Tout sur édito

En temps normal, à ce moment-ci de l'année, on trépigne comme un chat affamé attendant sa ration de croquettes. La perspective d'un voyage fantasmé depuis des lustres, d'une tournée des grands festivals, d'un marathon d'expos à Arles, d'un banquet de lectures à rattraper, ou tout simplement d'un changement de rythme dans le train-train à grande vitesse du quotidien, cette perspective donc déclenche d'ordinaire une onde de plaisir, un ravissement par anticipation.

S'il y a une profession qui n'a pas chômé pendant ces deux mois de confinement, à côté des soignants, caissières et livreurs de colis, ce sont les philosophes. Face à l'inconnu, ils ont été appelés à la rescousse pour mettre un peu de sens dans la pagaille générale. Et notamment nous aider à comprendre les enjeux épistémologiques de cette crise qui a chamboulé nos vies quotidiennes, nous confrontant à des situations inédites potentiellement déstructurantes et angoissantes.

Bien malin celui ou celle qui peut dire avec certitude à quoi ressemblera la vie d'après. Assistera-t-on à un changement de paradigme radical débouchant sur un monde plus solidaire, plus conscient de ses responsabilités et moins obsédé par le profit et la consommation frénétique? Ou passé l'émoi de l'état d'urgence sanitaire, et une fois éloignée la perspective de la mort, se réveillera-t-on dans le même lit néolibéral qu'avant, et même peut-être "un peu plus pire", comme le pronostique joyeusement l'oracle Michel Houellebecq?

La culture souffle le chaud et le froid en ce moment. Surtout le froid, en fait. Depuis deux semaines, notre boîte mail ressemble à un cimetière où s'entassent les cadavres des concerts, spectacles et festivals qui n'auront pas lieu d'ici à, au mieux, septembre. Kunst, BSF, Couleur Café, BIFFF, Werchter, Avignon, Tomorrowland, etc. Des faire-parts qui s'ajoutent à ceux annonçant le départ précipité et définitif de ténors des Arts et des Lettres, fauchés eux aussi par le Covid-19, comme l'écrivain Luis Sepúlveda ou le flambeur mélancolique Christophe.

Sans pouvoir encore prédire quand ni comment cette crise sanitaire s'achèvera, ce qui est déjà sûr c'est qu'elle laissera des traces -sur le terrain politique, économique, social et culturel-, mais aussi des images fortes. Ce qui n'est pas le moindre des paradoxes pour un virus que personne n'a jamais aperçu, sinon des virologues à travers de puissants microscopes.

Quel jour sommes-nous? Lundi? Mardi? On ne sait déjà plus exactement. Le temps s'est dilaté, les journées se ressemblent, suspendues au décompte macabre de 11h et salement froissées par les insomnies à répétition et la traque obsessionnelle des symptômes de l'ennemi invisible. Un toussotement dans la maison et tout le monde se fige. La semaine a déteint sur le week-end, ou l'inverse. Avec pour résultat une forme spatio-temporelle hybride à l'inconfort permanent. Comme si on avait été projetés dans un univers parallèle qui ressemble en apparence à notre monde mais où tout a été déréglé.

On avait prévu de vous parler entre autres du festival Listen! et des sorties ciné marquantes de la semaine. Le coronavirus en a décidé autrement. Alors on s'adapte.

On est d'accord, une hirondelle ne fait pas le printemps. Par contre, deux ou trois piafs revêtus de la même queue-de-pie noire et blanche, ça commence à sentir bon le réveil de la nature et le réchauffement des sentiments. Il en va un peu de même dans la culture.

Se planter devant un documentaire animalier est toujours une expérience un peu étrange et troublante. Sans doute parce que ce genre indémodable en dit surtout long sur nous les humains.

Les comiques ont pris le pouvoir. Sur scène, à la télé, sur Netflix, ils sont partout. En radio aussi où, du matin au soir, et singulièrement en France, des tontons flingueurs passent l'actualité à la moulinette d'une ironie pas toujours bienveillante. Cibles privilégiées: les politiques. On dira, ils l'ont souvent bien cherché à vouloir s'exposer à n'importe quel prix.

Tous les mythes finissent un jour ou l'autre par s'effondrer. Le dernier en date est celui qui veut que les conflits de générations appartiennent au passé.

Si 1917 de Sam Mendes a recueilli les louanges quasi unanimes de la presse spécialisée, dont Focus, le public de son côté se montre nettement plus circonspect. Voire agacé par cet emballement médiatique qui devrait culminer lors de la cérémonie des Oscars dont il est l'un des favoris. "J'ai rarement été aussi surpris par l'énorme différence entre les propos des critiques et le sentiment d'après séance, nous écrit ainsi un lecteur incrédule. Les décors sont formidables, les effets excellents, mais les divers "épisodes" guerriers ne sont pas crédibles."

C'est un coup de tonnerre dans une (petite) rentrée littéraire annoncée sans nuages. Personne n'a vu venir le livre de Vanessa Springora, Le Consentement (Grasset). Lui tout seul, il est pourtant en train de changer et l'Histoire de la littérature française contemporaine, et la définition des normes en matière de sexualité.

Certaines croyances résistent à l'usure du temps par la seule force de l'habitude. Comme ces papiers peints décrépis qui ne collent plus aux murs que grâce à la crasse qui s'y est accumulée. Ainsi, chaque nouvelle rentrée littéraire entretient-elle le mythe d'une civilisation du livre inaugurée avec l'invention de l'imprimerie par Johannes Gutenberg vers 1440.

Les Misérables de Ladj Ly est un grand film. Pas seulement parce qu'il rend compte en mode viscéral d'une réalité sociale à bout de souffle, mais parce qu'il étale sur nos pupilles le désarroi d'une population qui a perdu le goût de l'universel, s'enlisant inexorablement dans les divisions, le repli, la haine, les ténèbres. L'Autre est au mieux un serpent dont on accepte les petits trafics pour éviter la morsure, au pire un ennemi à abattre. Mais jamais en tout cas un être aimé et respecté pour ce qu'il est, par-delà ses différences. Tous -flics ripoux, caïds, proxénètes, intégristes- se neutralisent par la peur ou par l'intimidation, garantissant un équilibre précaire, instable et inflammable.

Des voix abasourdies se sont élevées des deux côtés de la frontière linguistique mais sans parvenir à émouvoir le cost-killer en chef Jan Jambon: le gouvernement flamand mettra bien l'audiovisuel public et les artistes du nord du pays au pain sec.

C'est une question qui revient régulièrement à l'avant-plan, comme une poussée de fièvre saisonnière: l'art doit-il être moral? Une question à double sens, qu'il est prudent de distinguer pour ne pas mélanger les torchons et les serviettes sémantiques.

C'est la question à un million de dollars: d'où vient l'inspiration des artistes? À quelle source s'abreuvent-ils pour sublimer l'ordinaire? Ou plutôt à quelleS sourceS. Leonard de Vinci et Jackson Pollock ont beau utiliser le même média, la peinture, on devine au premier coup d'oeil qu'ils n'ont pas été visités par les mêmes muses... À la sortie d'un film, d'une expo, d'un concert ou en refermant un roman ou une BD nous défrisant les neurones, on s'est tous posé la question de l'étincelle qui a mis le feu aux poudres dans la tête de l'artificier. Mais comme pour la théorie du Big Bang, il manque toujours une pièce au puzzle. On peut rembobiner le scénario mais jamais jusqu'à son point de départ.

Comme l'esprit ressemble parfois au ring de Bruxelles à l'heure de pointe, on a besoin d'étagères mentales où classer la masse d'informations qui s'entassent dans le vestibule.