La première fois que l'on a entendu son histoire, c'était en octobre dernier. Moha La Squale est alors l'invité de l'émission Grünt, sur Radio Nova. Ce jour-là, le "titi" du XXe découvre les médias. Il déballe son récit, avant de s'arrêter net et de jeter un regard vaguement inquiet sur le côté: "Mais est-ce que je peux parler comme ça ou pas?" Neuf mois plus tard, Mohamed Bellahmed a enchaîné les interviews, presse, radio, télé, s'est même payé la couverture des Inrocks, mais semble avoir conservé la même fraîcheur. Un phrasé spontané, direct et sans filtre, qu'il parsème de rires timides. "T'as capté ou pas?", s'inquiète-t-il régulièrement.
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La première fois que l'on a entendu son histoire, c'était en octobre dernier. Moha La Squale est alors l'invité de l'émission Grünt, sur Radio Nova. Ce jour-là, le "titi" du XXe découvre les médias. Il déballe son récit, avant de s'arrêter net et de jeter un regard vaguement inquiet sur le côté: "Mais est-ce que je peux parler comme ça ou pas?" Neuf mois plus tard, Mohamed Bellahmed a enchaîné les interviews, presse, radio, télé, s'est même payé la couverture des Inrocks, mais semble avoir conservé la même fraîcheur. Un phrasé spontané, direct et sans filtre, qu'il parsème de rires timides. "T'as capté ou pas?", s'inquiète-t-il régulièrement. Pour sa journée promo à Bruxelles, il est venu de Paris en voiture. On pense embouteillages, trafic et ennui des kilomètres à avaler. Lui évoque l'évasion, la liberté. "Je n'aime pas trop le train. En bagnole, je profite davantage. T'as vu, j'ai fait de la prison, je viens de la rue. J'aime prendre la route, voir l'horizon." Il faut dire aussi qu'il connaît bien le chemin jusqu'à "BX". En 2014, il a endossé le rôle principal du court métrage La Graine, réalisé par le Belge Barney Frydman (diffusé sur Arte, et visible sur le site vimeo.com). Il n'a alors aucune expérience d'acteur. Mais lui qui galère voit la lumière, la possibilité de sortir de la dèche. Et de s'échapper d'une trajectoire qui semblait toute tracée. En l'occurrence, celle de Mohamed Bellahmed démarre en 1995. Fils d'immigrés algériens -un père absent se barrant du domicile quand il n'a que huit ans, une mère malvoyante qui porte la famille à bout de bras-, il grandit dans le quartier de la Banane, dans le XXe, à Paris. On "googlemap": en fait, quelques rues entre le Père-Lachaise et Belleville. On "googlenews": des affaires de gangs, de drogues et de règlements de comptes. À douze ans, le gamin commence à dealer; à quinze, il arrête l'école; à dix-huit, il passe une première fois par la case prison, Fleury-Mérogis. La fois suivante, il a le déclic: il se rend compte que la voie est sans issue. Un soir, rue Duris, il croise son ami rappeur Jo le Phéno. "Il était accompagné d'un type, je croyais que c'était un "client"." En fait, Valentin "Hannibal" Mahé est réalisateur-caméraman. "On a commencé à discuter. Il trouvait que j'avais une tronche intéressante, qu'il y avait peut-être un truc à faire." Hannibal y repense quand Barney Frydman lui parle de son projet de court métrage. "À Bruxelles, on n'avait trouvé personne pour le rôle de Karim", raconte le réal belge. "On avait fait le tour des MJ, mais sans résultat. Les gamins prenaient toujours ça un peu à la rigolade. Lui était au contraire hypermotivé. La première fois qu'on s'est rencontrés, l'échange est resté très basique, il m'appelait même Monsieur. C'est quand il est venu passer le casting que j'ai vu qu'il avait capté où on voulait en venir." À ce moment-là, la justice n'en a pas encore tout à fait fini avec le jeune garçon. "Son avocat m'avait demandé d'écrire une lettre pour le juge, en expliquant à quel point il était assidu et voulait s'en sortir. Il était encore sous bracelet électronique. Je commençais à me dire qu'il n'allait jamais pouvoir venir jusqu'à Bruxelles. Quand tout a été réglé, il m'a juste dit "merci", avec son grand sourire de gamin. Je crois qu'on a plus flippé que lui!"Le tournage et les répétitions durent trois semaines. Mohamed crève l'écran. L'équipe insiste: il faudrait qu'en rentrant chez lui, il continue, qu'il voit par exemple s'il ne peut pas s'inscrire au Cours Florent. Il tente alors le coup, trouve les 400 euros nécessaires pour le stage d'entrée, passe les auditions. Il est pris. Au Cours, il débarque sur une autre planète. "J'arrivais avec mes préjugés, eux avec les leurs. Mais au final, on fume la même beuh, on rigole des mêmes blagues, on flashe sur les mêmes filles (rires) ." Lui qui n'avait jamais ouvert un livre se retrouve à réciter du Alfred de Musset ou du Shakespeare. La journée, il fonce au cours. Le soir, il bosse comme coursier pour Uber-Eats. Sur son scooter, il s'enfile des instrus rap: c'est là que les premières rimes arrivent. "Dès que j'ai commencé à écrire, je n'ai plus su m'arrêter. Parfois, je me plantais au milieu d'un carrefour pour noter avant d'oublier, tout le monde me klaxonnait derrière (rires) ." Le 23 juillet 2017, Moha La Squale poste une première courte vidéo sur Facebook, tournée dans sa cuisine. Tout est déjà là: le récit-vérité, le flow cru, le faciès Belmondo qui capte immanquablement la lumière. Chaque dimanche, jusqu'à la fin de l'année, il balancera une nouvelle capsule. La rumeur peut se répandre. Aujourd'hui, il sort un premier album, Bendero, directement sur une major (Warner). Il y a à peine plus d'un an, il n'avait pourtant jamais rappé de sa vie. Dans un freestyle, intitulé Thug Life, il glisse même: "J'arrive dans le rap comme un migrant." "Ben oué, c'est pas évident. Mais d'où je viens aussi, c'est pas facile." Paru fin mai, Bendero est tout de suite arrivé au sommet des ventes d'albums. Avec ses 24 morceaux (plus une vingtaine d'autres sur l'édition CD limitée), le disque est pourtant long. Très long même. D'autant que le flow reste encore assez basique et linéaire. Certes, Moha compense par la hargne et l'authenticité de son récit. Mais les productions, pas toujours inspirées, n'aident pas non plus. Au point de faire dire à certains critiques que "tous les morceaux se ressemblent". Pas faux. À moins qu'il ne faille y voir comme une parabole de la monotonie dans le quartier, quand tous les jours se répètent, avec les petits trafics, et l'ennui à tenir les murs, "midi-minuit". Certes, cela ne fait toujours pas un grand disque. Mais si le rappeur novice doit encore grandir, une personnalité est née. Aussi attachante que fascinante.