"Sex is just to reproduce", chante Poppy Ajudha dans Devil's Juice pour faire affront à la sexualisation des femmes, ce qu'elle déplore auprès de Metro: "Être attirant(e) nous est vendu comme la chose la plus importante."

En pleine émergence, cette artiste de 22 ans a grandi dans un nightclub londonien. Ses racines venant de Sainte Lucie et de l'Inde ont nourri ses influences, allant de Bobby Womack à Kamasi Washington, et sa volonté de faire des études d'anthropologie et de musique dans une université d'études orientales et africaines à Londres. Elle a sorti deux EP en 2018: Patience et Femme, ainsi qu'une version live de ce dernier dans laquelle elle réinterprète superbement le morceau Cranes In The Sky de Solange.

Lors de sa prestation à l'Ancienne Belgique, elle oscille entre textes engagés et imprégnés de féminisme faisant miroiter ses expériences personnelles. Dans un registre musical plus groove, Poppy Ajudha s'accompagne d'un claviériste et d'un batteur qui se perdent fréquemment dans des improvisations freejazz, mais trouvent sans difficultés leur chemin dans le claquement de pieds des spectateurs. Le duo de musiciens fait honneur aux textes conscients de Poppy, accompagnant sa voix avec lesteté, la portant vers le standing de Jill Scott ou encore Erykah Badu.

Avant d'entamer The Man You Aim To Be, Poppy explique sa lutte pour s'extraire d'une emprise masculine toxique, qui l'oppressait d'une jalousie excessive et du fait de culpabiliser inutilement. Selon elle, nous sommes tous confrontés à ce type d'attitude dans notre entourage, mais il est minimisé et c'est dangereux. La question de l'amour semble prégnante dans sa musique. Celle-ci se distingue d'une manière plus poétique lorsqu'elle chante When You Watch Me avec lascivité et douceur à la guitare.

Poppy Ajudha, féministe et poète groove à l'AB Club © Sandra Farrands

Un peu plus loin vient Spilling Into You, qu'elle décrivait comme "une chanson d'amour très sombre" auprès de Vipermag: "J'étudiais les études de genre à l'université et j'étais confuse au sujet du féminisme, de mon corps, qui j'étais et comment le monde me percevait. Ca s'est répercuté sur ma relation amoureuse et le morceau reflète ça. La complexité des relations et ce que ça signifie d'être une femme dans ce contexte. Qu'est-ce que l'amour quand une femme est objectifiée et perçue comme un objet sexuel d'une façon normalisée? Comment perçois-je l'amour et quid des hommes-quand ma propre perception de moi-même est différent de celle qu'ils ont de moi." Pour rester dans cette revendication émancipatoire, la Londonienne nous a ensuite dévoilé un nouveau titre intitulé Strong Woman, encore indisponible sur le Web.

Dans son interprétation de White Water, elle chante sa compassion pour la crise des migrants selon deux points de vue: celui des Occidentaux qui sont coincés dans leur tradition et n'arrivent pas à envisager l'accueil de ces populations dans le besoin. Vient ensuite celui des réfugiés qui quittent leur pays natal. Ils se doivent de s'intégrer dans des sociétés radicalement différentes. "Emprisoned by your hopes and dreams ... Radical intimacy is what we need." Elle déplore la déconstruction de leur identité et la mise à l'écart de leur culture dans leur propre vie.

En première partie, on a eu le plaisir de découvrir Camille Camille, une chanteuse et guitariste folk originaire de Bruxelles, et désormais installée à Gand, qui a délivré une prestation tout à fait agréable. Sa musique, dont nous imaginons le caractère acoustique hors scène, est d'une intensité folle. En toute sensibilité, elle chante l'amour, la poésie et nous fait frissonner de ses envolées vocales magnifiées par un grain de voix surprenant.

Camille Camille se produisait en première partie de Poppy Ajudha. © Sandra Farrands

Sandra Farrands