En mai 1998, dans sa rubrique "Urgences" publiée par Nova Magazine, ce vieux keupon de Patrick Eudeline estimait qu'à "force de loucher sur le soundtrack 70's et le jazz vaguement groove... D'allonger à l'infini la sauce instrumentale... Cela devait arriver: house ou trip-hop finissent par sonner comme le pire jazz-rock d'hier ou de la progressive... Quelque chose comme un FM revival." Pour lui, c'était clair, "la nouvelle muzak" était arrivée, avec ses "flûtes bavardes" et de "pseudo pianos Rhodes ou Wurlitzer, tendance Stevie Wonder fatigué". Dans sa chronique, Eudeline proposait bien quelques solutions pour éviter de se noyer dans cet océan de soupe: se jeter sur la bande-son du film Jackie Brown, par exemple, ou redécouvrir Suicide, Egg et Cabaret Voltaire, "les terroristes". Acheter et voir Add N To X aussi, ce "trio d'inécoutables", et puis encore les disques d'Alec Empire, alors ex-Atari Teenage Riot "en colère comme un Baader et méchant comme un Rotten". 22 ans plus tard, que tout cela a l'air kitsch, me suis-je dit en relisant ce petit papier. Et puis surtout, 22 ans plus tard, qu'est-ce qui tient aujourd'hui le plus de la muzak? La drum & bass jazzy inoffensive et pas forcément déplaisante à la 4Hero ou Alec Empire, le technopunk concon, braillard et bourrin?
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En mai 1998, dans sa rubrique "Urgences" publiée par Nova Magazine, ce vieux keupon de Patrick Eudeline estimait qu'à "force de loucher sur le soundtrack 70's et le jazz vaguement groove... D'allonger à l'infini la sauce instrumentale... Cela devait arriver: house ou trip-hop finissent par sonner comme le pire jazz-rock d'hier ou de la progressive... Quelque chose comme un FM revival." Pour lui, c'était clair, "la nouvelle muzak" était arrivée, avec ses "flûtes bavardes" et de "pseudo pianos Rhodes ou Wurlitzer, tendance Stevie Wonder fatigué". Dans sa chronique, Eudeline proposait bien quelques solutions pour éviter de se noyer dans cet océan de soupe: se jeter sur la bande-son du film Jackie Brown, par exemple, ou redécouvrir Suicide, Egg et Cabaret Voltaire, "les terroristes". Acheter et voir Add N To X aussi, ce "trio d'inécoutables", et puis encore les disques d'Alec Empire, alors ex-Atari Teenage Riot "en colère comme un Baader et méchant comme un Rotten". 22 ans plus tard, que tout cela a l'air kitsch, me suis-je dit en relisant ce petit papier. Et puis surtout, 22 ans plus tard, qu'est-ce qui tient aujourd'hui le plus de la muzak? La drum & bass jazzy inoffensive et pas forcément déplaisante à la 4Hero ou Alec Empire, le technopunk concon, braillard et bourrin?Rappelons ce qu'est fondamentalement la muzak, selon Wikipédia, "une forme de musique d'ambiance aseptisée, normalisée, diffusée dans les galeries commerciales, les supermarchés, les restaurants à service rapide, les salles d'attente, les ascenseurs d'hôtels ou encore sur les lignes d'attente téléphoniques." La muzak n'a "pas de finalité artistique" et "des morceaux de toutes origines, du répertoire classique à la variété, fournissent les mélodies, permettant une identification rapide et rassurante." C'est en 1934 que la société Muzak apparaît sur le marché américain et livre aux entreprises sa "musique d'ascenseurs", des hits rejoués façon easy listening. Le concept cartonnera surtout des années 50 à 70 mais aujourd'hui, Muzak existe en fait toujours, acquis en 2011 par Mood Media, le "leader mondial de l'expérience client", la boîte qui vous aide "à exploiter les émotions" et à "capturer la voix de votre marque". Je n'ai pas fouillé la comptabilité de Mood Media mais cette affaire m'a toujours l'air de chiffrer très correctement. On peut pourtant se demander qui peut bien encore aujourd'hui avoir besoin d'un tel service? Parce qu'à force d'entendre ce que programment les radios, ce que sortent les labels, qui joue en festivals et ce qu'écoutent les gens sur leurs téléphones, moi, j'en viens tout de même régulièrement à penser que ce concept d'easy listening permanent inventé par Muzak a, en fait, et depuis belle lurette, contaminé les consciences et donc gagné par KO. En 1998, Patrick Eudeline disait dans sa chronique que pour donner davantage de couleurs à ce papier peint musical déversé sur les ondes, dans les bars et dans les boutiques, il fallait surtout des chansons avec du sens et y "réintroduire le danger": "Faisons des émeutes! Foutons le feu aux voitures de keufs et aux prisons et cassons les télévisions! Détruisons la morale chrétienne! Sexe, drogues libres pour tous et graffitis dans la rue! SOYONS VIVANTS!" Bref, écoutons de la musique qui secoue et donne envie de tout péter, fallait-il traduire. Okay Patoche, mais 22 ans plus tard, ne serait-on pas forcés de constater que cette proposition aboutit en fait elle-même à une sorte de muzak rap ou punk, une musique fabriquée pour "exploiter vos émotions rebelles" et "capturer la voix de vos fantasmes insurrectionnels"? En 2020, on sait désormais tous que Rage Against The Machine, reformé cette année, est encore moins dangereux pour l'ordre établi que Jean-Marc Nollet et François De Smet. On a bien capté que si l'Atari Teenage Riot d'Alec Empire était réellement "dangereux", le morveux de 47 ans cramerait aujourd'hui des pneus sur des ronds-points plutôt que de lui aussi se produire cet été sur quelques gros festivals européens. Ce qui ne risque pas de perturber le transit intestinal de Christophe Castaner. Il existe toujours des chansons qui font se sentir vivants et ébranlent la société, comme par exemple Le Violeur, c'est toi, l'hymne féministe chilien, ou l'apparition de Ramy Essam sur la Place Tahrir en 2011. Là, ça dépasse clairement et indiscutablement l'entertainment. Ça fait pétocher les uns, donne la chair de poule aux autres. Mais c'est rare et j'ai beau me creuser les méninges, je ne vois en fait pas beaucoup de musiciens contemporains qui ne soient pas rassurants à leurs façons. Confortables. Y compris ceux qui passent pour extrémistes et produisent de la musique voulue intransigeante. Que ces musiciens soient sincères et concernés par ce qu'ils chantent et produisent ou au contraire se montrent surtout cyniques et vénaux dans leurs démarches n'importe que peu. Le résultat est le même: la musique dite révoltée est dans la majorité des cas devenu quelque chose qui offre à son public "une identification rapide", du réconfort, la grosse patate. Ce n'est pas forcément critiquable, ça peut même être très appréciable. Mais qu'elle soit bonne ou mauvaise, je ne pense pas qu'une chanson qui propose de cramer des télévisions et des bagnoles puisse avoir aujourd'hui plus d'incidence sociale qu'un solo samplé de Billy Cobham sur un kilomètre de house-music. C'est donc également une forme de muzak et il faut bien se faire une raison: quelqu'un comme ce branquignole de Juan Branco est très certainement aujourd'hui plus "en colère comme Baader et méchant comme Rotten" qu'Alec Empire, en plus d'être toujours susceptible de réellement démarrer une émeute. Les producteurs de musique dite révoltée -rappeurs comme punkoïdes, métalleux comme chanteuses à textes-, ne présenteraient quant à eux pour ainsi dire plus aucun danger. Au cinéma, prenez Joker et Parasite, deux films qui proposent littéralement de crever les riches. En sortant des séances, personne ne se précipite pourtant vers Rhode-Saint-Genèse armé de cocktails Molotov et de tronçonneuses. Les gens vont plutôt boire une bière bien fraîche, veulent manger un Ram-Don pour voir ce que ça goûte et mettent à ces films des bons points sur SensCritique. Comme beaucoup de raps et beaucoup de chansons punk, ces films évoquent la lutte des classes et l'insurrection qui vient mais pépouze. Ils le font parce que ce sont des thèmes vendeurs, pop, mainstream, à leur façon rassurants. Comme la guerre, l'adultère et la fin du monde. Des centaines de films et des milliers de chansons continueront donc d'en parler. Business as usual. Il y aura juste un peu d'agitation si quelqu'un, après avoir écouté l'une de ces chansons ou vu l'un de ces films, crame un jour son smartphone, bousille ses playlists Spotify et plutôt que d'aller voir le groupe en concert ou mettre des points au film sur SensCritique, course les informateurs royaux avec des catapultes à purin en hurlant des paroles ou des répliques du produit culturel en question. Là, oui, ça pétochera, ça donnera la chair de poule aux uns, ça fera se sentir vivants quelques autres. Mais ce n'est même pas dit que ça sera un bon film ou une bonne chanson qui déclenchera cela. Ce qui est plus sûr, en revanche, c'est qu'il faut oser avouer que cette éventualité insurrectionnelle passerait pour beaucoup plus chaud-boulette aux yeux de beaucoup qu'une reformation des Dead Kennedys ou du Ministère A.M.E.R. D'ailleurs, les Victoires de la muzak survivraient-elles à la Lutte Finale?