Le vendredi 19 janvier 2018, j'ai fait mes adieux à Recyclart, une salle bruxelloise appelée dans les semaines qui viennent à définitivement fermer ses portes. Cela faisait bien longtemps que je n'y avais plus mis les pieds et j'y ai ressenti la présence de beaucoup de fantômes. Des fantômes de DJ's et de groupes aujourd'hui disparus de la circulation que j'ai pu y apprécier mais aussi des fantômes d'anciens colocataires, de petites amies transformées en dossiers contentieux et d'amis qui ne le sont plus. Bref, les spectres de ma jeunesse. J'ai essayé de remonter le fil des souvenirs mais ça n'a pas été possible. Je me souviens surtout d'images, de moments, de sensations, rarement de quelque chose de plus précis. "Ça me semble normal, m'a dit une amie à qui je faisais part de cette difficulté, Recyclart, c'était quand même bien le petit paradis de la def." "De la défonce et de l'alcool qui pète, oui", il faut bien le reconnaître. Ça a curieusement toujours été comme ça à Recyclart: l'alcool m'y a toujours rendu plus saoul plus vite qu'ailleurs. Au point de parfois même me faire commencer à chahuter après seulement trois Pastis. Un certain fakir ("Ta mutuelle va pas être contente!") et ce bon vieux Moritz Von Oswald ("Vas-y, saucisse!") pourront en témoigner.
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Le vendredi 19 janvier 2018, j'ai fait mes adieux à Recyclart, une salle bruxelloise appelée dans les semaines qui viennent à définitivement fermer ses portes. Cela faisait bien longtemps que je n'y avais plus mis les pieds et j'y ai ressenti la présence de beaucoup de fantômes. Des fantômes de DJ's et de groupes aujourd'hui disparus de la circulation que j'ai pu y apprécier mais aussi des fantômes d'anciens colocataires, de petites amies transformées en dossiers contentieux et d'amis qui ne le sont plus. Bref, les spectres de ma jeunesse. J'ai essayé de remonter le fil des souvenirs mais ça n'a pas été possible. Je me souviens surtout d'images, de moments, de sensations, rarement de quelque chose de plus précis. "Ça me semble normal, m'a dit une amie à qui je faisais part de cette difficulté, Recyclart, c'était quand même bien le petit paradis de la def." "De la défonce et de l'alcool qui pète, oui", il faut bien le reconnaître. Ça a curieusement toujours été comme ça à Recyclart: l'alcool m'y a toujours rendu plus saoul plus vite qu'ailleurs. Au point de parfois même me faire commencer à chahuter après seulement trois Pastis. Un certain fakir ("Ta mutuelle va pas être contente!") et ce bon vieux Moritz Von Oswald ("Vas-y, saucisse!") pourront en témoigner. D'après Marc Jacobs, le programmateur des meilleures années, Recyclart a commencé à organiser des évènements ponctuels dès 1997 et plus réguliers à partir de 2000. J'ai plus que probablement fait partie de cette clientèle précoce parce que c'était exactement le genre d'endroit "alternatif" que nous fréquentions alors, avec ma meute. Mais c'est le trou noir. Aucun souvenir, aucun flyer, aucune photo dans les archives. C'est sans doute mieux ainsi. Ce dont je suis par contre sûr, c'est qu'en septembre 2001, avec Fabrice Delmeire et Sébastien Carbonnelle du magazine RifRaf, on y a fait deejayer Bertrand Burgalat. C'était une putain de drôle d'enroule. Burgalat jouait en effet le lendemain au Cirque Royal avec Alain Chamfort mais les répétitions n'étaient pas au point. Bref, il s'est pointé à la salle à 22 heures pétantes et a voulu jouer directement, vraiment expédier le truc, histoire de vite retourner en studio préparer son concert. Autrement dit, notre tête d'affiche a fait le warm-up pour 50 pékins. À 23h30, quand la salle a commencé à correctement se remplir, il avait déjà fini son set et était au bar à boire un Coca Light avec Alain Chamfort, Helena Noguerra et ses musiciens, l'AS Dragon. Ça a plu aux gens de les voir tous comme ça boire au bar plutôt que dans leurs loges mais à 23h34, ils étaient tous partis. On s'est démerdé. Ça a finalement été une bien bonne soirée mais c'était quand même bien nawak, cette affaire. C'est aussi depuis ce soir-là que Marc Jacobs reste persuadé que j'ai joué du Claude François à Recyclart. Ce n'était pas moi mais même si ça l'avait été: "et alors?"J'ai passé d'innombrables excellentes soirées dans ces murs mais il faut pouvoir reconnaître que l'on pouvait aussi drôlement s'emmerder à Recyclart. Disons que le discernement n'était pas la qualité la plus répandue en ces lieux. Que certains groupes bons sur papier soient en réalité bidons, soit, shit happens. Par contre, qu'une frime lose et bourrine à la berlinoise refuse de le reconnaître et s'enfonce dans le révisionnisme culturel, c'est drôlement plus problématique. Or, je ne compte plus les soirées où je partais de là à 5 heures du mat' alors que cela fermait à 6, pas du tout ivre, encore moins défoncé, juste fatigué d'avoir attendu qu'il s'y passe quelque chose, une étincelle. Mes potes restaient, par dépit y gobaient un ecsta et deux jours plus tard, ils parlaient tous de cette putain de soirée comme de l'évènement de la décennie. Ça me fait d'autant plus rire que je sais bien que cela n'arrivait pas qu'à moi, que cette anecdote est plus révélatrice d'un esprit répandu qu'une simple expérience perso marrante. Bref, beaucoup se laissaient avoir à cette petite prétention underground bien bruxelloise qui a pu à Recyclart s'épanouir comme un ténia dans le bedon d'un amateur de mauvais sushis. Ce trip "je n'écoute que des faces B de Squarepusher downloadées d'AudioGalaxy et je dessine des Télétubbies avec des bites mais c'est de l'art brut".Je me suis sinon cassé la main à Recyclart, ça, c'était lors d'une vraiment bonne soirée. J'ai interviewé deux membres des Black Lips dans les douches pendant qu'un troisième saignait de la bouche à quelques mètres de nous, après être visiblement tombé d'une table sur un coin de chaise. Ou d'une chaise sur un coin de table. Ou de s'être jeté avec sa chaise sur le coin de table pour faire rire ses amis. Je ne sais plus très bien. Je me souviens du coup de basse qu'un Neils Children a voulu balancer dans la tronche d'un débile qui trouvait très amusant de lui cracher dessus. La phrase qu'il lui a hurlée est restée culte: "This isn't fuckin' 1977!" La première Sonic Mook Experiment, musique extraordinaire, était juste énorme, mais à la seconde, les mecs ont enchaîné Bob Marley à Manu Chao comme n'importe quel DJ de surboum, déception extraordinaire, tout aussi énorme. J'adorais le Timecode de Justus Köhncke, un morceau que passait beaucoup Darko à Recyclart, avant de me rendre compte que c'était en fait un pompage éhonté du How Long de Lipps Inc. J'ai vu la mort de Twisted Charm, (très bon) groupe dont la formation originelle avait splitté quelques heures avant leur premier concert belge. C'était le showcase de l'apocalypse: le chanteur a joué devant la presse avec de mauvais musiciens qu'il connaissait à peine. C'était nul, du coup leur fantastique album a été complètement ignoré et on n'a plus jamais entendu parler de ces gens. Justice et Pedro Winter ont aussi joué à Recyclart et tous les crevards si fiers de leurs faces B de Squarepusher et de leurs pressages rares de chez In The Red se sont alors agité les vieilles couennes sur Rage Against the Machine et The Police. Le naturel, le galop, tout ça, sans doute. Bref, on va dire que 2000-2007 en ont surtout été les années d'or. Après, Marc Jacobs est parti programmer au Bozar et à Deep in the Woods et Elzo et Darko se sont mis à organiser des soirées ailleurs. Moi, je crois que la dernière vraie baffe que j'y ai prise, c'était Omar Souleyman en février 2010. Peu s'en souviennent et beaucoup l'ignorent mais avec Delmeire et Carbonnelle, on a aussi booké JB Wizz à Recyclart. C'était en 2002, le label Born Bad n'existait pas encore et personne n'en avait à vrai dire rien à battre de JB Wizz, qui était pourtant déjà derrière une excellente compilation de yéyé déviant. "C'est qui ce connard de Parigot?", "Si c'est pour passer du garage, on a assez de bons DJ's en Belgique", "c'est une klette, ce peï", voilà ce que j'ai pu entendre à son sujet dans le public. Cette partie du public n'était d'ailleurs pas vraiment venue pour se marrer mais plutôt pour juger de la taille des ourlets de 501 et du nombre de rivets sur les bottines, la Gestapo du look rock and roll en d'autres termes. Les mecs inspectaient aussi si les bons disques étaient passés sur les bons pressages dans les enchaînements certifiés conformes depuis 1964. Évidemment, nous, on s'en foutait, on ne comprenait même pas ce que nous voulaient ces types. Ça a déclenché une certaine hostilité, dirigée donc vers des gens qui étaient principalement là pour faire danser d'autres gens mais étaient néanmoins passibles aux yeux de certains de trahison culturelle. C'est déjà stupide en soi et c'est encore plus stupide quand on sait que JB Wizz est aujourd'hui perçu comme un véritable héros de ce même underground. Stupide mais typique, on va dire.