreinte écologique peuvent éclipser les impératifs de l'actionnariat. C'est désormais en décalquant élégamment les astuces de la nature que l'on peut entrevoir le crépuscule de la calamité environnementale dans laquelle l'industrie du textile s'est engouffrée les yeux fermés. Écrit par Ariel Wizman et Laurent Lunetta, ce documentaire prêche avec discernement une mode responsable, animée plutôt par la culture du partage que par la logique de marché. Utopique? M.U.