Tout sur édito

Toute médaille a son revers. Et plus la médaille est large, plus le revers l'est forcément aussi. Une théorie qui se vérifie sur l'épineuse question du démantèlement de la forteresse patriarcale blanche et hétéronormée qui a dirigé le monde pendant des siècles. La légitime libération de la parole des femmes, le nécessaire devoir de prise de conscience des injustices que subissent les minorités racisées, tout ce grand déballage de salubrité publique prend parfois une tournure radicale qui fait craindre paradoxalement un recul de la liberté d'expression.

Dis-moi ce que tu écoutes, ce que tu regardes, ce que tu lis, je te dirai comment tu vas. Face à la crise sanitaire, et au régime de semi-liberté qui l'accompagne, chacun conjure le sort comme il peut. Notamment en adaptant sa consommation culturelle à l'ambiance pesante de l'époque.

C'est l'une des expériences de sciences sociales les plus connues (et les plus sadiques). Elle date du début des années 70. Un enfant de maternelle est installé à une table dans une pièce vide. Devant lui, un marshmallow moelleux et appétissant lui fait de l'oeil. Un adulte lui explique qu'il a le choix: soit il le dévore tout de suite, soit il attend son retour et il aura droit à une deuxième friandise.

Outre ses décors grandioses déclinant toutes les nuances de l'ocre, l'attrait principal de la série Mystery Road, dont la deuxième saison vient de s'achever sur Arte (mais elle est toujours disponible sur le site de la chaîne), tient dans sa peinture réaliste et désenchantée d'une communauté aborigène victime de ségrégation et engluée dans la misère sociale. Une carte postale peu reluisante de l'Australie que seule une poignée de films, comme Rabbit-Proof Fence de Phillip Noyce ou Samson et Delilah de Warwick Thornton, avait jusqu'ici abordée.

Quand l'obus du deuil tombe dans votre jardin, il n'est pas rare qu'un sentiment d'injustice piétine vos nuits blanches. Surtout si le défunt est jeune.

Personne ne regrettera 2020. Sinon peut-être Netflix, Amazon et quelques autres plateformes numériques qui ont profité de la crise sanitaire pour anticiper leurs objectifs de développement les plus optimistes. Pour la culture, par contre, 2020 restera comme la pire année depuis la Seconde Guerre mondiale.

On a pas mal hésité à vous proposer, comme chaque année, notre sélection de cadeaux culturels. Avec la crise économique qui se profile et alors qu'une bonne partie du secteur artistique a toujours la tête sous l'eau, cela pouvait paraître indécent de partager notre lettre au Père Noël. Un peu comme un éclat de rire au milieu d'une veillée funèbre. Pas génial.

Le corona a fait beaucoup de victimes. Mais il y en a une dont on parle peu, sinon entre initiés, c'est la nuit.

Deux rednecks qui s'apprêtent à fouetter un gamin noir au motif que "ce nègre ne nous a pas cédé le passage!" sont promptement désarmés et mis en déroute par un justicier tout juste débarqué dans ce coin perdu de Louisiane. Une scène cartoonesque aperçue dans un western de Tarantino? Non, un des gags savoureux jalonnant le nouveau Lucky Luke, Un cow-boy dans le coton.

À l'heure de boucler ces lignes (vendredi 6 novembre), on ne connaît toujours pas le gagnant de l'élection présidentielle américaine. Par contre, on connaît déjà plusieurs perdants, quelle que soit l'issue du psychodrame. Dans le désordre, la vérité, le fair-play, les sondages, la démocratie ou encore, et c'est plus surprenant, la pop culture.

Je ne dois pas être le seul à ressentir ces derniers jours une grande lassitude. Sport, lecture, promenade... rien n'y fait, un entêtant "à quoi bon?" vient systématiquement gripper mes pensées.

Physiquement, Joann Sfar ressemble moins au félin efflanqué de sa célèbre saga Le Chat du rabbin qu'à un matou de Walt Disney. Mais pas le matou qui passe ses journées sur le radiateur à contempler le monde d'un oeil mi-clos. Non, un matou volubile, agile, connecté, érudit et, surtout, hyperactif.

Alertés par un solide buzz -et par les recommandations personnalisées de Netflix-, on a regardé The Social Dilemma, ce documentaire choc qui entend nous ouvrir les yeux sur les ravages présents et à venir des réseaux sociaux sur notre santé mentale, sur nos rapports sociaux et sur la démocratie.

L'essayiste Daniel Ménager a le sens du timing. Comment ne pas faire le lien entre un livre qui s'intitule Convalescences (éditions Les Belles Lettres) et la situation sanitaire qui a mis sens dessus dessous la planète?

Auteur d'un formidable album en prise avec le monde, Amour colère, le dandy liégeois partage ses coups de coeur, ses interrogations, ses doutes et ses espoirs, dans le Focus Vif de la semaine dont il est le rédacteur en chef invité. Classe.

Drôle de rentrée. On se demande même si on peut vraiment parler de rentrée. Certes, les enfants ont enfin repris le chemin de l'école. Un premier pas symbolique vers la normalisation. Comme peuvent l'être aussi à première vue la reprise du championnat de foot ou la traditionnelle avalanche de romans de la rentrée littéraire (on vous en parle en long et en large dans le Vif).

En temps normal, à ce moment-ci de l'année, on trépigne comme un chat affamé attendant sa ration de croquettes. La perspective d'un voyage fantasmé depuis des lustres, d'une tournée des grands festivals, d'un marathon d'expos à Arles, d'un banquet de lectures à rattraper, ou tout simplement d'un changement de rythme dans le train-train à grande vitesse du quotidien, cette perspective donc déclenche d'ordinaire une onde de plaisir, un ravissement par anticipation.

Quand les mots ordinaires échouent à décrire un choc, une injustice, un ravissement ou une colère, il reste toujours la poésie. Affranchie des règles du cartésianisme, elle "parle" directement au coeur en combinant des sensations à la manière du peintre qui fait naître l'émotion en juxtaposant les couleurs sur la toile. La poésie est un paradis perdu sur la carte embouteillée de la communication dévitalisée.