Berlin 1987. Nick Cave a sa gueule des mauvais jours et l'interview n'y change rien, plutôt le contraire évidemment. Renfrogné et monosyllabique, l'Australien migré en Europe s'agace du bavard perroquet en cage à une dizaine de mètres de lui, au 38 Köthener Strasse, dans le quartier underground de Kreuzberg. On se rencontre au rez-de-chaussée d'un bâtiment bon genre avec marbre d'entrée et ascenseur noble: dans sa chambre aux étages où l'on passe récupérer de douteuses provisions, Cave a l'oeil chiffonné ...

Berlin 1987. Nick Cave a sa gueule des mauvais jours et l'interview n'y change rien, plutôt le contraire évidemment. Renfrogné et monosyllabique, l'Australien migré en Europe s'agace du bavard perroquet en cage à une dizaine de mètres de lui, au 38 Köthener Strasse, dans le quartier underground de Kreuzberg. On se rencontre au rez-de-chaussée d'un bâtiment bon genre avec marbre d'entrée et ascenseur noble: dans sa chambre aux étages où l'on passe récupérer de douteuses provisions, Cave a l'oeil chiffonné du mec dépassé par ses addictions, malgré les quatre albums bouclés ici avec The Bad Seeds depuis The Firstborn Is Dead. Le Hansa Tonstudio, ouvert en 1974, est devenu fameux une dizaine d'années auparavant, alors que Bowie, locataire en ville, y conçoit une large partie de sa trilogie prénommée berlinoise. D'ailleurs, le studio n'est qu'à quelques dizaines de mètres de ce qui est alors le Mur de Berlin, érection barbelée d'une ville, d'un monde et d'idéologies brutalement divisés, le côté Est tranchant par son stalinisme décrépi sur l'Ouest supposé libertaire. Pas un hasard si le Hansa tutoie l'histoire convulsive: pas seulement parce que Bowie y écrit Heroes en observant un couple s'embrassant sous le regard des Vopos est-allemands à portée de regard, mais parce que la Meistersaal du lieu fut autrefois un endroit chéri par les SS pour y pratiquer le bal hitlérien. Il faut dire que cette salle maîtresse servant de studio mais aussi de location pour les événements y compris corporate a du chien: quand on la visite dans les années 2000, malgré les tables un peu ridicules dressées pour le cocktail du soir, l'architecture à hauts plafonds et cloisons précieuses sous-tend un univers narratif façon Versailles teutonne. Grand style caverneux naturellement adoubé par Bowie, qui y bouclera aussi les deux disques de 1977 au nom d'Iggy Pop, et puis des professionnels tâtant de la salle de bal comme des autres plus modestes espaces d'enregistrement, tels que Depeche Mode, Killing Joke, Ministry, Siouxsie and the Banshees, R.E.M. et plus récemment The Hives et Manic Street Preachers. Sans omettre U2: la bande à Bono arrivée à Hansa en octobre 1990 se trouve calée dans un studio à l'équipement vieillissant, engluée dans une Allemagne erratique après sa récente réunification, brouillée par ses dissensions musicales. Résultat: des sessions quasi-désastreuses ultérieurement purgées par des enregistrements en Irlande. Nullement rancunier, U2 baptisera l'album qui en résulte Achtung Baby. Achtung Hansa eût été plus chic.