Novembre 2019, nous y voilà. Le mois où se passe Blade Runner. Le premier, celui de 1982, le seul réellement marquant, celui de Ridley Scott. Je laisse à d'autres le jeu des sept différences entre le film et la réalité. Trop de trottinettes électriques et de vin nature, pas assez de voitures volantes et de hiboux domestiques artificiels. Trop de tatoueurs à moustaches dans les bars et pas assez de femmes "qui prennent du plaisir avec le serpent". On a bien le très réel Elon Musk qui se rapproche un peu du personnage fictif de Eldon Tyrell mais il n'en a guère la solennité, ni le génie. Elon Musk traite les gens de pédophiles sur Twitter et envoie des voitures dans l'espace avec l'autoradio calé sur une chanson de David Bowie. Il vend des lance-flammes, des bagnoles et des fusées, pas des répliquants et des aventures dans les "colonies de l'espace". Soit. Je laisse donc les comparaisons à d'autres, sauf une: la musique. Pour moi, la différence la plus marquante entre le novembre 2019 de Blade Runner et celui de notre calendrier, c'est en effet ce qu'écoutent les gens. Dans le film, quand les personnages sont confrontés à de la musique, notamment dans le bar de Taffy Lewis, elle est orientalisante, downtempo, électronique, saccadée, étrange. Futuriste. Autant en 1982 qu'en 2019, d'ailleurs. Elle rappelle fort ce que David Byrne et Brian Eno ont enregistré ensemble, ces formidables albums que sont My Life in The Bush of Ghosts et The Ca...

Novembre 2019, nous y voilà. Le mois où se passe Blade Runner. Le premier, celui de 1982, le seul réellement marquant, celui de Ridley Scott. Je laisse à d'autres le jeu des sept différences entre le film et la réalité. Trop de trottinettes électriques et de vin nature, pas assez de voitures volantes et de hiboux domestiques artificiels. Trop de tatoueurs à moustaches dans les bars et pas assez de femmes "qui prennent du plaisir avec le serpent". On a bien le très réel Elon Musk qui se rapproche un peu du personnage fictif de Eldon Tyrell mais il n'en a guère la solennité, ni le génie. Elon Musk traite les gens de pédophiles sur Twitter et envoie des voitures dans l'espace avec l'autoradio calé sur une chanson de David Bowie. Il vend des lance-flammes, des bagnoles et des fusées, pas des répliquants et des aventures dans les "colonies de l'espace". Soit. Je laisse donc les comparaisons à d'autres, sauf une: la musique. Pour moi, la différence la plus marquante entre le novembre 2019 de Blade Runner et celui de notre calendrier, c'est en effet ce qu'écoutent les gens. Dans le film, quand les personnages sont confrontés à de la musique, notamment dans le bar de Taffy Lewis, elle est orientalisante, downtempo, électronique, saccadée, étrange. Futuriste. Autant en 1982 qu'en 2019, d'ailleurs. Elle rappelle fort ce que David Byrne et Brian Eno ont enregistré ensemble, ces formidables albums que sont My Life in The Bush of Ghosts et The Catherine Wheel. Elle rappelle aussi le remix du grand Nusrat Fateh Ali Khan par Massive Attack. Papathanassiou Vangelis & Demis Roussos: David Byrne & Brian Eno: Nusrat Fateh Ali Khan & Massive Attack: Mais elle ne rappelle pas grand-chose d'autre. Je l'avance en connaissance de cause, vu que ça fait près de 40 ans que je traque ce genre de productions. Je suis fasciné par ces soundclashs, à cause de Blade Runner, justement. Les pisse-vinaigres parleront d'appropriation culturelle, de colonialisme musical, voire même de blasphème inter-ethnique mais je continue de penser que c'est exactement ça, la musique de novembre 2019, la zikmu du turfu, pas Lomepal, encore moins Katerine et même pas Aphex Twin. Une musique décomplexée par rapport aux questions raciales, sans frontières, mêlant électronique et traditions, largement psychédélique, mystique même. En d'autres termes, quelque-chose de parent à la "sono mondiale" hédoniste et aventureuse, chère à Jean-François Bizot, feu le patron de Radio Nova; ce qui est fondamentalement très différent de la "world music", cette vieille étiquette-ghetto rapidement devenue aussi gênante que psychorigide. Depuis ma découverte de Blade Runner et des albums communs de Byrne et Eno, je n'ai donc pas trouvé énormément d'artistes explorant cette veine artistique - d'artistes "valables", j'entends -, entendu que taper une mélodie arabisante sur du beat 4/4 est donné au premier nerd venu équipé d'Ableton. Il y a bien Muslimgauze, souvent trop dur à mon goût, et Holger Czukay, limite kitsch. Depuis quelques années, dans une veine plus festive, il y a surtout Acid Arab... Je ne m'explique pas trop cette rareté de propositions du genre. Bien sûr, à pratiquer le soundclash sans génie, on tombe vite dans la bouillasse: souvenez-vous des compilations Buddah Bar! Le repoussoir parfait!Une piste possible pour expliquer cette rareté de réussites du genre, c'est peut-être bien que depuis quelques années, il y a quelque chose dans l'art même de mettre un film de science-fiction en musique qui a complètement changé. En 1982, quand Papathanasiou Vangelis et Demis Roussos imaginent pour Blade Runner la musique d'un bar de 2019, ça va certes voir du côté de Byrne et Eno mais ça ne ressemble à rien de (trop) connu. Aux oreilles du grand-public, ça continue même de sonner carrément "inouï" aujourd'hui. Vraiment futuriste. Un an avant, en 1981, un autre film de science-fiction, Outland, avec Sean Connery, imaginait lui aussi la musique des bars du futur et là aussi, ça sonnait pour l'époque très étrange, drôlement proche de ce que produit aujourd'hui le duo Front 2 Cadeaux. Outland: Outland: Front 2 Cadeaux:Je peux me tromper et je sais qu'il existe une foule de contre-exemples (dans Star Trek, notamment) mais il me semble en fait que ces années là, quand venait le moment d'imaginer la musique du futur, on y allait à fond, même en déconnant. Dans un épisode resté très culte de la série Buck Rodgers au XXVe siècle, la musique jouée au dancing extraterrestre ressemble ainsi à de l'electro basique à la Egyptian Lover. Ca nous semble bien couillon aujourd'hui mais c'était très différent du mainstream d'alors - Dire Straits, U2...- et je me souviens avoir à l'époque longtemps couru après ce morceau, qui me semblait réellement venir de l'espace et du futur. La scène de discothèque de Robocop (sorti en 1987, censé se dérouler aux alentours des années 2000) est également assez emblématique: la musique y ressemble à une parodie de ce que faisait à l'époque Art of Noise, toute en exagérations: plus aucune mélodie, du beat, des effets. Là aussi, certains diront que c'était bien vu: un public camé qui répond à des impulsions basiques sur un rythme robotique, n'est-ce pas le présent de beaucoup de soirées dansantes? Buck Rodgers: Robocop:Certes, tout cela n'est pas toujours du meilleur goût. Mais au moins cela défonce-t-il les portes de l'imagination. Ces musiques ont influencé pas mal de DJ's et de musiciens, ont façonné des goûts, ont aidé des oreilles à s'ouvrir. Je ne pense dès lors pas qu'il soit exagéré d'avancer que la musique de science-fiction - celle qu'écoutent et entendent les personnages dans ces films- est quelque-chose de fondamental et de trop souvent négligé. Surtout aujourd'hui. Qu'écoute-t-on en effet aujourd'hui dans les films de science-fiction? Du rock FM éprouvé des années 80 dans Guardians of The Galaxy, dont l'action se déroule pourtant à des années-lumières de la Terre au contact de multiples races extraterrestres, et dans Ready Player One, situé en 2045. Love The One You're With de Stephen Stills (1970) dans Alien: Prometheus et Take Me Home, Country Roads de John Denver (1971) dans Alien: Covenant, deux films du même univers où le calendrier marque pourtant 2093 pour l'un et 2104 pour l'autre. Bien entendu, tout cela tient surtout du placement produit mais c'est aussi tout simplement court-circuiter l'imagination. C'est particulièrement parlant et carrément triste dans Blade Runner 2049. Dans ce film, lorsque Ryan Gosling rencontre le trio de prostituées à Chinatown, il y a autour des personnages beaucoup de bruits ambiants et des bribes musicales mais aucun véritable morceau alors que c'était pourtant une occasion en or d'y placer une composition imaginant la pop du milieu du XXIe siècle. Il y a pire: Frank Sinatra et Elvis Presley. Nous sommes en 2049 et on rate l'occasion d'inventer une musique écoutée en 2049 par un personnage surtout nostalgique d'une version fictive des années 2010 et un autre dont la vie n'est que programmation et faux souvenirs. Mine de rien, ça n'a rien de folichon, ni de secondaire. Je pense même qu'on met là la doigt sur un énième truc qui ne va pas du tout dans le cinéma contemporain. Mais ça aussi, faute de place, je vais le laisser commenter par d'autres. Time to die.