UNE IMAGE

Sur la plage de Rimini, deux flics casqués descendent de leurs quads rutilants pour venir interrompre la bronzette d'un type qui a pourtant l'air isolé. La photo marque d'abord par son côté cinématographique: l'uniforme, les casques et le maintien des policiers rappellent les forces de l'ordre de THX-1138 et aussi d'Electra Glide in Blue. Peut-être ces policiers italiens sont-ils très corrects, coulants même, mais ces habits et cette mise en scène nous renvoient au souvenir de flics fictifs pas cool du tout, carrément fascistes et violents. C'est, évidemment, ensuite toute l'absurdité des mesures d'interdiction d'accès aux plages qui saute aux yeux. Dans un rayon d'au moins 20 ou 30 mètres, ce type couché sur on ne sait trop quoi, a l'air seul. Peut-être est-il porteur du virus? Peut-être pas. Peut-être les policiers, dans cette crise sanitaire plus exposés aux risques de contagion que les citoyens lambda, ont-ils le virus? Peut-être pas. Quoi qu'il en soit, prendre la peine d'approcher et de signifier à ce quidam de rentrer chez lui, c'est potentiellement se mettre en danger, le mettre en danger, donner au Covid-19 une possibilité supplémentaire de contamination. Ça tient d'un zèle policier assez crétin, d'ailleurs dénoncé un peu partout en Europe; un zèle qui va lui-même à l'encontre de sa propre sécurité. J'oublie un point important, qui n'a rien d'un détail: cette photo a été prise par un drone. Peut-être recadrée, peut-être accidentellement parfaite. Voilà en tous cas qui donne du grain à moudre aux théoriciens du Nouveau monde de surveillance généralisée qui est en train de naître, ai...

Sur la plage de Rimini, deux flics casqués descendent de leurs quads rutilants pour venir interrompre la bronzette d'un type qui a pourtant l'air isolé. La photo marque d'abord par son côté cinématographique: l'uniforme, les casques et le maintien des policiers rappellent les forces de l'ordre de THX-1138 et aussi d'Electra Glide in Blue. Peut-être ces policiers italiens sont-ils très corrects, coulants même, mais ces habits et cette mise en scène nous renvoient au souvenir de flics fictifs pas cool du tout, carrément fascistes et violents. C'est, évidemment, ensuite toute l'absurdité des mesures d'interdiction d'accès aux plages qui saute aux yeux. Dans un rayon d'au moins 20 ou 30 mètres, ce type couché sur on ne sait trop quoi, a l'air seul. Peut-être est-il porteur du virus? Peut-être pas. Peut-être les policiers, dans cette crise sanitaire plus exposés aux risques de contagion que les citoyens lambda, ont-ils le virus? Peut-être pas. Quoi qu'il en soit, prendre la peine d'approcher et de signifier à ce quidam de rentrer chez lui, c'est potentiellement se mettre en danger, le mettre en danger, donner au Covid-19 une possibilité supplémentaire de contamination. Ça tient d'un zèle policier assez crétin, d'ailleurs dénoncé un peu partout en Europe; un zèle qui va lui-même à l'encontre de sa propre sécurité. J'oublie un point important, qui n'a rien d'un détail: cette photo a été prise par un drone. Peut-être recadrée, peut-être accidentellement parfaite. Voilà en tous cas qui donne du grain à moudre aux théoriciens du Nouveau monde de surveillance généralisée qui est en train de naître, ainsi qu'à ceux qui estiment que les robots sont désormais capables, volontairement ou non, de générer des oeuvres d'art. Deux choses certaines, en effet: de un, cette image ferait une affiche parfaite pour le film à tirer de cette pandémie et de deux, dès que j'ai un salon avec feu ouvert, je sais quoi accrocher au-dessus. Tellement mieux que Banksy... et même qu'Hockney, tiens. Vous souvenez-vous de J'ai 30 ans, morceau de 1999 où Philippe Katerine chante qu'il a donc 30 ans et qu'il n'a "jamais eu d'accident de voiture", n'est "jamais allé en Afrique" et n'a "participé à aucune guerre", bref, liste dans sa chanson des choses qui ont l'air vraies? En voici ma propre corona-reprise, ce qui n'est sans doute pas bien malin mais toujours plus original que de beugler Aline sur Zoom ou, pire, de son balcon: J'ai 50 ans et je n'ai jamais entendu la voix de Sophie Wilmès Je ne connais personne, directement du moins, qui soit mortJe n'ai pas encore vraiment perdu de boulotJe ne sais toujours pas faire de painJe n'ai jamais vu Ozark, ni Tiger King, ni La Casa del PapelJe n'ai que 3 rouleaux de PQ d'avanceJe parie que Marc Van Ranst sera sur une liste Open VLD en 2024Je n'applaudis pas à 20 heuresJ'ai 50 ans et comme c'est parti, j'aimerais surtout en avoir 52 et même aller à Dour Ado, je suis passé par une très grosse phase funk, pas vraiment marquée par la légèreté et la subtilité: Michael Jackson et Prince, c'était ok, mais pas assez cinglé. Les trucs surproduits à la SOS Band, par le tandem Jam-Lewis, tout ça, me tombaient carrément des oreilles, mais sinon, J'ADORAIS et J'ADORE toujours Prince Charles & The City Beat Band, The Gap Band, Trouble Funk, James Brown et, surtout, MISTER HAMILTON BOHANNON. Voilà qui me parle bien davantage, surtout aux tripes. Du funk au kilomètre, lourd, répétitif, motorik même, qui visait l'état de transe, autant dire un ancêtre de la techno et de la house. Dans le genre, Bohannon était une sommité. Les murs de discothèques du Namurois comme La Ferme Blanche et le Manoir Club s'en souviennent toujours et des fissures en attestent assurément. On ne va pas se mentir, j'ignorais totalement qu'Hamilton Bohannon ait pu être encore vivant en 2020. L'annonce de son décès, ce vendredi, m'a donc laissé plus perplexe encore que la rumeur voulant que Kim Jong-un soit lui aussi mort ce weekend. Mais ça m'a foutu un coup, comme tout ce qui renvoie un peu trop à l'adolescence. En guise d'hommage, je joue depuis ceci en boucle, à fond, histoire aussi que les sismographes de la région bruxelloise se réveillent un peu... Succombant à la mode des newsletters qui tiennent davantage du blog que de l'outil promotionnel, le service Culture du journal Libération envoie chaque soir à ceux qui s'y abonnent quelques nouvelles du front culturel. Alors, certes, il y a beaucoup de liens vers des articles payants du journal mais on y reçoit aussi du contenu inédit gratuit, qui plus est de fort bonne tenue. Je suis ainsi resté assez admiratif d'un édito de Lelo Jimmy Batista rappelant fort à propos que la télévision publique, jadis, faisait découvrir aux fils d'ouvriers des films de Tod Browning, Kurosawa, Chabrol et Walter Hill... "Et ça n'empêchait pas, dans le même élan, d'aller voir Les Griffes de la nuit à la séance de 17 heures et d'apprécier De Funès ou même les Charlots. Au contraire: ce mélange, ça deviendrait notre richesse." Mais ce mélange est-il encore possible? En France, certains films de Truffaut, Resnais, Lynch et Demy, à la fois exigeants et pourtant potentiellement populaires, sont aujourd'hui sur Netflix et, comme l'écrit Batista, alors que "le gros du service public n'en finit plus de laisser couler son robinet d'eau tiède à base de remplissage de cases et d'énièmes rediffusions." Or, pour accéder à Netflix, il faut payer. Il faut donc non seulement aller vers Netflix mais aussi vers ces films sur lesquels il est peu probable de tomber "par hasard". Or, quel accro à Netflix va aller vers Alain Resnais, quand on sait qu'un nombre important d'abonnés n'a même pas été foutu de terminer The Irishman? Ces films sont donc la bonne conscience d'un service commercial à la ligne éditoriale a priori cynique, mais peut-être carrément inexistante. Un mouroir culturel bien davantage qu'une cinémathèque en ligne. Expérience personnelle: j'ai entré "Chabrol" et "Truffaut" dans la barre de recherche de mon compte Netflix et j'ai été aussitôt renvoyé vers Better Call Saul et Black Mirror. Tout semble sinon encore fait pour que je me lance dans After Life 2, dont je n'ai rien à foutre, et Extraction, un film visiblement bourrin en diable qui, lui, me tente soudainement fort. Bref, tout y est pensé pour me dévier de mes tentations les plus cinéphiles et on peut donc, en toute logique, avoir la nostalgie de découvrir Badlands, Taxi Driver, Les Portes du Paradis, Carax, Von Trier et les Dracula de la Hammer, à 13 ou 14 ans, en zappant alors que les parents étaient absents ou déjà au lit. Davantage de verticalité et une télé publique qui ose (re)prendre le risque d'un yoyo à l'audimat, ne serait-ce donc pas une commande fondamentale pour le "monde d'après"; celui "d'une crise pire qu'en 29" qui va assurément creuser de gigantesques fractures culturelles et privilégier le contenu distrayant? Ou alors, on acte pour de bon la mort de la télévision "à papa" et on la laisse tranquillement abrutir ses derniers fanzouzes? S'il n'y a qu'un seul journal de confinement à retenir, c'est celui d'Almodovar. Il ne va pas bien, Pedro. Il flippe sec, il pleure beaucoup. Il livre aussi cette anecdote dingue digne de démarrer l'un de ses prochains films. Dans Madrid confinée, l'une de ses connaissances donne des rendez-vous dans les files de supermarchés et, si affinités, cela finit en sexe dans les toilettes du magasin. Sortez couverts, tu parles... Toujours dans cette newsletter de Libé-Culture, Ivan Smagghe, DJ et producteur de musique électronique un chouïa déviante résume assez bien mon propre état: "Je discutais avec mon analyste par téléphone et lui expliquais que la "self isolation" et le "social distancing" étaient chez moi des instincts naturels. Je ne me sens donc, pour une fois, pas coupable de rester chez moi. Le devrais-je? La seule question anxiogène, c'est plutôt: comment ferai-je quand les portes vont se rouvrir?" Bien dit, monsieur Smagghe. Mon angoisse de la semaine: le 4 mai à 10 heures pétantes, vais-je bien digérer le fameux durum qui m'obsède tant?