On commence par s'excuser. Si, officiellement, Pablo's Eye fête ses trois décennies d'existence cette année, on a découvert sa musique il n'y a que quelques mois à peine -à la faveur, qui plus est, d'une chronique publiée par le webzine américain Pitchfork. " Oh, je ne vous en veux pas. Ça fait une vingtaine d'années qu'on n'avait plus vraiment sorti quoi que ce soit." Aux manettes du collectif bruxellois, Axel Libeert n'est manifestement pas du genre à s'offusquer. Encore moins à la ramener. " Je ne suis demandeur de rien", sourit-il, s'excusant presque de parler "autant" de lui, même si c'est pour cela que l'on est venu. Au bout d'une grosse heure de discussion, il ne demande pas, comme la plupart, " quand" sera publié l'article, mais bien "si", et, " au cas où", si l'on a besoin éventuellement de visuel. Une demi-heure plus tard, le fichier photo est là: la violoniste/guitariste Baum, alias Hendrike Scharmann, au premier plan; lui, en retrait, les yeux clos.
...

On commence par s'excuser. Si, officiellement, Pablo's Eye fête ses trois décennies d'existence cette année, on a découvert sa musique il n'y a que quelques mois à peine -à la faveur, qui plus est, d'une chronique publiée par le webzine américain Pitchfork. " Oh, je ne vous en veux pas. Ça fait une vingtaine d'années qu'on n'avait plus vraiment sorti quoi que ce soit." Aux manettes du collectif bruxellois, Axel Libeert n'est manifestement pas du genre à s'offusquer. Encore moins à la ramener. " Je ne suis demandeur de rien", sourit-il, s'excusant presque de parler "autant" de lui, même si c'est pour cela que l'on est venu. Au bout d'une grosse heure de discussion, il ne demande pas, comme la plupart, " quand" sera publié l'article, mais bien "si", et, " au cas où", si l'on a besoin éventuellement de visuel. Une demi-heure plus tard, le fichier photo est là: la violoniste/guitariste Baum, alias Hendrike Scharmann, au premier plan; lui, en retrait, les yeux clos. Vendredi prochain, ils joueront au festival Listen!. C'est un peu inattendu. En vrai, ce n'était même pas censé arriver. "Hormis des premières parties de Front 242, Pablo's Eye n'a jamais donné de concert", s'amuse Axel Libeert. Tout cela est un peu la "faute" de Ziggy Devriendt, alias Nosedrip. À la tête du label Stroom, le DJ/digger s'échine depuis 2016 à documenter une certaine scène musicale électronique parallèle, toujours un peu bizarre, toujours un peu rêveuse, jamais très loin des évasions ambient. Logiquement, il a donc contacté Axel Libeert pour lui proposer de ressortir une sélection d'enregistrements de Pablo's Eye. " J'ai commencé par refuser. Remuer le passé ne m'intéresse pas beaucoup." Nosedrip n'est toutefois pas le seul à se manifester. " Ces dernières années, on a eu plusieurs demandes. Au début, je ne comprenais pas pourquoi tout ça arrivait tout à coup. Et puis, le franc est tombé: Discogs." Sur la base de données musicales, le prix des disques de Pablo's Eye s'envole... Au même moment, Music From Memory, autre label, tout aussi élégant et fouineur, basé à Amsterdam, se penche lui sur Nightfall In Camp, projet antérieur d'Axel Libeert. Il souhaite inclure l'un de ses titres - Cada Dia- dans une compilation intitulée Deviant Pop From Europe 1981-1990. Libeert finit par accepter. Et Ziggy Devriendt de revenir alors à la charge. " Vous l'avez déjà rencontré? C'est quelqu'un de très intense..." Les deux se mettent d'accord sur une série de trois compilations - Spring Break, Bardo For Pablo, et Dark Matter- pour trois facettes du projet. " Au début, je ne comprenais pas ce qu'il faisait. Mais je lui ai fait confiance. Finalement, j'ai été surpris d'apprendre des choses sur moi-même." Il y a tout un monde dans la musique de Pablo's Eye, flottante, émouvante, adepte du flou évocateur. Difficile à décrire? En 1994, à la sortie de You Love Chinese Food, leur "blockbuster", loué dans la presse internationale, le journaliste Paul Schütze l'écrivait dans The Wire: " Les qualités qui en font un si bon album sont aussi, malheureusement, celles qui rendent très compliqué d'écrire dessus." Tout de même, il se lance: " Imaginez-vous en train de suivre les programmes radio d'une culture parallèle mais inconnue, qui a intercepté votre fréquence et picoré des fragments de vos propres émissions, mais sans s'embarrasser le moins du monde du contexte..." De fait, Pablo's Eye a toujours eu une vision très ouverte. Les rencontres, la découverte des autres cultures ont façonné le parcours d'Axel Libeert, dès son arrivée à Bruxelles, comme étudiant. " J'ai grandi dans la région de Courtrai. Quand je suis venu étudier l'audiovisuel au RITS, je découvrais tout un nouveau monde. À l'époque, l'école partageait encore les bâtiments avec l'INSAS. On se retrouvait à la cafétaria, où je croisait des étudiants francophones venus d'Afrique, de Palestine, etc." Un peu plus tard, à 25 ans, il se retrouve dans le New York glauque et déglingué du début des années 80. " Je logeais dans le Lower East Side, je partageais un appartement avec Fred Frith", guitariste expérimental avec qui il fréquente toute la scène avant-gardiste de l'époque, de John Zorn aux membres de Sonic Youth. Ce goût de la recherche, il va le ramener, et ne plus cesser de le cultiver. Dans le même temps, il continue toutefois à composer pour des commandes bien précises -musiques de documentaires, films, publicités, etc. " L'art appliqué ne m'a jamais dérangé. Mon père fabriquait le lin dont on se sert pour confectionner les toiles des tableaux. Il était d'ailleurs très proche des peintres. Il m'a toujours appris que, même si son travail n'était pas de l'art, il était important." Dans les années 80, Axel Libeert est ainsi invité à prendre part au projet européen Eureka, initié par Mitterrand. "Vous vous retrouvez à travailler avec des gens qui ont une vision politique. Ils vous disent par exemple de ne pas trop travailler avec des synthés parce que ça fait "gadget" japonais; mais de ne pas non plus utiliser des instruments classiques, pour éviter que l'on parle de nouveau de la vieille Europe. Tout ça est super intéressant." Au début des années 90, c'est la musique pour un documentaire sur le surf qui accroche l'oreille de Jill Sinclair, la femme de Trevor Horn. Le producteur anglais est notamment responsable du succès de Frankie Goes to Hollywood et d'Art of Noise. Avec le journaliste Paul Morley, ils ont fondé le label ZTT. " J'étais fan absolu de Morley. Il avait une plume fantastique, très à gauche. Il réussissait à parler de Baudrillard ou Camus dans des papiers sur des groupes de rock." Engagé par ZTT, Axel Libeert s'installe donc à Londres et reçoit son premier sampler. Il a pour mission de tenter de nouvelles choses pour une branche plus expérimentale du label. Après six ans, il finira par rentrer à Bruxelles. Plus que jamais, Pablo's Eye est alors un collectif à géométrie variable: on y retrouve notamment, derrière le micro, Marie Mandi, le guitariste Thierry Royo, ou encore, pour les textes, l'écrivain anglais Richard Skinner. Chacun est assez libre. À Axel Libeert de collecter et assembler toutes les pièces du puzzle que constitue la discographie rêveuse du groupe. Au début des années 2000, le musicien sent toutefois le vent tourner. " C'était le boum du téléchargement illégal. Ce qui avait quelque chose d'assez excitant. Mais j'ai aussi vite compris que ça signifiait la fin d'un cycle. Quand je passais dans les maisons de disques, ils étaient tous dévastés." Pablo's Eye rentre donc en hibernation. Axel Libeert se replonge dans son carnet de commandes. L'an dernier, par exemple, il réalisait encore la bande-son d'une installation à la Tate Modern de Londres. " Je n'ai jamais été frustré de travailler pour d'autres." Il ne semble pas plus disposé à râler contre le développement technologique . " Un outil comme GarageBand (programme de composition musicale sur Mac, NDLR) est une invention formidable. Je connais tellement de jeunes femmes qui étaient peut-être un peu rebutées par le monde macho des musiciens -les magasins d'instruments, c'est souvent un peu comme l'atelier d'un garage de voitures-, et qui ont commencé à faire de la musique grâce à GarageBand." Aujourd'hui relancé, Pablo's Eye n'a toujours rien de l'entreprise passéiste. Avec le regain d'intérêt de ces dernières années pour l'ambient, sa musique rêveuse reste même plus que jamais pertinente. Au moins autant que son mot d'ordre: celui d'une musique qui se pencherait sur la question du " nationalisme vs mobilité; de l'intolérance vs diversité; de la communication globale vs les impératifs locaux". Pablo's Eye, les yeux grands ouverts...