Tout sur édito

Quel jour sommes-nous? Lundi? Mardi? On ne sait déjà plus exactement. Le temps s'est dilaté, les journées se ressemblent, suspendues au décompte macabre de 11h et salement froissées par les insomnies à répétition et la traque obsessionnelle des symptômes de l'ennemi invisible. Un toussotement dans la maison et tout le monde se fige. La semaine a déteint sur le week-end, ou l'inverse. Avec pour résultat une forme spatio-temporelle hybride à l'inconfort permanent. Comme si on avait été projetés dans un univers parallèle qui ressemble en apparence à notre monde mais où tout a été déréglé.

On avait prévu de vous parler entre autres du festival Listen! et des sorties ciné marquantes de la semaine. Le coronavirus en a décidé autrement. Alors on s'adapte.

On est d'accord, une hirondelle ne fait pas le printemps. Par contre, deux ou trois piafs revêtus de la même queue-de-pie noire et blanche, ça commence à sentir bon le réveil de la nature et le réchauffement des sentiments. Il en va un peu de même dans la culture.

Se planter devant un documentaire animalier est toujours une expérience un peu étrange et troublante. Sans doute parce que ce genre indémodable en dit surtout long sur nous les humains.

Les comiques ont pris le pouvoir. Sur scène, à la télé, sur Netflix, ils sont partout. En radio aussi où, du matin au soir, et singulièrement en France, des tontons flingueurs passent l'actualité à la moulinette d'une ironie pas toujours bienveillante. Cibles privilégiées: les politiques. On dira, ils l'ont souvent bien cherché à vouloir s'exposer à n'importe quel prix.

Tous les mythes finissent un jour ou l'autre par s'effondrer. Le dernier en date est celui qui veut que les conflits de générations appartiennent au passé.

Si 1917 de Sam Mendes a recueilli les louanges quasi unanimes de la presse spécialisée, dont Focus, le public de son côté se montre nettement plus circonspect. Voire agacé par cet emballement médiatique qui devrait culminer lors de la cérémonie des Oscars dont il est l'un des favoris. "J'ai rarement été aussi surpris par l'énorme différence entre les propos des critiques et le sentiment d'après séance, nous écrit ainsi un lecteur incrédule. Les décors sont formidables, les effets excellents, mais les divers "épisodes" guerriers ne sont pas crédibles."

C'est un coup de tonnerre dans une (petite) rentrée littéraire annoncée sans nuages. Personne n'a vu venir le livre de Vanessa Springora, Le Consentement (Grasset). Lui tout seul, il est pourtant en train de changer et l'Histoire de la littérature française contemporaine, et la définition des normes en matière de sexualité.

Certaines croyances résistent à l'usure du temps par la seule force de l'habitude. Comme ces papiers peints décrépis qui ne collent plus aux murs que grâce à la crasse qui s'y est accumulée. Ainsi, chaque nouvelle rentrée littéraire entretient-elle le mythe d'une civilisation du livre inaugurée avec l'invention de l'imprimerie par Johannes Gutenberg vers 1440.

Les Misérables de Ladj Ly est un grand film. Pas seulement parce qu'il rend compte en mode viscéral d'une réalité sociale à bout de souffle, mais parce qu'il étale sur nos pupilles le désarroi d'une population qui a perdu le goût de l'universel, s'enlisant inexorablement dans les divisions, le repli, la haine, les ténèbres. L'Autre est au mieux un serpent dont on accepte les petits trafics pour éviter la morsure, au pire un ennemi à abattre. Mais jamais en tout cas un être aimé et respecté pour ce qu'il est, par-delà ses différences. Tous -flics ripoux, caïds, proxénètes, intégristes- se neutralisent par la peur ou par l'intimidation, garantissant un équilibre précaire, instable et inflammable.

Des voix abasourdies se sont élevées des deux côtés de la frontière linguistique mais sans parvenir à émouvoir le cost-killer en chef Jan Jambon: le gouvernement flamand mettra bien l'audiovisuel public et les artistes du nord du pays au pain sec.

C'est une question qui revient régulièrement à l'avant-plan, comme une poussée de fièvre saisonnière: l'art doit-il être moral? Une question à double sens, qu'il est prudent de distinguer pour ne pas mélanger les torchons et les serviettes sémantiques.

C'est la question à un million de dollars: d'où vient l'inspiration des artistes? À quelle source s'abreuvent-ils pour sublimer l'ordinaire? Ou plutôt à quelleS sourceS. Leonard de Vinci et Jackson Pollock ont beau utiliser le même média, la peinture, on devine au premier coup d'oeil qu'ils n'ont pas été visités par les mêmes muses... À la sortie d'un film, d'une expo, d'un concert ou en refermant un roman ou une BD nous défrisant les neurones, on s'est tous posé la question de l'étincelle qui a mis le feu aux poudres dans la tête de l'artificier. Mais comme pour la théorie du Big Bang, il manque toujours une pièce au puzzle. On peut rembobiner le scénario mais jamais jusqu'à son point de départ.

Comme l'esprit ressemble parfois au ring de Bruxelles à l'heure de pointe, on a besoin d'étagères mentales où classer la masse d'informations qui s'entassent dans le vestibule.

Cela nous est à tous arrivé de tomber sur un texte heurtant de plein fouet nos convictions ou nos balises morales et esthétiques mais de se laisser si pas séduire, en tout cas émoustiller par un style flamboyant ou original rendant l'infâme mixture presque appétissante.

Les moments de sidération, au sens mystique du terme, ne sont pas monnaie courante dans la vie de tous les jours. A fortiori quand vous êtes coincé dans votre voiture au milieu d'un embouteillage un soir pluvieux de semaine. Et pourtant, ce jour-là, il a suffi d'un coup de fil en apparence anodin entre deux feux rouges sadiques pour basculer tête la première dans un précipice émotionnel aussi vertigineux qu'une chute libre dans un rêve.

En 2008, Nicholas Carr, journaliste américain spécialiste des nouveaux médias, publie un article intitulé Is googling making us stupid? dans lequel il s'interroge sur les dégâts cognitifs d'une exposition répétée et massive à Internet. Un premier caillou dans la chaussure des GAFAs, jusque-là peu ou pas gênés dans leur marche triomphale vers le meilleur des mondes numériques, cette nouvelle Terre promise.

La réalisatrice du splendide Portrait de la jeune fille en feu, Prix du scénario à Cannes, prend les commandes de Focus cette semaine, pour un numéro résolument politique et sensuel. Elle ne se contente pas de commenter l'actualité culturelle, elle partage aussi ses coups de coeur et ses indignations.

Le plus redoutable des adversaires de Tintin, ce n'est pas Hergé qui l'a inventé, il s'est invité tout seul dans la saga, ce qui témoigne déjà d'un redoutable pouvoir machiavélique... Son nom: Nick Rodwell.