Le Thaï qui compte

Le premier album sorti en 2019 que j'ai apprécié est celui de Khana Bierbood: Strangers From The Far East (Guruguru Brain Records, janvier). Cocorico: la pochette est belge, vu qu'elle est signée Elzo Durt. Curry-au-coco: le groupe, en revanche, est thaïlandais. Et chante en thaï. C'est néanmoins du rock garage pur jus, joyeux et déconnant, assez proche des Black Lips, et qui donne fort envie de devenir un "beach bum", un clochard des plages. Ce qui ne gâche rien, c'est que c'est aussi une solide pièce à conviction au dossier à charge contre le concept complètement tartiflette d'appropriation culturelle puisque voilà des Thaïlandais du XXIe siècle qui s'emparent des codes du rock américain de 1967 qui, lui-même, a beaucoup volé à des Anglais comme les Beatles et les Kinks qui eux-mêmes ont tout chouré au blues afro-américain qui lui-même doit quand même pas mal aux polkas, ritournelles et autres bourrées traditionnelles de nos régions. Histoire de davantage encore embrouiller la baballe aux Social Justice Warriors, le disque a sinon été produit par Go Kurosawa, le batteur du groupe Kikagaku Moyo. Des Japonais qui font tout de même régulièrement penser aux Anglais de Stereolab, qui eux-mêmes doivent beaucoup aux Allemands de Can qui, de leur côté, se sont pas mal inspirés du jazz, qui lui-même...
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Le premier album sorti en 2019 que j'ai apprécié est celui de Khana Bierbood: Strangers From The Far East (Guruguru Brain Records, janvier). Cocorico: la pochette est belge, vu qu'elle est signée Elzo Durt. Curry-au-coco: le groupe, en revanche, est thaïlandais. Et chante en thaï. C'est néanmoins du rock garage pur jus, joyeux et déconnant, assez proche des Black Lips, et qui donne fort envie de devenir un "beach bum", un clochard des plages. Ce qui ne gâche rien, c'est que c'est aussi une solide pièce à conviction au dossier à charge contre le concept complètement tartiflette d'appropriation culturelle puisque voilà des Thaïlandais du XXIe siècle qui s'emparent des codes du rock américain de 1967 qui, lui-même, a beaucoup volé à des Anglais comme les Beatles et les Kinks qui eux-mêmes ont tout chouré au blues afro-américain qui lui-même doit quand même pas mal aux polkas, ritournelles et autres bourrées traditionnelles de nos régions. Histoire de davantage encore embrouiller la baballe aux Social Justice Warriors, le disque a sinon été produit par Go Kurosawa, le batteur du groupe Kikagaku Moyo. Des Japonais qui font tout de même régulièrement penser aux Anglais de Stereolab, qui eux-mêmes doivent beaucoup aux Allemands de Can qui, de leur côté, se sont pas mal inspirés du jazz, qui lui-même...Je ne sais plus trop comment je suis tombé sur The Amazing, ce vieux morceau techno vraiment bourrin que je ne connaissais pas et qui a visiblement été un gros tube dans les discothèques du Tournaisis aux alentours de l'an 2000. Toutes les personnes de mon entourage domestique l'ont désormais en horreur, estimant que c'est vraiment de la musique de demeurés. Moi, j'adore. Je ne sais pas pourquoi mais c'est comme ça: de temps à autre, je craque pour une grosse daube, et ce, totalement au premier degré. Ce coup-là est d'autant plus pervers que je n'écoute pour ainsi dire plus de musique électronique. En 2019, The Amazing est quasi le seul morceau du genre qui m'ait donné envie d'y revenir. Souvent. J'aime surtout imiter le petit dialogue qui tourne en boucle: "Qu'est-ce que vous voulez? Haschisch ou opium? Suivez-moi." J'aime encore plus ce qui suit, cet accent nord-africain aujourd'hui politiquement très incorrect, à la OSS 117: "Kiskicé?" - "Un client. Il vient de la part d'Hassan. Il voudrait fumer l'opium." - "Tri bié, qu'il discend." Si cette année, vous l'avez entendu à travers vos murs au moins une fois par semaine joué trois fois d'affilée, c'est que nous sommes voisins. Et, non, je n'habite pas la Foire du Midi. Je rachète des disques alors je suis à nouveau souvent chez les disquaires. Résumons plusieurs expériences client en une seule. Tandis que j'hésite entre une solde de Yusef Lateef et le dernier très bon Purple Mountains, un sosie flamand de Gargamel débarqué à vélo demande au comptoir du psyché turc. Il aime vraiment bien Altin Gun, "ça sonne authentique", et on lui a dit que l'album 2023 de Baris Manco est vraiment formidable. C'est vrai, mais vu que nous sommes à 10 mètres de la Chaussée de Haecht, autrement dit du quartier turc de Bruxelles, la Petite Anatolie comme dirait Pascal Smet, ça me fait marrer que tant de blancs-becs courent aujourd'hui après ce genre de musique. Parce qu'à 10 mètres de là, personne ne semble en avoir quoi que ce soit à secouer de Baris Manco, du moins si on en croit la musique débile à l'autotune qui sort des bagnoles et des magasins. Je ne peux donc m'empêcher de m'imaginer comment serait accueilli un jeune turc s'imaginant très branché débarquant dans un disquaire d'Alost pour y demander les Scabs alors que toute la ville écoute Zwangere Guy. Ce qui me fait bien ricaner.Un autre gars, lui, veut du funk libanais, le formidable Abu Ali de Ziad Rahbani. Le type est vaguement connu, il fait du pop-rock pour trentenaires barbus en slims comme d'autres débitent de la charcuterie bio et il a déjà fait le DJ dans des bars où l'on sert des graines de tournesol rôties parce que les cacahuètes, ce n'est plus très éthique. Je trouve donc très bien que cet énergumène s'ouvre les oreilles au funk libanais plutôt que d'en rester aux Strokes et à la house de Gantois mais voilà que je suis assailli de questions en l'entendant parler: quelle est la part de pose dans ses choix musicaux? Achète-t-il Rhabani parce qu'il l'aime vraiment ou l'achète-t-il parce que ça le distingue intellectuellement et socialement? Ça me perturbe au point de ne plus savoir quoi chercher dans les bacs. C'est alors que je me rends compte que la sono du magasin joue une compilation de beat primitif assez étrange enregistré en Amazonie durant les années 1970. Tout cela est certes très stimulant mais... J'en viens quand même à penser que l'on est finalement drôlement plus tranquille chez soi à faire son marché sur Soulseek et YouTube. Et j'ai presque envie d'acheter un album de Lou & The Hollywood Bananas, histoire de moi aussi m'affirmer en déposant un grand message à l'humanité en plein milieu de ce ring aux égos. J'écris ces lignes le dimanche 15 décembre 2019, aux alentours de midi. À la lecture de cet article sur les artistes les plus écoutés de l'année sur Spotify, je me rends compte que je n'ai jamais entendu un seul morceau de Billie Eilish, Post Malone, Ed Sheeran, Bad Bunny et Lewis Capaldi. J'en suis assez fier. Ça me donne l'impression de courir entre les balles. Nous sommes le 9 décembre 2019, il est environ 21 heures 15 et les Fat White Family entament le deuxième morceau de leur concert à l'Ancienne Belgique, I Am Mark E. Smith; leur hommage au chanteur de The Fall, amusant sur disque, terrifiant sur scène. Alors, certes, je suis faible. Je viens de passer 4 jours au lit le pif en feu et la gorge en compote. Je digère mal le gras de canard mal cuit et l'éthanol au raisin enfilés une heure auparavant chez un Asiatique un peu trop débonnaire de la rue Jules Van Praet. Mon cerveau est lent. Je tremblote un peu. C'est peut-être pour ça que j'ai perçu une brèche dans le continuum espace-temps; que fiévreux, j'ai entrevu l'Apocalypse, la révélation cosmique. Ou alors, les Fat White Family conjurent vraiment tout ce qui fait le sel du meilleur rock and roll. Pas celui des motards, celui des cancres d'écoles d'art. I Am Mark E. Smith sur scène, c'était dantesque. Digne du Birthday Party de Nick Cave, digne de The Fall époque Live at The Witch Trials. Ça cisailla sec. Ce fut menaçant, bruitiste, vraiment parfait. Le reste du concert, pas tant que ça, même si fort bien quand même. Ce qui est de toute façon suffisant pour décréter les Fat White Family groupe de l'année. Les derniers des Mohicans. Même si leur single sonne comme Moby. Mais pourquoi diable ai-je shazamé Zo Hoog Als de Bogen par De Ambassade, du sous Front 242 hollandais? Qu'ai-je donc trouvé à Miami New Wave de Compro Oro pour me donner envie de demander à mon téléphone de quoi il s'agissait? Je vous épargne le pire: ayant récemment changé de smartphone, je n'ai plus en mémoire un abominable morceau de trip-hop scandinave entendu dans un magasin de moufles durant mon séjour en Islande. Ça samplait Schubert, le magnifique opus 100. J'ai depuis appris sur WhoSampled qu'ils sont nombreux à avoir samplé l'opus 100 de Schubert. Même #Fauve l'a fait. Or, voilà une information dont je me serais bien passé. Cette balle-là, je me la suis prise en pleine poire. Chaque matin ou presque depuis que j'ai vu High Life de Claire Denis, juste après m'être lavé les dents, je me regarde dans le miroir de la salle de bain et je lâche d'une voix profonde: "Willoooow". Juste avant de manquer de vomir ce qui me reste dans la bouche de dentifrice. Comment dès lors ne pas faire de la comptine hantée de Robert Pattinson et Stuart Staples ma chanson de l'année? Metronomy, Kim Gordon, Nick Cave, Sleaford Mods, L'Épée, surtout L'Épée. Angèle aussi, au cas où vous en doutiez encore. Angel Bat Dawid, Mick Trouble, Carla Dal Forno, Rustin Man, Purple Mountains, Fat White Family, Benjamin Lew, Céline Gillain, Front 2 Cadeaux, Bédouine, Dennis Young, Trent Reznor & Atticus Ross, Devendra Banhart, Teeth of The Sea, Gum Take Tooth, Lana Del Rey, le podcast des Allah-Las encore et toujours, les tops de fin d'année de David Mennessier sur Twitter et Facebook, les recommandations du site Aquarium Drunkard et puis sinon, il paraît que je pourrais vraiment aimer Cate Le Bon et Shortparis. Mais j'ai la flemme d'aller vérifier. Ça sera donc pour l'année prochaine.