L'histoire débute à Sacramento, dans l'Amérique de Ronald Reagan. Un enfant grandit et joue aux Lego - comme beaucoup d'enfants - sans jamais s'interroger sur des concepts aussi impénétrables que l'identité sexuelle ou la théorie du genre. "Avant la puberté, confesse Lucia Lucas, il n'existe pratiquement aucun élément pour différencier réellement un petit garçon d'une petite fille, sinon ceux nés de l'imagination de leurs parents, comme une chambre peinte en rose, en bleu ou les jouets guerriers qu'on leur offre." C'est donc à l'occasion du grand maelström hormonal de l'adolescence que le petit garçon commence à se poser des questions. Celles-ci ne sont pas seulement identitaires, car elles touchent aussi au sentiment d'appartenance à un clan. "Les petits garçons sont élevés dans une culture de l'exploit et de la réussite qui ne favorise pas une évolution psychologique harmonieuse. En revanche, il existe chez les filles un esprit de corps et de solidarité - favorisant l'écoute et la douceur - qui m'a toujours terriblement attiré. J'ai eu envie de passer d'une équipe à l'autre."
...

L'histoire débute à Sacramento, dans l'Amérique de Ronald Reagan. Un enfant grandit et joue aux Lego - comme beaucoup d'enfants - sans jamais s'interroger sur des concepts aussi impénétrables que l'identité sexuelle ou la théorie du genre. "Avant la puberté, confesse Lucia Lucas, il n'existe pratiquement aucun élément pour différencier réellement un petit garçon d'une petite fille, sinon ceux nés de l'imagination de leurs parents, comme une chambre peinte en rose, en bleu ou les jouets guerriers qu'on leur offre." C'est donc à l'occasion du grand maelström hormonal de l'adolescence que le petit garçon commence à se poser des questions. Celles-ci ne sont pas seulement identitaires, car elles touchent aussi au sentiment d'appartenance à un clan. "Les petits garçons sont élevés dans une culture de l'exploit et de la réussite qui ne favorise pas une évolution psychologique harmonieuse. En revanche, il existe chez les filles un esprit de corps et de solidarité - favorisant l'écoute et la douceur - qui m'a toujours terriblement attiré. J'ai eu envie de passer d'une équipe à l'autre." A la fin des années 1980, l'Internet n'en est qu'à ses balbutiements dans les foyers californiens. On n'y trouve sur le genre que des thèses de doctorat et d'opaques travaux scientifiques. Lucia Lucas les compulse avec grande incrédulité, incapable - du haut de ses 8 ans - de comprendre pourquoi les questions complexes qui la hantent ne trouvent que des réponses encore plus opaques. "Les temps ont énormément changé. Pour trouver des role models dans les années 1980, on pouvait chercher longuement, en vain. Le cinéma, la télévision et la littérature généraliste ne parlaient pas de changement de sexe, ni même d'identité sexuelle." En Californie, le sujet n'était pas tabou, mais il semblait n'intéresser personne dans la société civile. "Etre traversé d'interrogations identitaires aussi fondamentales sans pouvoir y mettre un nom, sans pouvoir identifier les quelques visages - rassurants - de celles et ceux qui, avant nous, sont passés par là est quelque chose de très déstabilisant." A l'université, les choses évoluent. La Californie est un endroit où, parfois, on aime ne pas se poser de questions. Le père de Lucia attend d'elle qu'elle devienne ingénieure, mais elle souhaite étudier les arts, parce que "c'est là que se concentrent toutes les solitudes et toutes les singularités". D'ailleurs, quand elle décide de porter une robe pour se rendre aux cours, personne ne s'en étonne ou ne s'indigne même. Tout juste lui demande-t-on si c'est une plaisanterie, si c'est pour un projet ou si elle en avait simplement envie. La petite amie qu'elle fréquente à l'époque - et qui est aujourd'hui sa femme - ne remet aucun des fondamentaux de leur couple en question. Cette période, de latence interrogative, porte un nom dans la vie de celles et ceux qui vont changer de sexe, c'est la transition. Dans leur monde, le verbe est essentiel. Par exemple, on transitionne. Ses études de chant la poussent à Berlin. C'est là aussi que la basse-lyrique qu'elle est devenue rencontre ses premiers succès sur scène. En Europe, alors que ses questionnements s'amplifient, alors que se pose réellement la question du changement de sexe, elle devient l'interprète de rôles de pères, de méchants, de pervers narcissiques et de vieillards geignards. Le répertoire la pousse vers ce clan qui, enfant, l'effrayait. C'est son épouse qui l'encourage à entreprendre les premières démarches pour formaliser son besoin de changement de sexe. Un chemin de croix qui n'est déjà pas simple quand on est allochtone et qu'on maîtrise l'idiome local dans ses moindres subtilités mais qui se complexifie au gré de l'éventuelle mauvaise volonté des médecins et des psychiatres. "Le législateur est très prudent, ceux qui vous examinent attendent de vous des réponses très précises. Trouver le juste mot, dans une langue étrangère n'est pas évident. Parfois, on comprend au regard du médecin qu'il a très bien compris ce que vous essayez d'exprimer, mais qu'il ne fera pas le moindre pas vers vous. Et parfois, c'est tout l'inverse." Selon Lucia, chaque personne confrontée à la concrétisation de son changement de sexe doit être prête à tracer un trait définitif sur tout ce qui l'essentialisait jusqu'alors. "Métier, famille, amis, amour; je m'étais préparée à tout perdre. J'y étais prête, aussi." Son épouse, pourtant, est restée à ses côtés et rares sont ceux qui l'ont abandonnée. Dans le métier, beaucoup furent dubitatifs. Il lui restait donc à convaincre. Convaincre - dans un métier déjà très concurrentiel - que Wotan, le dieu des dieux de Richard Wagner - emblème d'un certain conservatisme - peut être interprété par une femme. Convaincre que son histoire, que sa sensibilité, que sa singularité sont en fait de la valeur ajoutée à la dramaturgie d'un personnage. L'opéra est fait de monolithes dont les socles gagnent à perdre en solidité. A ses interlocuteurs, Lucia ne demande qu'une faveur: celle de pouvoir auditionner. Pour présenter son Wotan, elle s'est longuement maquillée, elle a - un instant - fait le chemin inverse, retrouvé sa peau d'homme, le brun de sa barbe, la dureté de son regard. A l'audition, elle a chanté de sa large voix de baryton, jamais abîmée par les multiples interventions, demeurée telle quelle, intacte. Et sans doute a-t-elle convaincu car entre les répétitions d'Unknown, I Live With You, où elle endosse la voix de poétesses afghanes, elle se rend à Magdeburg pour endosser, soir après soir, la cuirasse du dieu des dieux.