"Aux États-Unis, j'ai par exemple bossé sur le film Alive, produit par la Paramount, l'histoire vraie de cette équipe de rugby uruguyaienne dont l'avion s'est écrasé en 1972 dans la cordillère des Andes. J'ai compris que le problème son du film était un manque de développement, notamment dans les scènes où les gens marchent en montagne. J'ai réussi à faire plusieurs craquements de neige correspondant aux trois personnes dans le plan, en jouant sur le niveau des décibels respectifs. Ça donnait une autre profondeur à la scène." Devant un Roland Juno-60 et une rivière de câbles, Alain Pierre se pose à la fois comme narrateur d'images, designer sonore et musicien-compositeur. Avec homonymes. "Il y a plusieurs Alain Pierre. Un Français qui travaille également aux synthés et puis un guitariste belge, toujours du même nom prénom. Une confusion qui amène d'ailleurs des problèmes des droits d'auteur du côté de la Sabam..."
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"Aux États-Unis, j'ai par exemple bossé sur le film Alive, produit par la Paramount, l'histoire vraie de cette équipe de rugby uruguyaienne dont l'avion s'est écrasé en 1972 dans la cordillère des Andes. J'ai compris que le problème son du film était un manque de développement, notamment dans les scènes où les gens marchent en montagne. J'ai réussi à faire plusieurs craquements de neige correspondant aux trois personnes dans le plan, en jouant sur le niveau des décibels respectifs. Ça donnait une autre profondeur à la scène." Devant un Roland Juno-60 et une rivière de câbles, Alain Pierre se pose à la fois comme narrateur d'images, designer sonore et musicien-compositeur. Avec homonymes. "Il y a plusieurs Alain Pierre. Un Français qui travaille également aux synthés et puis un guitariste belge, toujours du même nom prénom. Une confusion qui amène d'ailleurs des problèmes des droits d'auteur du côté de la Sabam..."Début octobre, notre Alain Pierre, 73 ans, est attablé dans la pièce d'entrée d'une ex-ferme de taille moyenne du Brabant wallon. Difficile de ne pas voir les deux bibliothèques comblées de bandes, témoins d'"environ 500 musiques de films -courts métrages, docs, fictions, téléfilms- et de 160 publicités". Un bon demi-siècle médiatiquement discret. Tout au moins du côté francophone belge, puisque autant les magazines spécialisés internationaux que flamands ont écrit sur ce septuagénaire clopeur et bavard. Qui, dans sa musique comme dans sa parole, tresse un fleuve aux confluents multiples. Entre programmations synthés analogiques très seventies, chants grégoriens, bruitages multiples, lancées orchestrales quasi hollywoodiennes, Alain Pierre pond ce qu'il nomme des "objets sonores" à tête chercheuse. Des musiques richement déconcertantes, imprégnées de sons captés en rue et ailleurs, par Alain, longtemps ingé de terrain. Parmi ses dernières publications, l'édition en vinyle en 2020 sur le label anglais Finders Keepers Records d'Ô Sidarta: la B.O. d'un court métrage réalisé en 1974, en 35 mm, par le cinéaste Michel Jakar sur le travail du dessinateur Philippe Druillet, en pleine création fantasmagorique de personnages et paysages déviants. Pour ce film, présenté à Cannes, Alain Pierre a composé deux longs morceaux où les planeries gobent percussions, gazouillis, choeurs fantomatiques, appendices noisy, échos de la rue, et autres éléments perturbateurs dissolvant toute linéarité dans un décor sonore à plusieurs profondeurs de champ. "Morricone, rencontré par hasard en 1989, aimait mes idées de mix et c'est pour ça que j'ai eu une amitié avec lui, raconte-t-il. Via l'agente française qui s'occupait de moi, je me suis fait connaître aux États-Unis grâce à la musique d'un des tout premiers films développés en Dolby SR, finalisé à San Francisco. Le son y passe même en-dessous des spectateurs!" Alain Pierre fréquente divers mondes: les grosses machines américaines et, à l'opposé, les recherches sonores françaises. "Le premier morceau qu'on a présenté à l'IRCAM (1) pour introduire mon travail était une combinaison de tous les sons d'une guitare. Mais sans jamais avoir un solo à la Jimi Hendrix (sic), ni de beaux accords avec des chorus. C'était toutes les sonorités réalisables avec les deux aimants de la guitare..."L'histoire commence donc dans une famille nombreuse bruxelloise. Le 3 janvier 1948, le petit Alain déboule chez papa chercheur-ingénieur: "Mon père voyageait dans le monde entier... Quand j'étais gamin, on a même eu des servantes de Hongrie qui étaient des espionnes (rires)". Le garçon d'une fratrie catholique de huit enfants suit le cursus traditionnel: douze années chez les Jésuites de Saint-Michel. Ceux-ci apprécient moyennement lorsqu'en poésie, Alain fait imprimer une parodie des bouquins Marabout-Flash, 600 exemplaires qui moquent l'institution jésuitique. "On est arrivé le lundi et on l'a distribué aux troisièmes, secondes et rhétos à Saint-Michel. Trois semaines après, "procès" devant les curés avec un jésuite qui se pose en "avocat du diable". Là, je me suis levé et j'ai dit que je préférais quitter cette école plutôt que d'avoir un jésuite qui me défende!" Alain Pierre, enfant de la chorale, montre une photo de lui, gamin en robe de servant de la messe. Il n'y croit nullement et découvre à la mort du père que celui-ci est franc-maçon. Dédale idéologico-spirituel qui pourrait bien être celui du musicien Pierre, entre plusieurs croyances sonores. Et puis, ancestral scénario, arrivent le rock'n'roll et la guitare, qui dissipent assez vite le piano appris à l'académie de Woluwe. Alain raconte alors une rocambolesque histoire de guitare électrique, cédée par une "grosse madame vendeuse d'instruments". L'ado, ou presque, hérite donc d'une Telecaster 1962, qu'il possède toujours: "Fabriquée par Fender, avec du bois de cerisier! Philip Catherine a pleuré pendant des années pour me l'acheter. Mais à moi, mauvais guitariste, son épaisseur, différente des actuelles, me convenait. Donc, je l'ai gardée."Dès l'âge de quinze ans, Alain fréquente les courts métrages de Polanski et d'autres réalisateurs pas farouches, dans des projections au Sablon. Il rencontre un certain Jean Delire, en 1966, qui a besoin d'"effets" pour un doc. Émancipé par le juge des enfants -à dix-huit ans, trois années avant l'âge officiel-, Alain fréquente les cercles expérimentaux et étudie à l'INSAS. Il va jusqu'à fabriquer son propre orgue Hohner, "avec de petites lampes, il n'y avait pas encore de transistors. Ce clavier avait d'autant plus de sons incroyables que je lui ajoutais des sons de pédales de guitares." À partir de là, se dégage un profil autant musicien-compositeur que designer sonore. Alain Pierre ajoute d'emblée à ses compos synthétiques la vie réelle. Bruits de bagnoles, crashs bizarres, conversations, rumeurs non-identifiables et autres incongruités pirates: dans les années 60-70, tout cela constitue encore une rareté, l'irruption d'un réel mutant pour épouser les images. "Je ne dissocie pas les sons. Je les ai collectionnés depuis mes douze ans et l'enregistreur Philips que mon père m'avait payé à l'occasion de l'Expo 58! Ces 17.000 sons mis en boîte depuis lors m'ont suivi. J'avais quatorze ans et en interviewant ma soeur qui faisait sa communion, j'ai accidentellement laissé tomber le micro. Quand j'ai entendu le son du plastique contre le gravier, j'ai été bluffé!" Le même jour, un oncle lui parle d'un enregistreur stéréo, qui permet aussi de changer de vitesse, Alain comprend alors qu'il peut ralentir les sons, les accélérer, les déformer jusqu'à l'étrangeté. Et puis il y a aussi l'épisode Brel. Alain, qui gagne sa vie comme preneur de son, croise la route du chanteur. "On est dans un bar et Brel me fait signe -j'avais des cheveux jusqu'au milieu du dos- et il me demande un conseil sur les cheveux longs..."De conseiller capillaire, il embarque pour une autre croisade: chauffeur de Brel. Passant de sa 4L à la Jaguar du chanteur. Qui, blague dans le coin, le présente un jour à sa famille comme... son fils, "qui fait la musique de Pink Floyd". Alors que des rumeurs prêtent à Brel une, voire plusieurs liaisons extraconugales. Miche et compagnie ne trouvent pas cela drôle... Assez loin des farces breliennes, le parcours musical d'Alain Pierre est du genre à avoir semé des cailloux dans les grandes forêts, celles surtout fréquentées par les B.O. "La première thèse faite sur ma musique est de la plume d'une Flamande de l'université de Leuven, Saskia Willaert, responsable au MIM (Musée des instruments de musique, à Bruxelles)." Histoire de voir de quelle machine Alain Pierre se chauffe, on monte au premier étage de la fermette brabançonne. Deux pièces occupées par des claviers qui font la jonction entre les années 60 et maintenant. On note un Theremin nouvelle version, de forme oblongue avec deux antennes, un grand synthé modulaire vintage, puis des étages de boutons, curseurs, bidules, notes blanches et noires. Sur lesquelles Alain Pierre promène ses mains fertiles. "Un copain m'a fait un distributeur, ce qui veut dire qu'en concert, je peux commander 84 sons en même temps, des sons d'ensemble. Celui-ci, par exemple, est fait avec trois synthés (il appuie et une cascade lumineuse surgit). Et là, si je vais dans les aigus par exemple (la cascade s'envole)... J'exploite aussi toutes les possibilités d'un clavier sensitif..." On passe au Roland Juno-60, "l'un des plus faciles à régler". Il tripote un oscillateur, règle le filtre, l'éventuelle résonance, "par exemple avec un noise et si tu veux faire du vent..." La maison prend alors un air de baraque hantée, dirigée par un monsieur qui se marre de ses propres magies synthétiques. (1) Institut de recherche et coordination acoustique/musique, fondé à Paris en 1970 par Pierre Boulez.