Tout sur édito

En temps normal, à ce moment-ci de l'année, on trépigne comme un chat affamé attendant sa ration de croquettes. La perspective d'un voyage fantasmé depuis des lustres, d'une tournée des grands festivals, d'un marathon d'expos à Arles, d'un banquet de lectures à rattraper, ou tout simplement d'un changement de rythme dans le train-train à grande vitesse du quotidien, cette perspective donc déclenche d'ordinaire une onde de plaisir, un ravissement par anticipation.

Quand les mots ordinaires échouent à décrire un choc, une injustice, un ravissement ou une colère, il reste toujours la poésie. Affranchie des règles du cartésianisme, elle "parle" directement au coeur en combinant des sensations à la manière du peintre qui fait naître l'émotion en juxtaposant les couleurs sur la toile. La poésie est un paradis perdu sur la carte embouteillée de la communication dévitalisée.

On n'a pas fini de tirer les leçons de l'exécution de George Floyd le 25 mai dernier dans les rues de Minneapolis.

Comme l'esprit ressemble parfois au ring de Bruxelles à l'heure de pointe, on a besoin d'étagères mentales où classer la masse d'informations qui s'entassent dans le vestibule.

L'heure du bilan va bientôt sonner. Et déjà l'angoisse se profile à l'horizon. Que retenir d'une année dont le périmètre immuable -525.600 minutes, pas une de plus, pas une de moins- n'épouse pas forcément la géographie sinueuse, insaisissable, capricieuse, mouvante et imprévisible de la mémoire?

6 décembre 2040. Je me réveille en sursaut malgré le parfum de lavande et les gazouillis d'oiseaux diffusés par le réveil intelligent. J'entrouvre à peine les yeux et aussitôt mes paramètres vitaux s'impriment sur mes rétines. Ma tension est toujours trop haute, mais je décline l'offre de Sentinelle de prendre contact avec mon cardiologue. Encore un refus et ma compagnie d'assurances sera prévenue.

Plus de cinq millions de vues en cinq jours. Le clip Rêves bizarres d'Orelsan cartonne. De quoi placer sur orbite la réédition de son album La fête est finie, enrichi de onze chansons inédites, dont ce Rêves bizarres. Comment expliquer ce succès?

Le nom est un peu pompeux mais pas complètement surfait non plus. En quatre épisodes d'une heure chacun à boire de préférence cul sec, Mission vérité (diffusé sur Arte le 6 novembre dernier et disponible en replay) retrace une année dans la vie mouvementée du prestigieux New York Times depuis l'élection choc de Trump.

Si la manie de demander au consommateur son avis sur tout et sur rien est déjà agaçante dans la vie "normale", elle prend une tournure obsessionnelle, voire totalitaire, dès lors qu'on s'offre une escapade dans une de ces villes bien classées au hit-parade de la coolitude, en l'occurrence Lisbonne.

La télé des années 90 n'a pas laissé que des bons souvenirs. Alerte à Malibu, Hélène et les garçons... Voilà le genre de fautes de goût impardonnables -bon d'accord, à égalité avec le K-Way rose et violet ou la banane dissimulant l'incontournable portefeuille à scratch- dont la décennie boys band était coutumière.

Est-on devenus aveugles? Pas au sens médical du terme mais au sens philosophique. La première chose que font la majorité des gens désormais en entrant dans une galerie ou un musée, c'est de brandir leurs téléphones pour, au choix, trouver l'image la plus cool à poster sur Instagram ou se prendre en selfie devant la pièce maîtresse de l'exposition -et si possible les deux.

Faut-il jeter Bastien Vivès en pâture aux crocodiles? Certains en rêvent depuis qu'ils ont mis le nez dans le dernier album du prolifique dessinateur français, Petit Paul, sorti le 19 septembre dernier.

On l'avait perdu de vue entre deux riffs grinçants et distordus des Sex Pistols à la fin des années 70. Mais les embardées à répétition du 4x4 néolibéral, menacé désormais de sinistre total, ont réveillé l'intérêt pour d'anciens modèles idéologiques qu'on pensait ne plus jamais croiser sur nos routes. Comme l'anarchisme. Après tout, si on doit vivre dans le chaos, autant confier les rênes à des spécialistes du genre...

Les monstres, c'est comme les glaces chez le marchand: il y en a pour tous les goûts. Des petits, des baveux, des répugnants, des mignons, des globuleux, des poilus, des bienveillants, des pervers, des mal lunés.

Dans l'excellente série télé Insecure, comédie douce-amère relatant le quotidien d'une trentenaire afro-américaine de la classe moyenne à Los Angeles, Issa, le personnage principal, a son attention constamment happée par les pépiements de son smartphone.

Et c'est reparti pour un tour! L'heure de la rentrée, saison 2018, a sonné. Le décor est prêt, les acteurs sont en place, le spectacle culturel peut commencer!

S'il n'y a pas 36 manières d'aborder la rentrée, il y en a au moins quatre: la décontractée, l'anxiogène, la déprimée et l'euphorique.

Abba ou Maria Callas sur scène: au-delà de la prouesse technique, notre conscience a déjà intégré l'idée que des hologrammes puissent susciter des émotions d'ordinaire réservées aux interactions entre des êtres de chair et de sang.

L'humiliation est le nouveau gourdin à la mode pour frapper ses "ennemis". Ennemis qu'on n'a le plus souvent jamais rencontrés, et qui ne nous ont même en général rien fait personnellement, mais dont les propos ou les attitudes rendues publiques par eux-mêmes ou par d'autres appellent néanmoins notre condamnation implacable.