"Tu veux ma photo?"sont les premiers et possiblement les derniers mots, que m'ait adressés Jerry Wanker -"Branleur" en français-, Jean-Pierre Poirier pour l'état civil de la France qui le voit naître en 1956. On est à l'automne 1977 au Café du Coin, à 200 mètres de la Grand-Place. Depuis quelques mois, le bar sert de QG aux punks de Bruxelles, péteux-poseurs, glandeurs natures et sniffeurs de speed. En cette année when the two sevens clash (1), les punks bruxellois ont le prénom folko (le Crom, le Vlak, Médusa) et représentent à tout casser cent personnes dans une ville encore bien provinciale. Stephan Barbery joue dans Thrills, groupe punk local, dès le printemps de la fameuse année et participe ensuite à l'aventure de Digital Dance, avec Jerry Wanker. "Le punk était une petite scène où tout le monde se connaissait et Jerry, qui jouait de la guitare et parfois de la batterie, avait une histoire personnelle assez dure. Il racontait sa vie et ses tripes dans les chansons qu'il écrivait. Jerry était en autodestruction permanente mais avait aussi une culture musicale très large. Il avait à la fois une envie de faire et de défaire."
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"Tu veux ma photo?"sont les premiers et possiblement les derniers mots, que m'ait adressés Jerry Wanker -"Branleur" en français-, Jean-Pierre Poirier pour l'état civil de la France qui le voit naître en 1956. On est à l'automne 1977 au Café du Coin, à 200 mètres de la Grand-Place. Depuis quelques mois, le bar sert de QG aux punks de Bruxelles, péteux-poseurs, glandeurs natures et sniffeurs de speed. En cette année when the two sevens clash (1), les punks bruxellois ont le prénom folko (le Crom, le Vlak, Médusa) et représentent à tout casser cent personnes dans une ville encore bien provinciale. Stephan Barbery joue dans Thrills, groupe punk local, dès le printemps de la fameuse année et participe ensuite à l'aventure de Digital Dance, avec Jerry Wanker. "Le punk était une petite scène où tout le monde se connaissait et Jerry, qui jouait de la guitare et parfois de la batterie, avait une histoire personnelle assez dure. Il racontait sa vie et ses tripes dans les chansons qu'il écrivait. Jerry était en autodestruction permanente mais avait aussi une culture musicale très large. Il avait à la fois une envie de faire et de défaire."La ruche punk bruxelloise est filmée début 1978 par une équipe de la RTBF où Marc Moulin interviewe d'ailleurs Wanker. Dans l'extrait visible sur le site de la Sonuma (2), Jerry Branleur, les cheveux teints en orange carotte, parle de "cet ennui qui est à Bruxelles tous les soirs". La future capitale de l'Europe trimballe alors une gueule de bois permanente, et pas seulement parce que le chômage s'y montre déjà boulimique. Jerry a été du tout premier groupe punk belge, Chainsaw, glissant ensuite vers X-Pulsion puis Digital Dance. Une timidité provoc voire égocentrique -"Si tu lui prêtais quelque chose, il ne te le rendait jamais"- dessine une sorte de Sid Vicious gay avec cerveau, la violence restant essentiellement verbale... Originaire de Paris, il suit sa famille à Bruxelles où le père déserte vite l'appart proche de Flagey, laissant ses proches dans la dèche. "Jerry n'avait pas le téléphone, poursuit Stephan, ce qui n'est pas évident pour faire carrière. Il est mort en 2000, après avoir résisté quinze années au sida via une trithérapie très dure." Si l'époque compte quelques disparus précoces, Bert Bertrand suicidé à New York en 1983 (3) et plus tard, en 2009, Micky Mike alias Snowy Red flingué par les abus, les morts sont plutôt métaphoriques.Comme les carrières. Sur la platine ixelloise tourne un album de Digital Dance, Total Erasement, l'une des rééditions soignées du label bruxellois Sub Rosa. Sur la pochette, une photo qui met à l'avant-plan la bouille en noir et blanc de Jerry Wanker, la tignasse hérissée dans un rayon de lumière un rien théâtral. Les morceaux sont courts et décrassés, speed dans leur besoin névrotique: punk, post-punk, pré-new wave, la matière est indiscutablement d'origine fin seventies avec de possibles parfums d'Eno et Kraftwerk. Presque un grand cru. On est chezGabriel Séverin, qui restaure et remasterise fréquemment les bandes originales pour Sub Rosa. Gabriel est aussi le chanteur-claviériste de Babils, collectif de quinquas qui répète dans son rez-de-chaussée suite à la parution d'un quatrième et récent album, Ji Ameeto, paru chez Sub Rosa. Une litanie hypnotique où se mêlent d'évidentes influences à la Magma/Public Image et une littérature chantée que l'on qualifiera, à défaut de mieux, de free-poésie associative. La maison ixelloise de Gabriel recèle quelques milliers de disques en tous genres, beaucoup de vinyles, consumant modes et époques, avec une inclinaison pour l'underground, le prog tordu, les raretés bizarroïdes et le punk. Outre Gabriel, pro de la musique, Babils compte un rentier, un fonctionnaire européen, un cheminot et un prof. Le groupe prend ses racines au début des années 2000 avec Michel Duyck, mort entre-temps: ce punk bruxellois original, brièvement passé dans Digital Dance, a laissé des traces chez Gabriel & Co. Peut-être plus spirituelles que réellement sonores. D'autant que Babils compte aussi Stephan Barbery et Etienne Vernaeve dans ses rangs: les deux ont connu Jerry Wanker, le premier gèrant aussi l'héritage discographique de Digital Dance. Point commun avec l'époque punk, le rock alternatif est toujours aussi raide rayon fric. D'ailleurs, Babils donne ces jours-ci un rarissime concert, même pas à Bruxelles (4). Pourquoi si peu de live alors que, justement, le karma de cette musique de prédicateurs civils fait plutôt bien la grand-messe? "Parce que pour notre dernier concert en date, devant quinze personnes à Tournai, on a mis quatre heures à sortir de Bruxelles, et que ça paie en général misérablement. En fait, on a gardé une sorte d'esprit amateur." Contrairement à la scène anglaise et même parisienne de 1977, le punk bruxellois de l'époque ne laisse pratiquement aucune trace discographique. Seul Romantik Records, le label indépendant de Klaus Milan (le frère de Jacques Duvall) sort quatre singles en 1977 et l'année suivante. Un de la Française Marie-France et trois garantis pur jus punk bruxellois, signés Chainsaw, Mad Virgins et Streets/X-Pulsion. Klaus Klang -Claude Ongena pour le civil- a été le batteur de ces derniers, fréquentant donc Jerry Wanker, préposé à la pose et aux guitares: "Jerry pouvait être attachant, mais pas de prime abord. Il était gay à une époque où ce n'était pas si facile, et il me chambrait pas mal sur le fait que je venais d'un milieu petit-bourgeois, mes parents étant des commerçants auxquels il arrivait assez souvent de nourrir le groupe, littéralement. C'était un écorché qui avait des lettres musicales." À l'époque, les musiciens survivent à la dure: les cachets pour des concerts en MJ, à l'épisodique Rockin' Club (5) ou dans des festivals punks, comme celui qui se tient dans la station de métro Bourse en mai 1978, dépassant rarement l'aumône. Le business punk belge est un embryon fauché, il se développera un peu via la new wave qui lui succède, plus conviviale: signé par le label hollandais Back Door, Klang va produire sous ce nom-là deux albums pop mélodieux qui arrivent en radio et trouvent un début de public en Belgique comme aux Pays-Bas. "Mais après trois-quatre ans, une certaine usure s'est installée. J'aimais écrire mais je n'avais pas la personnalité pour faire carrière et Klang n'a pas survécu à mon départ pour le service militaire, auquel j'avais essayé d'échapper en prenant des amphétamines, truc bien punk..." Depuis quelques années, Claude -qui bosse à la Smart- s'est remis à l'écriture, en solitaire, "et toujours avec des thèmes communs, l'amour, la dépression, l'alcoolisme". Celui qui dit avoir du mal "à terminer ses morceaux" finira peut-être par en glisser l'un ou l'autre en ligne, les idéaux punks revenant fortuitement dans sa vie: "On travaillait sans s'embarrasser de contingences matérielles et là, je suis seul, avec de petits moyens. Et puis je parle essentiellement de ce que je connais, de ce que je vis: ce n'est pas forcément joyeux et c'est sans doute en porte-à-faux avec ce que l'on attend d'un artiste pop." Flash-back bis. Le type a jeté ce qui s'avère être des tripes de boeuf dans le public, qui s'est logiquement écarté de la sanglante barbaque. Mars 1978, le First Belgian Punk Contest s'installe dans une arrière-salle de resto ucclois, Le Vieux Saint-Job. Le jeteur Yves Kengen et ses comparses sacrifient l'animal sous prétexte punk. La blague durera deux concerts "de pure provoc" sous le patronyme d'Ablasnieff Krukgzzz mais Kengen, "fils d'une famille d'artisans ayant réussi dans les sixties", réalise un peu plus tard un album typiquement punk sous le nom de Raxola. Collection abrasive pas follement originale mais qui a un mérite quasi-historique: avec les Anversois de The Kids et les Bruxellois de Hubble Bubble -incluant le futur Plastic Bertrand-, Raxola est le seul groupe d'époque à enregistrer un LP, les autres devant se contenter du format 45 tours. Aujourd'hui la soixantaine, Yves Kengen, qui a longtemps travaillé comme journaliste-communicateur, revient avec un second album signé Raxola, après un live en 2005. Trente-neuf ans plus tard, la chose sonne étonnamment bien, poussée par des claques rock'n'roll puissantes et une énergie qui fait sens (6). "Ce disque autoproduit est ma danseuse, explique Yves Kengen. L'idéal de 1977 est toujours là, on ne fait pas de chansons d'amour mais plutôt sociales. 1977 était un besoin sociétal, celui de trancher sur des conneries comme Peter Frampton et John Miles (sic). Il fallait réveiller la musique et la jeunesse, ne pas accepter les merdes que l'on nous servait." Pas si loin d'aujourd'hui où la jeunesse suivante cherche aussi un autre souffle idéologique et financier face à la mondialisation carnassière et une certaine paupérisation ambiante. Retour vers le No Future? Ironiquement, le seul -peut-être à part les Kids flamands- à tirer alors son épingle du jeu est Plastic Bertrand. Au départ, une joke mise en place par Lou Deprijck, protagoniste d'un groupe de variétés tropicales (Two Man Sound) et d'un trio ska-disco supposé sexy (Lou And The Hollywood Bananas) qui a besoin d'un punk pour les play-back télé. C'est Deprijck qui a composé Ça plane pour moi -huit millions d'exemplaires vendus depuis sa sortie toute fin 1977- et c'est aussi lui qui l'interprète en studio, comme les quatre premiers albums de Plastic Bertrand, aujourd'hui recyclé dans les tournées revival. Quelles traces reste-t-il de tout cela? Sub Rosa édite donc Captagon Years, série présentant notamment deux disques de Digital Danceet la compilation Punk In Brussels 1977-79, où l'on trouve les futurs Names remarqués par Factory (The Passengers), les bientôt Allez Allez (Mad Virgins), Thrills, X-Pulsion, Digital Dance, The Actors. Ou encore Streets, dont le chanteur Bob Seytor -seul Black punk bruxellois de 1977- continue toujours la prose-combat en 2017. Le mot de la conclusion à Etienne Vernaeve de Babils: "On est le dernier vestige de cette génération de musiciens née avec le punk, qui a refusé de suivre des cours de musique parce que c'était tout sauf cool. Aujourd'hui, les groupes de rock en Belgique sont de plus en plus composés de mecs qui sortent des académies." CQFD.