C'était le 21 janvier dernier, le lendemain de l'investiture de Donald Trump. Ce jour-là, la Marche des femmes défilait sur Washington. Sur le podium, l'actrice Ashley Judd y déclamait le poème d'une jeune femme de 19 ans, Nina Donovan, intitulé Nasty Woman. Une semaine plus tard, la musicienne électronique chilienne Valesuchi et Matias Aguayo reprenaient la diatribe féministe et en faisaient un long morceau dark techno de dix minutes. Posté sur la plate-forme SoundCloud, Nasty Woman fit rapidement le tour des clubs. "Peut-être parce qu'il y avait urgence de dire clairement les choses, explique Aguayo... Mais je sais aussi que, quand Jennifer Cardini l'a joué, elle a reçu des réactions négatives, sur le mode: "il ne faut pas mélanger la politique et la dance music." Ça me rend furieux. Au contraire, la dance music a toujours été politique!"
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C'était le 21 janvier dernier, le lendemain de l'investiture de Donald Trump. Ce jour-là, la Marche des femmes défilait sur Washington. Sur le podium, l'actrice Ashley Judd y déclamait le poème d'une jeune femme de 19 ans, Nina Donovan, intitulé Nasty Woman. Une semaine plus tard, la musicienne électronique chilienne Valesuchi et Matias Aguayo reprenaient la diatribe féministe et en faisaient un long morceau dark techno de dix minutes. Posté sur la plate-forme SoundCloud, Nasty Woman fit rapidement le tour des clubs. "Peut-être parce qu'il y avait urgence de dire clairement les choses, explique Aguayo... Mais je sais aussi que, quand Jennifer Cardini l'a joué, elle a reçu des réactions négatives, sur le mode: "il ne faut pas mélanger la politique et la dance music." Ça me rend furieux. Au contraire, la dance music a toujours été politique!"Plus de six mois plus tard, Matias Aguayo sort son nouvel album. À première vue, le discours y est moins politisé. Intitulé Sofarnopolis, il n'en représente pas moins un nouveau tournant dans une carrière qui n'en a jamais manqué. Né au Chili en 1973 mais arrivé tout gamin en Allemagne, installé aujourd'hui à Berlin, Aguayo n'a en effet cessé de jongler avec les genres (house, techno, disco...), se moquant joyeusement des étiquettes (y compris celles qui ont fait sa réputation -"Basta ya de minimal!", clamait-il en 2008). "Je me suis toujours considéré comme un outsider. J'adore par exemple le boulot de DJ, mais je ne vais pas ne faire que ça. C'est très limité et de plus en plus formaté. Quand je joue un set à 100 BPM et qu'on vient me dire que c'était très "courageux", ça me pose question..."Pour la première fois, Aguayo a ainsi décidé de se faire accompagner d'un vrai faux groupe, The Desdemonas. La musique aussi a changé, du coup. Moins électronique, elle s'amuse à retourner à ses racines eighties: post-punk, kraütrock, cold wave, new wave, etc. Soit tout ce que Matias Aguayo écoutait dans sa chambre d'ado. "C'était un peu l'idée: me remettre dans l'état d'esprit de cette époque-là, quand je faisais de la musique juste pour faire de la musique, sans aucune autre ambition derrière..." Aguayo a donc réservé un Airbnb à Cologne pour deux semaines. Dans ses valises, le matos est limité: un magnétophone digital, un clavier, une drum machine, quelques boîtiers d'effets, un micro... Et surtout, "aucun écran d'ordinateur." Pour retrouver une certaine forme d'ennui? Plutôt pour remettre en marche les tactiques qui lui permettaient de ne jamais s'ennuyer... Matias Aguayo a grandi à la campagne, du côté de Gummersbach. "Une petite ville très conservatrice, à 50 kilomètres à l'est de Cologne." Pour trouver de la musique, il y avait les émissions du soir à la radio, ou les cassettes qu'on s'échange entre potes. "Cette limitation des sources avait l'avantage de pouvoir plus facilement se concentrer sur quelque chose. Aujourd'hui, c'est plus compliqué à cause du smartphone, de la nécessité d'être branché tout le temps. Je travaille beaucoup avec des musiciens plus jeunes. Je constate que là où, auparavant, la musique occupait un grand pourcentage de tout ce que je faisais, aujourd'hui ça se réduit à peut-être 30% de votre activité. Le reste, c'est votre image, comment vous travaillez les réseaux sociaux, etc." La profusion et l'accessibilité des musiques ont aussi changé la donne. "Avant, je mettais ma tête dans le tambour de la machine à laver pour créer un effet de réverb. Aujourd'hui, il existes un plug-in pour ça, ce qui est génial. Mais du coup, c'est plus compliqué de trouver ton propre son."Lors de sa mise au vert, Aguayo se "reconnecte" donc avec l'ado qu'il a été. Avec son humour habituel, il se met à fantasmer une musique, un groupe -les Desdemonas, donc- et tout un monde parallèle. Il imagine une ville, Sofarnopolis, mélange du New York déglingué des années 70 et du Berlin plombé des années 80. Pendant le mix, il commence même à griffonner des personnages, des décors. Lui qui a bouffé les comics alternatifs de Fantagraphics (Love and Rockets, etc.) met ainsi au point tout un univers graphique pour accompagner le projet. Aujourd'hui, de manière assez symbolique, le disque se retrouve distribué par Crammed Discs, label bruxellois qui a écrit quelques-unes de ses plus belles pages précisément lors de ces mêmes années 80, si longtemps honnies... Une manière de boucler la boucle. Reste la question: Sofarnopolis est-elle une utopie ou une dystopie? "En tout cas, je crois que si la fantaisie de Sofarnopolis n'est pas parfaite, la réalité d'aujourd'hui me semble bien plus dystopique (rires)." Avec ses références eighties, la cité imaginée par Aguayo est-elle alors une nostalgie? "Le problème avec la nostalgie est de laisser penser que c'était mieux avant. Ce que je ne crois pas. Par contre, ce qui est plus gênant, c'est que certaines manières de voir la vie, ou d'imaginer simplement des alternatives à ce qu'on propose aujourd'hui, passent pour ringardes pour beaucoup de gens. Vous savez, je suis comme tout le monde, un peu confus, pas certain de vraiment comprendre l'époque dans laquelle on vit. Je crois que ce qui manque en ce moment, ce sont des visions plus utopiques. Aujourd'hui, on est un peu noyés dans toute cette communication, à laquelle on s'est habitués. Notamment les réseaux sociaux, qui ont tendance à amplifier la simplification des choses, les conspirations, la haine. Qu'offrir comme alternative ? C'est ça, la grande question. Alors oui, dans ce contexte, l'art est important. Même s'il ne suffit pas..." Quand il vous disait que la politique n'était jamais très loin...