Tout sur édito

Si 1917 de Sam Mendes a recueilli les louanges quasi unanimes de la presse spécialisée, dont Focus, le public de son côté se montre nettement plus circonspect. Voire agacé par cet emballement médiatique qui devrait culminer lors de la cérémonie des Oscars dont il est l'un des favoris. "J'ai rarement été aussi surpris par l'énorme différence entre les propos des critiques et le sentiment d'après séance, nous écrit ainsi un lecteur incrédule. Les décors sont formidables, les effets excellents, mais les divers "épisodes" guerriers ne sont pas crédibles."

C'est un coup de tonnerre dans une (petite) rentrée littéraire annoncée sans nuages. Personne n'a vu venir le livre de Vanessa Springora, Le Consentement (Grasset). Lui tout seul, il est pourtant en train de changer et l'Histoire de la littérature française contemporaine, et la définition des normes en matière de sexualité.

Certaines croyances résistent à l'usure du temps par la seule force de l'habitude. Comme ces papiers peints décrépis qui ne collent plus aux murs que grâce à la crasse qui s'y est accumulée. Ainsi, chaque nouvelle rentrée littéraire entretient-elle le mythe d'une civilisation du livre inaugurée avec l'invention de l'imprimerie par Johannes Gutenberg vers 1440.

Les Misérables de Ladj Ly est un grand film. Pas seulement parce qu'il rend compte en mode viscéral d'une réalité sociale à bout de souffle, mais parce qu'il étale sur nos pupilles le désarroi d'une population qui a perdu le goût de l'universel, s'enlisant inexorablement dans les divisions, le repli, la haine, les ténèbres. L'Autre est au mieux un serpent dont on accepte les petits trafics pour éviter la morsure, au pire un ennemi à abattre. Mais jamais en tout cas un être aimé et respecté pour ce qu'il est, par-delà ses différences. Tous -flics ripoux, caïds, proxénètes, intégristes- se neutralisent par la peur ou par l'intimidation, garantissant un équilibre précaire, instable et inflammable.

Des voix abasourdies se sont élevées des deux côtés de la frontière linguistique mais sans parvenir à émouvoir le cost-killer en chef Jan Jambon: le gouvernement flamand mettra bien l'audiovisuel public et les artistes du nord du pays au pain sec.

C'est une question qui revient régulièrement à l'avant-plan, comme une poussée de fièvre saisonnière: l'art doit-il être moral? Une question à double sens, qu'il est prudent de distinguer pour ne pas mélanger les torchons et les serviettes sémantiques.

C'est la question à un million de dollars: d'où vient l'inspiration des artistes? À quelle source s'abreuvent-ils pour sublimer l'ordinaire? Ou plutôt à quelleS sourceS. Leonard de Vinci et Jackson Pollock ont beau utiliser le même média, la peinture, on devine au premier coup d'oeil qu'ils n'ont pas été visités par les mêmes muses... À la sortie d'un film, d'une expo, d'un concert ou en refermant un roman ou une BD nous défrisant les neurones, on s'est tous posé la question de l'étincelle qui a mis le feu aux poudres dans la tête de l'artificier. Mais comme pour la théorie du Big Bang, il manque toujours une pièce au puzzle. On peut rembobiner le scénario mais jamais jusqu'à son point de départ.

Comme l'esprit ressemble parfois au ring de Bruxelles à l'heure de pointe, on a besoin d'étagères mentales où classer la masse d'informations qui s'entassent dans le vestibule.

Cela nous est à tous arrivé de tomber sur un texte heurtant de plein fouet nos convictions ou nos balises morales et esthétiques mais de se laisser si pas séduire, en tout cas émoustiller par un style flamboyant ou original rendant l'infâme mixture presque appétissante.

Les moments de sidération, au sens mystique du terme, ne sont pas monnaie courante dans la vie de tous les jours. A fortiori quand vous êtes coincé dans votre voiture au milieu d'un embouteillage un soir pluvieux de semaine. Et pourtant, ce jour-là, il a suffi d'un coup de fil en apparence anodin entre deux feux rouges sadiques pour basculer tête la première dans un précipice émotionnel aussi vertigineux qu'une chute libre dans un rêve.

En 2008, Nicholas Carr, journaliste américain spécialiste des nouveaux médias, publie un article intitulé Is googling making us stupid? dans lequel il s'interroge sur les dégâts cognitifs d'une exposition répétée et massive à Internet. Un premier caillou dans la chaussure des GAFAs, jusque-là peu ou pas gênés dans leur marche triomphale vers le meilleur des mondes numériques, cette nouvelle Terre promise.

La réalisatrice du splendide Portrait de la jeune fille en feu, Prix du scénario à Cannes, prend les commandes de Focus cette semaine, pour un numéro résolument politique et sensuel. Elle ne se contente pas de commenter l'actualité culturelle, elle partage aussi ses coups de coeur et ses indignations.

Le plus redoutable des adversaires de Tintin, ce n'est pas Hergé qui l'a inventé, il s'est invité tout seul dans la saga, ce qui témoigne déjà d'un redoutable pouvoir machiavélique... Son nom: Nick Rodwell.

En 2010, un fringuant nonagénaire poussait une gueulante dans un petit livre séditieux, devenu en quelques semaines un véritable phénomène éditorial. Stéphane Hessel y sommait la jeunesse de retrouver le goût de l'indignation, dilué selon lui dans les eaux saumâtres du consumérisme et du fatalisme. "Les raisons de s'indigner peuvent paraître aujourd'hui moins nettes ou le monde trop complexe. (...) Mais dans ce monde, il y a des choses insupportables. Pour le voir, il faut bien regarder, chercher."

Parce que la forêt amazonienne part en fumée, parce qu'on élève des vaches qui mangent le soja cultivé sur les parcelles réduites en cendres du Brésil, parce que l'inconnu habite toujours au 16 rue de la Loi, (...)

Et c'est reparti pour un tour! Ah bon, parce qu'il y a eu une pause? En théorie, oui. Chacun devrait se sentir reposé après avoir fait le vide dedans et dehors, avoir retiré la prise pour quelques semaines comme nous y invitent hardiment les experts du bien-être et les zélotes de la pleine conscience. Le jeûne et la cure de jus d'algues sont en option...

"Pour vivre une expérience de surprise véritable, encore faut-il sans doute accepter que l'on ne sait pas toujours ce que l'on cherche."

Même si le festival des festivals a un peu perdu de son âme, il n'empêche: le déferlement de stars, d'artistes accomplis, de nouveaux talents, de tycoons héliportés dans ce carré VIP du show-biz international rend la pilule d'une vie ordinaire encore plus amère que les 50 autres semaines de l'année pour le commun des mortels.