Le 24 février 2016, Lorde monte sur la scène des Brit Awards pour rendre hommage à David Bowie, mort six semaines auparavant, introduite par Gary Oldman qui reprend les mots du disparu la concernant, "the future of music" . Après un court medley joué par les musiciens de Bowie, la jeune femme apparaît, habillée en Thin White Duke. Le look Bowie lors de sa tournée de 1976: chemise blanche, pantalon et gilet noirs. Et Lorde d'interpréter Life on Mars?, splendeur bowienne. Accompagnée entre autres par le pianiste Mike Garson et la bassiste Gail Ann Dorsey, Lorde performe à la vertigineuse hauteur de l'ultraclassique de 1971 et de son auteur. La voix sans faille, peut-être moins rauque qu'à l'habitude, vampirisée par le morceau. Un moment de grâce et d'absolu, par une artiste d'à peine 19 ans. Les 20.000 spectateurs du O2 Arena soutiennent un long moment leurs applaudissements à la jeune femme. À la fois sensuelle et garçonne, tellement dans l'instant qu'elle en rentre la tête dans les épaules, comme si tout cela devenait plus grand qu'elle. Renversée par le moment, Lorde croise les mains sur son chemisier, à bout de souffle émotionnel, comme si elle avait...

Le 24 février 2016, Lorde monte sur la scène des Brit Awards pour rendre hommage à David Bowie, mort six semaines auparavant, introduite par Gary Oldman qui reprend les mots du disparu la concernant, "the future of music" . Après un court medley joué par les musiciens de Bowie, la jeune femme apparaît, habillée en Thin White Duke. Le look Bowie lors de sa tournée de 1976: chemise blanche, pantalon et gilet noirs. Et Lorde d'interpréter Life on Mars?, splendeur bowienne. Accompagnée entre autres par le pianiste Mike Garson et la bassiste Gail Ann Dorsey, Lorde performe à la vertigineuse hauteur de l'ultraclassique de 1971 et de son auteur. La voix sans faille, peut-être moins rauque qu'à l'habitude, vampirisée par le morceau. Un moment de grâce et d'absolu, par une artiste d'à peine 19 ans. Les 20.000 spectateurs du O2 Arena soutiennent un long moment leurs applaudissements à la jeune femme. À la fois sensuelle et garçonne, tellement dans l'instant qu'elle en rentre la tête dans les épaules, comme si tout cela devenait plus grand qu'elle. Renversée par le moment, Lorde croise les mains sur son chemisier, à bout de souffle émotionnel, comme si elle avait survécu à un ultime défi musical. C'est la marque du parcours de Lorde. L'émotion à fleur de peau, dans la voix et les chansons: une certaine vision de l'intimité caressante qui tranche dans l'électropop contemporaine si facilement gonflée d'hormones encombrantes et de vocodérisations abusives. Connu pour ses opinions et goûts tranchants, refusant les collaborations avec les célébrités (Coldplay), Bowie ne s'est pas trompé sur le statut de Lorde. Signée chez Universal à l'âge de treize ans, sortant son premier album (Pure Heroine) trois ans plus tard. Sauf que Lorde , "futur de la musique", est aussi son présent blindé. Immiscée dans une période anxiogène où, entre pandémie et désastres écologiques, la musique présente ses armes. Limitées mais essentielles. Ici celles d'une fille qui fêtera seulement ses 25 ans en novembre prochain et qui, vedette depuis plus d'une décennie, garde la tête froide. Au contraire des sentiments chauds et natures, sismiques, livrés dans une vague poétique qui rince chaque écoute. Sans vouloir faire des suppositions culturo-ethniques, Lorde a peut-être tiré un profil atypique de ses origines. Ella Marija Lani Yelich-O'Cononor -prenant le plus simple pseudonyme de seigneure- est une sang-mêlée. Née à l'automne 1996 en Nouvelle-Zélande d'une mère poète croate et d'un père ingénieur aux racines irlandaises, la gamine semble aussi douée que versatile. Essorant ses multiples influences, plutôt rétro -Etta James, Otis Redding, Neil Young, Cat Stevens- dans un univers qui -c'est de sa génération- adoube également les musiques électroniques. Par exemple, dans le fait d'inviter les sequencers, sans les laisser squatter le terrain. Y compris dans certaines des chansons qu'elle co-compose successivement avec le producteur néo-zélandais Joel Little (Taylor Swift, Sam Smith) et l'Américain Jack Antonoff (Swift encore ou Lana Del Rey), ce dernier partageant l'essentiel des crédits de prod et d'écriture du nouveau Solar Power, qui paraît ce 20 août.Pour saisir le sens du troisième album de Lorde, il faut remonter au précédent, Melodrama, paru en juin 2017: numéro 1 aux États-Unis, au Canada, en Australie et en Nouvelle-Zélande, il multiplie les disques d'or et de platine, Grande-Bretagne incluse. En 2020, ce deuxième album écrit dans la douleur d'une rupture sentimentale est classé par Rolling Stone USA 460e dans la liste des 500 meilleurs albums de tous les temps. Pas mal pour une fille qui n'a pas encore 21 ans. Et qui décide de se mettre à l'étude du piano, ce qu'elle fait savoir via Instagram, comme l'état de santé de son chien Pearl, malade, dont elle attendra la mort avant de publier Solar Power. Même pas une blague, plutôt le bulletin de conduite mentale d'une jeune femme qui, visiblement, brûle désormais les feux rouges des genres, doublant les souffrances et les époques.Solar Power, ce sont douze titres bouclés avec Jack Antonoff, qui joue également d'une demi-douzaine d'instruments, de la batterie au mellotron. Ce dernier place souvent ses vraies-fausses cordes comme un lit capiteux où Lorde glisse sa voix de jeune ange et ses textes, parfois saucés au vinaigre. En écoutant ces palpitations, difficile de ne pas ressentir le no man's land triomphal de ce qu'on appellerait scolairement la pop internationale. "Welcome to sadness/The temperature is unbearable until you face it", chante Lorde dans l'un des titres marquants de l'album, Secrets from a Girl (Who's Seen It All). Lyrics où elle s'adresse à sa propre bio et aux dix ou douze années folles qu'elle vient de vivre, mais aussi à son chien, parti vers le plus céleste des chenils. L'enjeu de devenir un personnage public et de l'assumer noyaute l'album dès son premier morceau The Path, où "la sensation d'être en vie" est annoncée comme primordiale. Jusqu'à l'image de la pochette, Lorde en personne, en maillot de bain, photographiée en contre-plongée, sautant au-dessus de la caméra. Instantané visuel rappelant les sixties psychés d'un album voulu davantage organique que les deux autres. En partie grâce au jeu de l'exceptionnel Matt Chamberlain, batteur ayant carburé de Kanye West à Bob Dylan. Un détail d'importance, comme tout le reste, ultrasenti, ultrasoigné. Rattaché à une fluidité communicative et à un maximum de chansons irrésistibles parmi lesquelles il est plaisant d'entendre la façon dont Lorde transcende les époques: du folk-ambient à la Neil Young de Stoned at the Nail Salon aux chorus vocaux de Leader of a New Regime, elle définit l'apex de la mélodie et de l'harmonie 2021.