LENDEMAINS INCERTAINS
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Burundi, avril 2015. Le président Pierre Nkurunziza, au mépris de la constitution, brigue un troisième mandat. La rue s'enflamme, un coup d'état capote et plonge le pays dans le drame. La répression est violente, sans merci. Beaucoup n'ont que le choix éperdu de l'exil. Eddy, réalisateur, est au centre de la révolte. Caméra au poing, il ne peut s'abstenir, malgré le danger que cela représente, de filmer ce pays qui se délite. Son engagement lui coûtera cher. Au coeur du tumulte, sa famille s'évanouit brusquement. Contraint de fuir au Sénégal, Eddy entend toujours vibrer, malgré la distance, le rythme cinglant de cette patrie à feu et à sang. Impossible de trouver cette paix à laquelle il aspirait pourtant. Il lui faut retrouver les siens mais, surtout, admettre et interpréter, au travers du regard de ses compatriotes, les fondements de cette débâcle. Son récit résonne comme une fable africaine qui aurait mal tourné. On se laisse bercer par cette voix avant de s'écrouler à nouveau, soudain heurté par ses souvenirs dévorés par la barbarie des hommes. Le 17 mai prochain aura lieu un référendum sur cette réforme constitutionnelle largement contestée. On en frémit déjà. Ce documentaire, voyage onirique et bouleversant, dépeint la cicatrice immense d'un peuple qui a gaspillé l'héritage des valeurs ancestrales. Si son histoire est celle de son pays, Eddy Munyaneza, hanté par la souffrance et la haine, a longtemps peiné à la raconter. Le regard du cinéaste, sans aucun doute, l'empêchera irrémédiablement de sombrer dans l'oubli. M.U.À l'heure où sort le troisième volume de la nouvelle édition française de ses Mémoires (1), il est bon de retrouver Giacomo Casanova sous les traits de Vittorio Gassman. Vieux de 70 ans, le film de Riccardo Freda tire un remarquable parti de l'interprétation charismatique du jeune acteur gênois, qui deviendra star à l'égal d'un Marcello Mastroianni. L'action du Chevalier mystérieux voit Casanova, pourtant banni de Venise, y revenir clandestinement pour se porter au secours de son frère qui est accusé du vol de documents précieux. Une société secrète des plus inquiétantes, pilotée par une puissance étrangère, est en fait coupable. La démasquer n'empêchera pas le gentilhomme fripon d'honorer les dames de son intérêt. Par un excellent cinéaste de genre, brillant dans le péplum comme dans le fantastique, un film à redécouvrir! L.D.(1) Giacomo Casanova, Histoire de ma vie, tome trois, Robert Laffont. 1472 pages. Sous l'occupation nazie, la persécution des Juifs fut du pain bénit pour certains profiteurs sans scrupule. Ainsi ce Robert Klein, marchand d'art français cynique, qui ne se prive pas de racheter à vil prix des tableaux à des Juifs en péril, et réaliser ainsi un copieux bénéfice, sans s'arrêter à quelque considération morale. Mais voilà qu'un jour Monsieur Klein reçoit par la poste et par erreur (car il n'est pas juif) le journal Informations juives. Ainsi s'actionne un engrenage dont le profiteur aura bien du mal à se dépêtrer... Le scénario brillant de l'excellent film de Joseph Losey possède une ironie glaçante, et une mécanique narrative implacable. Le récit kafkaïen s'appuie sur une réalisation d'une intelligence et d'une fluidité exemplaires. Et devant la caméra, Alain Delon trouve un de ses tout meilleurs rôles. Un de ses plus ambigus, aussi. Du grand art, doublé d'un rappel historique utile. L.D.Sortir des bois pour renifler les vestiaires du foot business, c'est la bonne idée de départ de Champion. Mourade Zeguendi (Les Barons) y incarne avec gourmandise Souli Romeyda, "el Magnifico", star mondiale du foot, carrière fulgurante, belle maison, belles voitures, belle WAG. Insolent de talent et de caractère, l'étoile se fait filante puis déchue. Un vilain tacle, un tempérament tempétueux, un entourage professionnel malveillant et la mécanique infernale se met en marche, les évènements et les mauvais choix s'enchainent qui vont rejeter Souli dans les ennuis judiciaires, la loose, et les travaux d'intérêt général en D3. Champion est le récit inégal, potache, franchement drôle quand il réussit ses gags, de cette chute et des tentatives foireuses de remonter la pente. En jonglant avec l'humour slapstick, la dépiction sincère d'individus broyés, les thèmes de société (l'homosexualité dans le sport, la paternité, le pouvoir de l'image...) et une satire qui peut virer dans le barge ou le caricatural, l'histoire perd un peu de cohérence même si les personnages secondaires (Joffrey Verbruggen, Lygie Duvivier) montrent un beau potentiel de progression. N.B.L'Iran polarise. L'Iran crispe. L'Iran fait peur à une bonne partie de la planète. Mais cette théocratie au double héritage perse et chiite, qui entend peser sur les destinées du Moyen-Orient et laisse planer le doute sur ses visées expansionnistes, porte une responsabilité dans cette situation. Vu d'Amérique ou d'Israël, le régime iranien représente le mal absolu, et doit être démis si pas annihilé. Mais une partie de la communauté internationale tente de comprendre et de travailler avec l'état chiite. Avec un panel élargi de spécialistes, historiens, diplomates, dissidents, ce docu questionne les racines -historiques, politiques, religieuses- d'un pays complexe, pris dans des rivalités coriaces avec l'Arabie Saoudite sunnite et qui doit gérer le désir d'émancipation d'une partie de sa population, lasse de l'étau qui l'enserre depuis la révolution islamique de 1979. En décembre dernier, elle a protesté dans les rues de Téhéran contre la corruption, la politique économique (gel des salaires) et étrangère (présence en Syrie, au Yémen, en Irak, lutte contre Daech). Pendant ce temps, la modernisation du pays, entamée sous le Guide suprême Ali Khamenei, patine et l'administration Trump se fait un devoir de remettre en cause l'accord historique du 14 juillet 2015 sur le nucléaire. Scrutant son ambition de retour au sein de l'économie mondiale, Vincent de Cointet réussit un documentaire passionnant qui clarifie les enjeux en faisant le difficile pari de l'objectivité. N.B.Polygamie, mariage forcé, charia, persécution des homosexuels (et à l'occasion leur assassinat)... En Tchétchénie, on sait y faire avec la démocratie. En grosse partie grâce à son président. Le grand, le fort, l'intolérant, l'intolérable Ramzan Kadyrov. La première mission de sa garde, 30.000 hommes surarmés et surentraînés? Contenir toute poussée islamiste dans la région. Mec décérébré très sûr et content de lui, infatigable rebâtisseur grâce à l'aide d'Allah et de Poutine, le bandit sanguinaire tchétchène assure désormais la sécurité du peuple russe. Oubliées les déportations de masse ordonnées par Staline à la fin de la Seconde guerre mondiale. Ramzan réécrit l'histoire entre les deux pays en échange de 350 millions d'euros annuels (85% du budget de la Tchétchénie) et d'un silence coupable de Moscou sur tous les sujets qui fâchent. On ne va quand même pas se disputer entre si bons amis sur une broutille comme les droits de l'homme. Chez Ramzan, qui a organisé la plus grosse manif anti-Charlie du monde tandis que la France pansait ses plaies et pleurait ses victimes, la population terrorisée a peur de la liberté. Mike Tyson, Maradona, Steven Seagal, Nicolas Anelka, Jean-Claude Van Damme..., tous ces gens pour qui l'argent n'a pas d'odeur viennent rendre visite au gugusse contre 500.000 boules. Après s'être penchés sur le cas de George Bush, Kim Jong-un ou encore Hillary Clinton, Karl Zéro et Daisy d'Errata se glissent dans la peau du porte flingue de Poutine. Décapant et glaçant. J.B.Dans l'enfer du camp d'extermination d'Auschwitz-Birkenau, Saul Ausländer trime au Sonderkommando, ce groupe de prisonniers juifs obligés par les SS à les assister dans leur sinistre besogne. Un jour Saul, qui travaille aux crématoriums, yreconnait son fils parmi les cadavres. Il n'aura de cesse, dès lors, que de cacher le corps de l'enfant dans l'espoir obsessionnel de lui offrir une véritable sépulture... Sur un sujet terrible, le jeune cinéaste hongrois Laszlo Nemes signe un premier long métrage extraordinaire. Il trouve des solutions de style sublimement créatives pour éviter tout voyeurisme, et nous fait vivre l'impensable du génocide avec une force et une profondeur humaine sans précédent. Grand Prix au Festival de Cannes, Oscar et Golden Globe du meilleur film en langue étrangère, ce cauchemar éveillé doit être vu. L.D.Le premier volet de cette série documentaire diffusée dans Doc Shot s'était penchée sur l'antisémitisme en France. Toute chose valable là-bas l'étant aussi chez nous, c'est à une autre fracture, plus sociale mais pas moins identitaire, que s'attaque ici Pourquoi nous détestent-ils?: l'exclusion de personnes vivant dans cette pauvreté que cache l'euphémisme politicien de la précarité. Nous suivons l'ancien député Michel Pouzol sur les traces de cette misère qu'il a connue plus jeune, à la rencontre des nécessiteux d'aujourd'hui. Il en démonte efficacement les stéréotypes, des "fainéants" au fumeux concept d'"assistés" notamment devant le rédacteur en chef du mag hyper réac Valeurs Actuelles, visiblement dans ses tout petits souliers. Autour de ce dispositif narratif émotif mais édifiant, une solide enquête qui entend expliquer les racines d'une pauvreté endémique, au coeur d'un système qui privilégie les dominants. Prochaines étapes, les LGBT et les femmes. Y a du boulot! N.B.Ils sont fils et filles de bijoutiers, de publicitaires, de directeurs financiers. On est en 2003 et ils étudient au lycée Victor Duruy. Le seul lycée public du VIIe arrondissement, quartier parmi les plus huppés de Paris. Depuis lors, chaque année, pendant 13 ans, Julie Gavras (la progéniture de Costa et la frangine de Romain) les a rencontrés chez eux ou chez leur prof d'Histoire. Elle les a fait parler surtout. De leur famille, de leurs aspirations, des vacances au Kenya, en Égypte et aux Seychelles. Puis de leurs études supérieures. De la pression qu'ils se mettent sur les épaules et de l'exemple intimidant de leurs parents. Qui sont et que veulent ces jeunes garçons et filles nés avec une cuillère en argent dans la bouche, pour reprendre une expression consacrée? C'est ce qu'ils racontent devant la caméra de Gavras (La faute à Fidel). On voit les visages changer, les humeurs et les aspirations aussi. Puis le poids de l'éducation bourgeoise et les débuts difficiles dans le monde du travail. Nuancé, touchant, questionnant, énervant... Bienvenue dans les quartiers chics et la dure vie des élites. J.B.Réalisateurs et acteurs ont de tous temps émis leurs opinions, soutenu ou attaqué des positions. Ils se sont même parfois investis dans des partis. À la fois moteur des mouvements de contestation et reflet de la société américaine, Hollywood a toujours pesé sur la vie politique des États-Unis. La mobilisation contre Trump lors de la campagne présidentielle de 2016 était tout sauf une première. Déjà du temps de la Seconde guerre mondiale, Hollywood faisait savoir qu'il fallait combattre Hitler, que la démocratie était menacée. Plutôt bien mené, le documentaire de Mathilde Fassin revient sur la chasse aux Rouges et les relations d'Harry Belafonte avec Martin Luther King, analyse l'habileté politique d'un Ronald Reagan, décrypte l'énorme erreur commise par Jane Fonda dans la lutte contre la guerre du Vietnam et se frotte à Arnold Schwarzenegger qui allait jusqu'à utiliser des répliques de ses films dans ses campagnes, devenant le pionnier d'une nouvelle forme de politique guidée par la célébrité. Un docu pas révolutionnaire mais intéressant dans lequel on aurait préféré entendre Matt Damon et Leonardo DiCaprio que des comédiens comme Mike Farell et Alexandra Paul... J.B.