Tout sur édito

Alertés par un solide buzz -et par les recommandations personnalisées de Netflix-, on a regardé The Social Dilemma, ce documentaire choc qui entend nous ouvrir les yeux sur les ravages présents et à venir des réseaux sociaux sur notre santé mentale, sur nos rapports sociaux et sur la démocratie.

L'essayiste Daniel Ménager a le sens du timing. Comment ne pas faire le lien entre un livre qui s'intitule Convalescences (éditions Les Belles Lettres) et la situation sanitaire qui a mis sens dessus dessous la planète?

Auteur d'un formidable album en prise avec le monde, Amour colère, le dandy liégeois partage ses coups de coeur, ses interrogations, ses doutes et ses espoirs, dans le Focus Vif de la semaine dont il est le rédacteur en chef invité. Classe.

Drôle de rentrée. On se demande même si on peut vraiment parler de rentrée. Certes, les enfants ont enfin repris le chemin de l'école. Un premier pas symbolique vers la normalisation. Comme peuvent l'être aussi à première vue la reprise du championnat de foot ou la traditionnelle avalanche de romans de la rentrée littéraire (on vous en parle en long et en large dans le Vif).

S'il y a une profession qui n'a pas chômé pendant ces deux mois de confinement, à côté des soignants, caissières et livreurs de colis, ce sont les philosophes. Face à l'inconnu, ils ont été appelés à la rescousse pour mettre un peu de sens dans la pagaille générale. Et notamment nous aider à comprendre les enjeux épistémologiques de cette crise qui a chamboulé nos vies quotidiennes, nous confrontant à des situations inédites potentiellement déstructurantes et angoissantes.

Bien malin celui ou celle qui peut dire avec certitude à quoi ressemblera la vie d'après. Assistera-t-on à un changement de paradigme radical débouchant sur un monde plus solidaire, plus conscient de ses responsabilités et moins obsédé par le profit et la consommation frénétique? Ou passé l'émoi de l'état d'urgence sanitaire, et une fois éloignée la perspective de la mort, se réveillera-t-on dans le même lit néolibéral qu'avant, et même peut-être "un peu plus pire", comme le pronostique joyeusement l'oracle Michel Houellebecq?

La culture souffle le chaud et le froid en ce moment. Surtout le froid, en fait. Depuis deux semaines, notre boîte mail ressemble à un cimetière où s'entassent les cadavres des concerts, spectacles et festivals qui n'auront pas lieu d'ici à, au mieux, septembre. Kunst, BSF, Couleur Café, BIFFF, Werchter, Avignon, Tomorrowland, etc. Des faire-parts qui s'ajoutent à ceux annonçant le départ précipité et définitif de ténors des Arts et des Lettres, fauchés eux aussi par le Covid-19, comme l'écrivain Luis Sepúlveda ou le flambeur mélancolique Christophe.

Sans pouvoir encore prédire quand ni comment cette crise sanitaire s'achèvera, ce qui est déjà sûr c'est qu'elle laissera des traces -sur le terrain politique, économique, social et culturel-, mais aussi des images fortes. Ce qui n'est pas le moindre des paradoxes pour un virus que personne n'a jamais aperçu, sinon des virologues à travers de puissants microscopes.

Quel jour sommes-nous? Lundi? Mardi? On ne sait déjà plus exactement. Le temps s'est dilaté, les journées se ressemblent, suspendues au décompte macabre de 11h et salement froissées par les insomnies à répétition et la traque obsessionnelle des symptômes de l'ennemi invisible. Un toussotement dans la maison et tout le monde se fige. La semaine a déteint sur le week-end, ou l'inverse. Avec pour résultat une forme spatio-temporelle hybride à l'inconfort permanent. Comme si on avait été projetés dans un univers parallèle qui ressemble en apparence à notre monde mais où tout a été déréglé.

On avait prévu de vous parler entre autres du festival Listen! et des sorties ciné marquantes de la semaine. Le coronavirus en a décidé autrement. Alors on s'adapte.

On est d'accord, une hirondelle ne fait pas le printemps. Par contre, deux ou trois piafs revêtus de la même queue-de-pie noire et blanche, ça commence à sentir bon le réveil de la nature et le réchauffement des sentiments. Il en va un peu de même dans la culture.

Se planter devant un documentaire animalier est toujours une expérience un peu étrange et troublante. Sans doute parce que ce genre indémodable en dit surtout long sur nous les humains.

Les comiques ont pris le pouvoir. Sur scène, à la télé, sur Netflix, ils sont partout. En radio aussi où, du matin au soir, et singulièrement en France, des tontons flingueurs passent l'actualité à la moulinette d'une ironie pas toujours bienveillante. Cibles privilégiées: les politiques. On dira, ils l'ont souvent bien cherché à vouloir s'exposer à n'importe quel prix.

Tous les mythes finissent un jour ou l'autre par s'effondrer. Le dernier en date est celui qui veut que les conflits de générations appartiennent au passé.

Si 1917 de Sam Mendes a recueilli les louanges quasi unanimes de la presse spécialisée, dont Focus, le public de son côté se montre nettement plus circonspect. Voire agacé par cet emballement médiatique qui devrait culminer lors de la cérémonie des Oscars dont il est l'un des favoris. "J'ai rarement été aussi surpris par l'énorme différence entre les propos des critiques et le sentiment d'après séance, nous écrit ainsi un lecteur incrédule. Les décors sont formidables, les effets excellents, mais les divers "épisodes" guerriers ne sont pas crédibles."

C'est un coup de tonnerre dans une (petite) rentrée littéraire annoncée sans nuages. Personne n'a vu venir le livre de Vanessa Springora, Le Consentement (Grasset). Lui tout seul, il est pourtant en train de changer et l'Histoire de la littérature française contemporaine, et la définition des normes en matière de sexualité.

Certaines croyances résistent à l'usure du temps par la seule force de l'habitude. Comme ces papiers peints décrépis qui ne collent plus aux murs que grâce à la crasse qui s'y est accumulée. Ainsi, chaque nouvelle rentrée littéraire entretient-elle le mythe d'une civilisation du livre inaugurée avec l'invention de l'imprimerie par Johannes Gutenberg vers 1440.

Les Misérables de Ladj Ly est un grand film. Pas seulement parce qu'il rend compte en mode viscéral d'une réalité sociale à bout de souffle, mais parce qu'il étale sur nos pupilles le désarroi d'une population qui a perdu le goût de l'universel, s'enlisant inexorablement dans les divisions, le repli, la haine, les ténèbres. L'Autre est au mieux un serpent dont on accepte les petits trafics pour éviter la morsure, au pire un ennemi à abattre. Mais jamais en tout cas un être aimé et respecté pour ce qu'il est, par-delà ses différences. Tous -flics ripoux, caïds, proxénètes, intégristes- se neutralisent par la peur ou par l'intimidation, garantissant un équilibre précaire, instable et inflammable.

Des voix abasourdies se sont élevées des deux côtés de la frontière linguistique mais sans parvenir à émouvoir le cost-killer en chef Jan Jambon: le gouvernement flamand mettra bien l'audiovisuel public et les artistes du nord du pays au pain sec.