Dès le départ, le rock a représenté à la fois une dissidence et un grand rassemblement. Un peu comme l'Amérique qui l'a vu naître, terre à la fois fascinante et effrayante, dont on continue ici et là de louer le mythe, tout en faisant de ses critiques ses plus grands héros, de Dylan à Springsteen. C'est sans doute encore plus vrai aujourd'hui. Qu'aimer d'un pays dont le Président semble faire de l'(auto)caricature une ligne politique? Que veut encore dire "sonner américain" quand la nation donne l'impression d'avoir glissé dans la névrose?
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Dès le départ, le rock a représenté à la fois une dissidence et un grand rassemblement. Un peu comme l'Amérique qui l'a vu naître, terre à la fois fascinante et effrayante, dont on continue ici et là de louer le mythe, tout en faisant de ses critiques ses plus grands héros, de Dylan à Springsteen. C'est sans doute encore plus vrai aujourd'hui. Qu'aimer d'un pays dont le Président semble faire de l'(auto)caricature une ligne politique? Que veut encore dire "sonner américain" quand la nation donne l'impression d'avoir glissé dans la névrose? À cet égard, le groupe le plus susceptible aujourd'hui d'incarner un certain idiome musical US est sans doute The War on Drugs. Avec ses trois premiers disques, son leader Adam Granduciel a investi et rénové l'Americana. À sa manière, en convoquant les Dylan et Springsteen précités, mais aussi Neil Young ou Tom Petty, pour orchestrer de longues plages rock, ponctuées de soli héroïques. Dans la tête, des images de paysages désertiques et de grands espaces traversés en bagnole. Des clichés de bohême américaine, on the road, que l'on n'épuise jamais totalement. Pour preuve, le succès que le groupe a fini par obtenir il y a trois ans avec Lost in the Dream. Jusque-là branché sur le circuit des clubs, le projet de Granduciel se retrouvait tout à coup programmé, en bonne place, dans les affiches des mégafestivals de l'été. En Belgique, The War on Drugs est ainsi passé en quelques mois du Botanique à la scène principale de Rock Werchter. Et alors que le nouvel album ne paraît que cette semaine, les deux concerts de novembre, à Forest National et à la Lotto Arena d'Anvers, affichent déjà complet! Le succès de la musique de The War on Drugs, signé désormais sur la major Atlantic, reste pourtant loin des canons actuels. La plupart des épopées rock dessinées par Granduciel dépassent ainsi les six minutes. Pour annoncer le nouveau A Deeper Understanding, The War on Drugs n'a même rien trouvé de mieux que de balancer le titre Thinking of A Place: un premier single long de 11 minutes... Petit-fils d'immigrants juifs russes, Adam Granofsky de son vrai nom, "francisé" pour la scène, est né à Boston il y a trente-huit ans. Au départ, il est fasciné par la peinture, s'y consacre en enchaînant les petits boulots sur le côté, "comme vendeur de meubles, agent immobilier, etc. J'ai aussi travaillé au Museum of Art de Philadelphie. Le job le moins glamour qui soit. Ils avaient organisé une grande rétrospective Degas autour des danseuses. Je bossais à la boutique du musée: je passais ma journée à vendre des tenues de ballerine à des parents venus voir l'expo avec leurs gamines."Finalement, il est rattrapé par la musique, dans laquelle il finit par s'immerger complètement. En 2005, il forme The War on Drugs avec l'ami Kurt Vile. Le temps d'un premier album seulement: après Wagonwheel Blues en 2008, Vile partira creuser son propre sillon en solo. Granduciel deviendra le seul chef d'orchestre d'un groupe à géométrie variable, véhicule de toutes ses obsessions sonores. Celles-là mêmes qui, après Slave Ambient en 2011, trouveront le grand public en 2014 avec Lost in the Dream.Plus d'une fois, l'album a pourtant failli tourner court. Pendant sa confection, Granduciel a dû faire face à de graves épisodes de dépression et de paranoïa. Sujet à des accès de panique, il a même fini par se cloîtrer chez lui. De cet isolement, il en a tiré paradoxalement un album ample et abondant. On aurait alors pu croire que l'emballement qui a suivi Lost in the Dream allait de nouveau déstabiliser Granofsky. Au contraire, celui-ci a su tenir ses angoisses plus ou moins à distance. "Vivre ce genre d'expérience avec un troisième album vous met plutôt dans une situation confortable. La "conversation" entre votre musique et le public est déjà lancée. Les présentations sont faites... Aujourd'hui, on me demande souvent si je n'ai pas eu trop de pression pour pondre le nouveau disque. Mais avec plusieurs albums derrière moi, je sais que je peux m'appuyer sur mon instinct et faire ce que j'ai à faire." Il ajoute: "Puis on a pu bénéficier de temps pour s'améliorer et devenir un meilleur groupe. Voire un groupe tout court."En effet, avec A Deeper Understanding, Granofsky a pour la première fois retrouvé les mêmes musiciens. De quoi confirmer l'impression d'un quatrième album maîtrisé de bout en bout, fruit de longues heures de travail. "Je ne veux plus attendre que la muse vienne m'éclairer. Écrire des chansons est d'abord une question de labeur, de temps, de concentration et de sueur." Le résultat est une grande tapisserie musicale, qui pourrait passer pour décor de fond si elle ne tirait pas les motifs "classic rock" vers de nouvelles voies, inédites. Pour cela, Granofsky n'a pas hésité à "gonfler " le son. Tout en continuant de cultiver un sens de la dérive. Méticuleux, sans tomber dans la maniaquerie. "Je veux juste être certain que tous les éléments soient là. Pour le reste, j'aime qu'il reste des aspérités. Je ne veux pas m'enfoncer dans le perfectionnisme. J'apprécie même le moment où je peux déposer les armes. Cela me permet de faire d'autres choses dans la vie (rires)."À la fois éminemment "américain" et complètement sourd aux tensions du moment, A Deeper Understanding porte bien son titre. Il suggère non pas que les démons intérieurs de son auteur ont disparu, mais bien qu'il a appris à les domestiquer, à mieux les... comprendre. Dans The Strangest Thing, il chante notamment : "Am I just livin' in the space/between the beauty and the pain/and the real thing?" "Oui, c'est un peu à ce carrefour-là que j'ai parfois le sentiment de me trouver... C'est une autre manière de se demander qui suis-je?, ce genre de questions..." Auxquelles la reconnaissance n'apporte toujours pas plus de réponses? "Je ne pense pas, non. Ce qui n'est pas plus mal. Ce serait terrible si le succès permettait de vider de tels questionnements, non?"