Après cette incroyable soirée, auprès des gardes forestiers, chercheurs et passionnés de forêts, je reprends la route en direction de Charleville-Mézières. On m'y attend pour prester dans un petit café-resto-concert, que viennent d'ouvrir des amis, répondant tous deux au prénom de Max. Lorsque j'arrive, je suis reçue dans une ambiance décontractée, et légère. Je me sens loin de mes grandes questions, et proche d'un désir simple de passer un bon moment. Je joue pour la terrasse, et pour la librairie d'en face qui place des tables dehors.

S'ensuit une soirée relativement absurde que je n'aurais jamais eu l'audace de mener si j'avais été dans un quelconque bar bruxellois. Je vogue de table en table, jusqu'à avoir discuté avec tout le monde. Je découvre des récits de vies plus passionnants les uns que les autres. Je ri et partage un verre avec des personnes ayant entre la trentaine et la septantaine, et me fait la promesse de recommencer cette expérience sociale, dans les bars autours de chez moi.

Je dors dans le canapé à l'étage, dans le petit appart des deux Max, et découvre au matin les dessous insoupçonnés de leur métier de restaurateurs.

Roza
© Roza

Je regagne les bords de Meuse, à présent si familiers, dont j'épouse les courbes, jusqu'à la petite ville de Sedan. On m'y a invité la veille, pour chanter mes chansons, dans une charmante boutique de produits artisanaux.

Le concert est chaleureux, et l'un des membres de l'assemblée profite de ce rassemblement pour déclamer ses poèmes. Un autre sort sa guitare, et chante pour la première fois en public. Il y a une beauté là- dedans. Je réalise qu'en révélant mes failles, mes questions, et mes blessures, j'ai le pouvoir de faire émerger des espaces dont d'autres pourront s'emparer pour exprimer les leurs. J'ai vu beaucoup d'hommes pleurer depuis le début du voyage. Je sens que ma mise à nu brise une forme d'impératif de la performance. Je prends conscience que ma démarche est en fait peu personnelle et qu'elle s'apparente à une brèche à travers laquelle nous sommes tant à nous exprimer.

Une dame présente au concert, m'invite à la rejoindre dans son village, pour y voir la quinzaine de nids de cigognes qui y sont implantés. Je n'en avais jamais vues. Je pédale si vite à travers les campagnes, comme une enfant, éprise de hâte et de curiosité. Lorsque je les rencontre enfin, je suis éblouie par leur majestuosité. La dame me raconte la paisible cohabitation entre humains et cigognes, dans ce tout petit village, dont chaque lampadaire est couronné d'un immense nid. Elle me parle de la fois où leurs déjections ont fait enflammer le transformateur des lignes haute tension, plongeant le village dans un black-out de plusieurs jours, ou encore celle où elles ont fait leurs nids sur la cheminée de la voisine l'empêchant de se chauffer, pendant un long moment.

Roza
© Roza

Le soir, j'arrive chez une petite famille, qui m'accueille comme l'une des leurs. Je passe beaucoup de temps avec les enfants qui me témoignent de la réalité dans laquelle ils vivent. Je me laisse emporter dans leur monde dans lequel tomber en trottinette et l'évènement du siècle alors que les questions du type "sinon toi tu fais quoi dans la vie ?" n'ont aucune importance.

Je passe toute la journée du lendemain avec Denis, et je découvre le quotidien d'un papa au foyer aussi patient que dévoué. Je suis impressionnée du peu de temps de répit dont il dispose, entre les pleurs du bébé, la sieste de la petite, la crise de jalousie du chien, les courses et le ménage. Je le vois apporter une réponse aimante à chaque sollicitation, et au fond de moi, je ressens un petit peu plus de gratitude envers mes propres parents.

Ayant pris un peu trop confiance en mes mollets, je me remet en route vers 17h, comme si j'étais dans les temps. Je constate rapidement que la soirée s'avère compliquée. Je rentre dans une zone sans réseau téléphonique, et enchaîne les péripéties. C'est la première fois que je quitte les bords de Meuse, pour découvrir les joies du relief. J'essaye d'éviter les routes trop empruntées et m'aventure le long de chemins - que dis-je - de pistes, si peu parcourues que la nature y a entièrement repris ses droits. J'hésite un long moment à rebrousser chemin, mais têtue comme je suis, je préfère m'imaginer que mon vélo est en fait un motocross, capable de braver n'importe quel sentier. Au bout d'une demi-heure, à pousser mon vélo je me retrouve nez-à-nez avec une assemblée générale de bouquetins. Je me demande encore aujourd'hui, qui de moi ou du troupeau a été le plus surpris.

Roza
© Roza

Au bout de plusieurs heures, à batailler contre les hautes herbes, j'arrive enfin chez mon hôte. Le papa d'un ami d'ami qui a été vaguement prévenu de ma venue.

Je suis émerveillée par la beauté des lieux. Cet homme d'environ septante ans avait construit toute sa maison seul, au cours des dernières années. Je suis impressionnée par la liberté de conception qu'il s'est donné. La maison était faite de bouteilles en verre maçonnées, et de matériaux de récupération. Il m'accueille aux côtés de l'un de ses amis qu'il hébergeait également. Je suis déconcertée par la rareté des mots, et par la timidité de leur engouement.

Je mets un petit temps à saisir leur état d'esprit, et c'est à peine si j'ose me glisser à table auprès d'eux. Puis, mots après mots, je découvre la sensibilité de deux hommes, amis depuis un nombre incalculable d'années. Ils avaient fait les 400 coups ensemble, et avaient tous deux vécu des vies guidées par l'art, la révolte et la sensibilité. Leur état d'esprit était à présent teinté d'une forme de misanthropie apaisée. Ils incarnaient un lâcher prise simple, et bercé par l'absurde. Je les inonde de questions, et m'abreuve de leurs réponses, toutes ponctuées d'éclats de rires complices et malicieux.

Le lendemain, je réalise à quel point je me sens bien, coupée du réseau téléphonique. Loin d'internet et de ses milles et uns impératifs. Je m'accoutume à leur mode de vie, en savourant une matinée de lenteur, d'instants présent et de lecture.

Je fini par prendre le large, en direction de la vallée et dans un désir de prolonger ma rupture avec mon téléphone, je me laisse guider par mes instincts d'orientation. C'est ainsi que je me retrouve, à 16h30 face à la quantité désastreuse de kilomètres qui me séparent de mon hôte... Les nuages ne m'aidant pas à persévérer, je décide de faire une halte dans un petit camping au bord de l'eau, dans l'espoir d'y trouver de quoi me désaltérer. Je suis accueillie à bras ouverts, et bien que le gérant m'ait prétendu ne pas faire le service, je le vois m'apporter un gros bol de soupe, avec du pain, en plus de mes deux gourdes remplies. Parallèlement, les curieux du camping m'assaillent de questions sur ma carriole. Je fais la connaissance de Jeannine et son amoureux, qui grâce à leur immense antenne téléphonique posée sur leur caravane, et leur téléphone fixe, me permettent de rentrer en contact avec mon hôte. Initialement, je voulais simplement lui annoncer un sérieux retard, mais une fois au bout du fil, je me dégonfle, et lui annonce que je serai pas au rendez-vous.

Je passe alors la soirée à rire et chanter mes chansons aux résidents du camping. Une fois de plus, je suis émue par la sensibilité de mes interlocuteurs, qui s'ouvrent au fil des notes. Chaque larme est une surprise, et je me demande combien de temps ont-elles été retenues.

Au contact de la musique, de nouvelles brèches se devinent et nous laissent entrevoir nos émotions, il ne nous reste plus qu'à nous y glisser.

Après cette incroyable soirée, auprès des gardes forestiers, chercheurs et passionnés de forêts, je reprends la route en direction de Charleville-Mézières. On m'y attend pour prester dans un petit café-resto-concert, que viennent d'ouvrir des amis, répondant tous deux au prénom de Max. Lorsque j'arrive, je suis reçue dans une ambiance décontractée, et légère. Je me sens loin de mes grandes questions, et proche d'un désir simple de passer un bon moment. Je joue pour la terrasse, et pour la librairie d'en face qui place des tables dehors.S'ensuit une soirée relativement absurde que je n'aurais jamais eu l'audace de mener si j'avais été dans un quelconque bar bruxellois. Je vogue de table en table, jusqu'à avoir discuté avec tout le monde. Je découvre des récits de vies plus passionnants les uns que les autres. Je ri et partage un verre avec des personnes ayant entre la trentaine et la septantaine, et me fait la promesse de recommencer cette expérience sociale, dans les bars autours de chez moi. Je dors dans le canapé à l'étage, dans le petit appart des deux Max, et découvre au matin les dessous insoupçonnés de leur métier de restaurateurs. Je regagne les bords de Meuse, à présent si familiers, dont j'épouse les courbes, jusqu'à la petite ville de Sedan. On m'y a invité la veille, pour chanter mes chansons, dans une charmante boutique de produits artisanaux. Le concert est chaleureux, et l'un des membres de l'assemblée profite de ce rassemblement pour déclamer ses poèmes. Un autre sort sa guitare, et chante pour la première fois en public. Il y a une beauté là- dedans. Je réalise qu'en révélant mes failles, mes questions, et mes blessures, j'ai le pouvoir de faire émerger des espaces dont d'autres pourront s'emparer pour exprimer les leurs. J'ai vu beaucoup d'hommes pleurer depuis le début du voyage. Je sens que ma mise à nu brise une forme d'impératif de la performance. Je prends conscience que ma démarche est en fait peu personnelle et qu'elle s'apparente à une brèche à travers laquelle nous sommes tant à nous exprimer.Une dame présente au concert, m'invite à la rejoindre dans son village, pour y voir la quinzaine de nids de cigognes qui y sont implantés. Je n'en avais jamais vues. Je pédale si vite à travers les campagnes, comme une enfant, éprise de hâte et de curiosité. Lorsque je les rencontre enfin, je suis éblouie par leur majestuosité. La dame me raconte la paisible cohabitation entre humains et cigognes, dans ce tout petit village, dont chaque lampadaire est couronné d'un immense nid. Elle me parle de la fois où leurs déjections ont fait enflammer le transformateur des lignes haute tension, plongeant le village dans un black-out de plusieurs jours, ou encore celle où elles ont fait leurs nids sur la cheminée de la voisine l'empêchant de se chauffer, pendant un long moment.Le soir, j'arrive chez une petite famille, qui m'accueille comme l'une des leurs. Je passe beaucoup de temps avec les enfants qui me témoignent de la réalité dans laquelle ils vivent. Je me laisse emporter dans leur monde dans lequel tomber en trottinette et l'évènement du siècle alors que les questions du type "sinon toi tu fais quoi dans la vie ?" n'ont aucune importance. Je passe toute la journée du lendemain avec Denis, et je découvre le quotidien d'un papa au foyer aussi patient que dévoué. Je suis impressionnée du peu de temps de répit dont il dispose, entre les pleurs du bébé, la sieste de la petite, la crise de jalousie du chien, les courses et le ménage. Je le vois apporter une réponse aimante à chaque sollicitation, et au fond de moi, je ressens un petit peu plus de gratitude envers mes propres parents.Ayant pris un peu trop confiance en mes mollets, je me remet en route vers 17h, comme si j'étais dans les temps. Je constate rapidement que la soirée s'avère compliquée. Je rentre dans une zone sans réseau téléphonique, et enchaîne les péripéties. C'est la première fois que je quitte les bords de Meuse, pour découvrir les joies du relief. J'essaye d'éviter les routes trop empruntées et m'aventure le long de chemins - que dis-je - de pistes, si peu parcourues que la nature y a entièrement repris ses droits. J'hésite un long moment à rebrousser chemin, mais têtue comme je suis, je préfère m'imaginer que mon vélo est en fait un motocross, capable de braver n'importe quel sentier. Au bout d'une demi-heure, à pousser mon vélo je me retrouve nez-à-nez avec une assemblée générale de bouquetins. Je me demande encore aujourd'hui, qui de moi ou du troupeau a été le plus surpris.Au bout de plusieurs heures, à batailler contre les hautes herbes, j'arrive enfin chez mon hôte. Le papa d'un ami d'ami qui a été vaguement prévenu de ma venue. Je suis émerveillée par la beauté des lieux. Cet homme d'environ septante ans avait construit toute sa maison seul, au cours des dernières années. Je suis impressionnée par la liberté de conception qu'il s'est donné. La maison était faite de bouteilles en verre maçonnées, et de matériaux de récupération. Il m'accueille aux côtés de l'un de ses amis qu'il hébergeait également. Je suis déconcertée par la rareté des mots, et par la timidité de leur engouement. Je mets un petit temps à saisir leur état d'esprit, et c'est à peine si j'ose me glisser à table auprès d'eux. Puis, mots après mots, je découvre la sensibilité de deux hommes, amis depuis un nombre incalculable d'années. Ils avaient fait les 400 coups ensemble, et avaient tous deux vécu des vies guidées par l'art, la révolte et la sensibilité. Leur état d'esprit était à présent teinté d'une forme de misanthropie apaisée. Ils incarnaient un lâcher prise simple, et bercé par l'absurde. Je les inonde de questions, et m'abreuve de leurs réponses, toutes ponctuées d'éclats de rires complices et malicieux. Le lendemain, je réalise à quel point je me sens bien, coupée du réseau téléphonique. Loin d'internet et de ses milles et uns impératifs. Je m'accoutume à leur mode de vie, en savourant une matinée de lenteur, d'instants présent et de lecture. Je fini par prendre le large, en direction de la vallée et dans un désir de prolonger ma rupture avec mon téléphone, je me laisse guider par mes instincts d'orientation. C'est ainsi que je me retrouve, à 16h30 face à la quantité désastreuse de kilomètres qui me séparent de mon hôte... Les nuages ne m'aidant pas à persévérer, je décide de faire une halte dans un petit camping au bord de l'eau, dans l'espoir d'y trouver de quoi me désaltérer. Je suis accueillie à bras ouverts, et bien que le gérant m'ait prétendu ne pas faire le service, je le vois m'apporter un gros bol de soupe, avec du pain, en plus de mes deux gourdes remplies. Parallèlement, les curieux du camping m'assaillent de questions sur ma carriole. Je fais la connaissance de Jeannine et son amoureux, qui grâce à leur immense antenne téléphonique posée sur leur caravane, et leur téléphone fixe, me permettent de rentrer en contact avec mon hôte. Initialement, je voulais simplement lui annoncer un sérieux retard, mais une fois au bout du fil, je me dégonfle, et lui annonce que je serai pas au rendez-vous. Je passe alors la soirée à rire et chanter mes chansons aux résidents du camping. Une fois de plus, je suis émue par la sensibilité de mes interlocuteurs, qui s'ouvrent au fil des notes. Chaque larme est une surprise, et je me demande combien de temps ont-elles été retenues. Au contact de la musique, de nouvelles brèches se devinent et nous laissent entrevoir nos émotions, il ne nous reste plus qu'à nous y glisser.