Documentaire de Frédéric Castaignède. ***(*)
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La technologie du XXIe siècle, la pédagogie du XXe et un système scolaire du XIXe. Voilà comment l'un des intervenants de ce passionnant documentaire en deux parties résume ce qu'est trop souvent l'enseignement aujourd'hui. Un modèle sous tension qui mène à un affaiblissement de l'apprentissage. Demain, l'école se promène aux quatre coins du globe et part à la rencontre des expériences pédagogiques les plus innovantes. Il se rend à Singapour, champion de la réussite scolaire, où les performances sont basées sur le travail, l'effort, la discipline, mais aussi des méthodes inédites pour acquérir les bases en mathématique. Il met le doigt sur les écoles de soutien scolaire (dès la maternelle) et les séances effrayantes de stimulation et enrichissement du cerveau dès l'âge de six mois. Il observe la Finlande, très performante elle aussi. Ses journées d'école parmi les plus courtes au monde, quasiment sans devoirs, sa pédagogie des points forts et ses cours où l'on travaille au bien-être de tous... Il passe encore par les États-Unis, raconte la méthode de la classe inversée (cours théoriques à la maison, exercices et questions à l'école) et les établissements de la Silicon Valley qui proscrivent ordinateurs et tablettes. Un premier volet passionnant, nourri par des spécialistes, des enseignants, des enfants... Et l'occasion de rappeler que la volonté politique peut faire toute la différence. J.B.C'est l'histoire d'une bande longtemps gardée dans un tiroir. Le 12 décembre 1976, dans un petit bureau non loin de la cathédrale de Cologne, Romy Schneider, alors âgée de 38 ans, se confie à Alice Schwarzer. Féministe allemande parmi les plus engagées de son époque, Schwarzer veut interviewer l'idole pour le premier numéro de son magazine Emma (encore publié aujourd'hui). À ses yeux, la comédienne incarne tous les fantasmes allemands. La jeune vierge dans Sissi, la putain qui a trahi l'homme teuton pour partir avec Delon, revenue au pays pour y être une bonne mère avant de finir en France comme une grande star mais malheureuse. Devant cette amie choisie pour la nuit, Schneider, qui ne parle plus aux médias, va partager tout ce qu'elle n'a jamais raconté. Dans l'intimité, "prête à choquer tout le monde", elle se livre intégralement, s'abandonne à des confessions douloureuses et demande même à plusieurs reprises d'interrompre l'enregistrement sans pour autant se terrer dans le silence. Entre les bouts d'entretien, Schwarzer, qui vient de sortir un livre sur le sujet (Romy Schneider intime), revient face caméra sur cette étrange nuit. Elle raconte la femme révoltée, convaincue que sa mère avait eu des relations sexuelles avec Hitler, les abus dont elle aurait été victime par son beau-père. Puis aussi la comédienne, l'amoureuse, la mère... Entre la diffusion de César et Rosalie, Une histoire simple et Portrait de groupe avec dame, le portrait singulier, forcément très personnel et assez contradictoire d'une femme complexe. Orgueilleuse, angoissée, véhémente, autoritaire et triste. J.B.Cette nouvelle émanation de la fascination télévisuelle pour les morts-vivants (Walking Dead, In the Flesh) met en scène une jeune interne, Liv, qu'un accident transforme en revenante. Passé ce prérequis improbable, Liv doit faire des choix radicaux: quitter son fiancé et changer de vie. Elle se cache derrière un job d'assistante légiste dans une morgue pour y assouvir ses pulsions en toute discrétion. Découvrant que son nouveau régime alimentaire lui permet de s'enrichir des mémoires emmagasinées dans les cervelles juteuses, et démasquée par son boss, le sémillant Docteur Ravi -qui devient petit ami-, la voilà qui se fait passer pour une mentaliste et assiste la police dans des enquêtes rythmées par des scènes d'actions et de combats dignes de Buffy. Lancée en 2015 par la chaîne américaine CW, cette adaptation du comics de l'univers DC (Batman, Watchmen, Wonder Woman...) par le créateur de Veronica Mars est une friandise inoffensive qui se consomme sans culpabilité. N.B.C'est assurément une des meilleures adaptations au cinéma d'un roman de Georges Simenon! L'Horloger d'Everton se déroulait aux États-Unis (où l'écrivain vivait au début des années 50), le jeune Bertrand Tavernier en transpose l'intrigue dans sa ville natale de Lyon. Pour son premier long métrage, le futur grand cinéaste situe dans le quartier de Saint-Paul la boutique de Michel Descombes, horloger. Joué par Philippe Noiret, cet artisan scrupuleux reçoit un matin la visite de policiers venus lui poser des questions sur son fils, dont il apprendra bientôt qu'il a tué un homme. Sous le regard du commissaire chargé de l'enquête (Jean Rochefort), la relation du père et du fils (Jacques Denis) va évoluer, les deux hommes se rapprochant paradoxalement dans ces circonstances tragiques... Par-delà le récit policier et le drame familial, Tavernier évoque toute une époque, les années Pompidou, d'un regard critique et sans concession. À redécouvrir! L.D.Le journaliste Kamal Redouani est un fin connaisseur du Moyen-Orient et de la Lybie, qu'il arpente depuis 2011, infiltré au plus près de l'EI (il a publié en 2016 Inside Daesh, chez Arthaud). Lorsqu'un jeune soldat lui remet un disque dur trouvé dans les ruines d'une maison occupée par un haut dignitaire de l'État islamique, c'est un véritable sésame vers des informations ultra-confidentielles (gestion des ressources, logistiques, propagande, formation et stratégies, police, justice...). Recoupant d'autres infos, ouvrant d'autres pistes (le contenu d'un téléphone portable, des heures de vidéos confidentielles, des témoignages), Kamal Redouani détaille avec précision le fonctionnement de l'organisation terroriste, ses visées, ses dérives. Nouvelle plongée dans les entrailles de la bête, ce documentaire spectaculaire tourne une fois de plus (de trop?) le couteau dans la plaie, réveille les craintes envers une organisation qu'on jugeait moribonde malgré un pouvoir de nuisance en apparence inextinguible. N.B.Ce bouleversant récit du combat de deux jeunes parents pour sauver leur enfant atteint d'une tumeur rare au cerveau a ému critique et public. Valérie donzelli et Jérémie Elkaïm l'ont écrit ensemble et y jouent aussi les rôles principaux. Donzelli assurant par ailleurs la réalisation, avec une énergie et un souffle qui ne peuvent laisser indifférents. Hormis quelques plans à la fin tournés en 35mm, c'est avec... un appareil photo que ce petit miracle a été filmé. Même dans sa dimension la plus âpre et tragique, La guerre est déclarée reste avant toute chose un grand film d'amour. Elkaïm et Donzelli étaient en couple au moment d'écrire cette histoire, et ils y ont mis beaucoup d'eux-mêmes. Une sincérité emportant les réticences que quelques maladresses et une sentimentalité par endroits insistante auraient pu susciter. L.D."Il est virtuellement possible de voir le monde sans jamais quitter Shanghai. Comme si on pouvait se le faire livrer à sa porte." Dans des sociétés où la copie et l'imitation ont pris le pas sur l'originalité et la création, même l'architecture s'est mise à vivre en trompe-l'oeil. "Avant, ici, il n'y avait que des champs", assure le gardien édenté qui surveille la tour Eiffel. Enfin, la fausse tour Eiffel. Celle, trois fois plus petite que l'originale, qui a poussé en 2007 dans le luxueux quartier de Tianducheng, à la périphérie de Shanghai. Dix mille logements ont été créés aux alentours, derrière ces façades haussmanniennes qui parlent aux familles en quête d'ailleurs et de prestige. Le cas n'est pas isolé. Dans les districts de Songjiang et de Suzhou, l'ambiance est plutôt britannique. Des tas de jeunes mariés passent d'ailleurs se faire tirer le portrait devant une réplique du Tower Bridge. Autocolonisation? Hommage à l'Occident? Le phénomène en Chine rend plutôt hommage à son propre savoir-faire, à ses propres accomplissements... Le coeur a ses raisons que la raison ne connaît pas. À Dibai, un vieil Indien a été jusqu'à ériger une copie du Taj Mahal en hommage à sa femme disparue. Chaque pays a son histoire d'amour avec les copies. À Yamoussoukro en Côte d'Ivoire, la basilique Notre-Dame de la Paix est une copie presque conforme de celle de Saint-Pierre à Rome. Que disent de nos sociétés ces fragments de villes, monuments et totems? Architectes, habitants et historiens évoquent le rêve d'un ailleurs lointain près de chez soi, le dépaysement à la portée de tous. J.B.Irrésistible de drôlerie malgré une thématique sous-jacente confrontante et dure, Coincoin et les Z'inhumains manie l'absurde frappé au coin du non-sens. Sous les couches de rire, Bruno Dumont a quelques vérités à nous asséner, durant quatre épisodes qui ne se privent d'aucune déraison, d'aucun excès, d'aucun effet de miroir grossissant. Le commandant Van der Weyden et son lieutenant Carpentier reprennent du service dans leur duo chorégraphié au micropoil par des dialogues bourrus mais fulgurants et des figures de style ridicules effectuées en bagnoles. Leur enquête autour d'apparitions d'une matière noire extraterrestre et gluante qui va transformer certains habitants et semer la confusion dans toute la région accompagne les transformations adolescentes de Quinquin, devenu Coincoin, dont les errements sentimentaux ne seront pas les moins déboussolants. Dans cette fable burlesque à la moralité délirante mais percutante, Bruno Dumont fait montre d'une grande dextérité dans la réalisation: cadres sobres, nature paisible contrastant avec l'agitation humaine, sens de la caricature inspiré des peintres flamands. Le rire est à tout les coins de cette histoire au fond pas folichonne, qui se nourrit d'une utilisation magistrale du son et des bruitages tandis que les silences scandent de faux temps morts éloquents, des respirations bienvenues entre deux fous rires. N.B.>> Lire notre article.Abdel Fattah al-Sissi a pris le pouvoir en Égypte en 2013 à la faveur d'un coup d'État militaire. Depuis lors, le régime du Caire a pris un tour autoritaire et tyrannique sans précédent : tortures, disparitions, séquestrations... En partant du meurtre en 2016 de Giulio Regeni, chercheur italien de Cambridge torturé par les services égyptiens, remontant aux espoirs fous que le printemps 2011 avait fait naître depuis la place Tahrir, ce documentaire rigoureux, sans artifices mais aux arguments bien étayés, décrit la présidence arbitraire d'un al-Sissi que ses partenaires européens et américains maintiennent au pouvoir envers et contre tout. La démonstration est minutieuse : on y observe comment les concurrents putatifs ou déclarés d'Al-Sissi ont tous été poussés vers la sortie par de très opportunes enquêtes de police, des assignations à résidence ou des machinations plus ou moins discrètes; les manigances politiques dont le népotisme ou les promesses les plus folles adressées aux populations pauvres ne sont que les aspects les plus bénins; les enlèvements, la répression, la censure, la torture - 60.000 personnes ont été arrêtées et plus de 15.000 civils ont subi des procès militaires, dont 150 enfants, et au moins 323 personnes sont mortes en détention depuis 2013. L'Egypte est un pays dont la situation de guerre civile est mise sous l'étouffoir par un pouvoir jaloux de ses prérogatives et qui bénéficie de la prédisposition des États occidentaux, et notamment de l'Europe, à regarder ailleurs plutôt que de tancer ce partenaire qu'ils jugent incontournable. Journalistes en poste au Caire, conseillers sécurité du président Barack Obama, militants des Droits de l'Homme égyptiens, Lina Atallah, journaliste au quotidien indépendant Mada Masr, Victime de censure d'État depuis 2017, famille de Giulio Regeni... Ils sont nombreux à défiler devant la caméra pour témoigner de l'insulte à la démocratie que représente ce triste sire, dans ce documentaire justicier qui vous fera reconsidérer vos prochaines destinations de vacances. N.B.Cette semaine, Retour aux sources revient sur la nauséabonde ascension d'un homme ordinaire qui devint l'incarnation de la plus sanguinaire déflagration de l'Histoire de l'humanité moderne. Harald Sandner, passionné d'Histoire, a sillonné le monde pendant plus de 20 ans afin de décortiquer et d'établir la plus exhaustive des chronologies de l'architecte de la solution finale qu'est devenu Adolf Hitler. De cette expertise, Magalie Mignot tire de précieux enseignements sur les zones d'ombre du glaçant cheminement du Führer. On y suit les pérégrinations du jeune Hitler, élève médiocre qui se rêve artiste peintre. Refoulé à l'examen d'entrée de l'Académie des Beaux-Arts de Vienne et anéanti par la perte de sa mère, le jeune homme mène une vie de bohème qui l'entraîne jusqu'à la soupe populaire. Il y rumine sa rage contre les élites et voit dans la Première Guerre mondiale l'opportunité de donner un sens à sa vie. Au sortir de la débâcle, ses talents d'orateur fascineront inexorablement une Allemagne affaiblie. Sa fiction autobiographique, dans laquelle il fomente sa future doctrine nazie, contribue à exalter le mythe. L'aigreur de la défaite sera aisée à raviver. Le petit agitateur de Bavière, en devenant l'homme le plus puissant du pays, détourne la démocratie pour mieux l'éradiquer. Un documentaire aussi révulsant qu'instructif. M.U.Dans la foulée d'un Tracks spécial techno (rencontre entre Juan Atkins et Dimitri Hegemann, installations de conscious clubbing à Glastonbury et rave militante à Tbilissi), puis du résumé d'une soirée célébrant 30 ans de nuits berlinoises, Arte propose un documentaire singulier, intelligent et esthétisant sur cinq figures actuelles de la scène électro teutonne. Ricardo Villalobos, Germano-Chilien adepte de la techno minimale et de la micro-house, la DJette des montagnes suisses Sonja Moonear, le léché Roman Flügel, le modeste pionnier de la house et de la techno David Moufang/Move D et le farfelu DJ Ata Macias, patron du Robert Johnson à Francfort où il accueille la crème de la scène européenne, éclairent de leur personnalité et de leurs lumières ce film bien foutu de Romuald Karmakar sur les musiques électroniques. Loin des clichés, Karmakar explore les pensées et l'univers méconnus des DJ's. Dans les home studios pendant qu'ils écoutent, travaillent, bidouillent comme sur les bords d'étang, dans les tentes, les grandes salles et les petits clubs où ils font danser les foules. Particulièrement bien filmé, quasi dépourvu d'indications et rythmé par de très longs extraits musicaux qui les montrent à l'ouvrage (le réalisateur n'a travaillé qu'avec le son du direct, essentiellement celui qu'ils entendent dans leur casque), ce docu parle de la solitude des DJ's, de leur rapport à l'électro et aux teufeurs. Il réfléchit l'ambiance dans le climat post-attentats et les liens entre musique et religion. Malin et différent. J.B.