Sur France Inter, Frédéric Martel nous en a récemment remis une couche: "le critique traditionnel de films, de livres ou de musique a perdu de son influence (...) L'éloge d'un nouveau film dans le journal Le Monde n'a plus vraiment d'impact sur le box-office (selon deux producteurs que nous avons interrogés), alors même que des critiques sévères dans la presse n'empêchent presque jamais un film de battre tous les records d'audience en salles et de devenir un blockbuster! Les critiques seraient-ils déconnectés des goûts du public et leur parole discréditée?"
...

Sur France Inter, Frédéric Martel nous en a récemment remis une couche: "le critique traditionnel de films, de livres ou de musique a perdu de son influence (...) L'éloge d'un nouveau film dans le journal Le Monde n'a plus vraiment d'impact sur le box-office (selon deux producteurs que nous avons interrogés), alors même que des critiques sévères dans la presse n'empêchent presque jamais un film de battre tous les records d'audience en salles et de devenir un blockbuster! Les critiques seraient-ils déconnectés des goûts du public et leur parole discréditée?"Pour Martel, c'est (plutôt) oui et selon lui, le futur de la transmission d'information culturelle pourrait bien être principalement basé sur ce que l'on appelle la "smart curation", c'est-à-dire un mélange de références définies par des algorithmes et de jugement humain pour lier la sauce. Cette "smart curation" existe déjà, notamment sur Spotify, nous explique le journaliste: "tous les lundis matins, le "Discovery Weekly" propose ainsi aux abonnés des recommandations musicales faites par trois filtres: un filtre "personnalisé" qui s'inspire de ce que l'on a écouté durant la semaine qui précède; un filtre "mainstream" qui correspond aux écoutes massives du moment et enfin un filtre "d'influenceurs" basé sur les recommandations de dizaines de DJ's, responsables de labels, critiques, blogueurs ou artistes." Mouais. Déjà, est-ce vraiment neuf, le coup des critiques déconnectés des goûts du public? Faut-il rappeler que Philippe Manoeuvre, en 1982, dans Métal Hurlant, a complètement détruit Blade Runner? Que Hugues Dayez, dix ans plus tard, a snobbé Pulp Fiction? Que Les Inrocks ont massacré Homework de Daft Punk? Que j'ai moi-même laminé l'album Play de Moby, ne lui percevant aucun avenir? Et alors? On sait que la critique a toujours bien davantage tenu de l'égo-trip que du service à la clientèle. C'est un exercice de style acrobatique, le plus souvent inutile, le plus régulièrement masturbatoire mais aussi, de temps à autre, jouissif et même instructif. En fait, même mal foutue et à priori totalement à côté de la plaque, une critique peut (ou, du moins devrait) ouvrir une petite porte dans le cerveau. Philippe Manoeuvre sur Blade Runner n'était-il vraiment qu'un troll déconnecté ou plutôt, en tant que grand fan de Philip K. Dick et rédacteur en chef d'un magazine dont 85% de l'imagerie a été récupérée chez Ridley Scott, quelqu'un de particulièrement bien placé pour estimer où foirait le film? Ce qui n'est jamais que son avis, pas un évangile. Je ne suis pas ici en train de complètement renier ce que j'écrivais il y a deux ans. Que le critique culturel à l'ancienne se meurt reste une bonne nouvelle et je continue de penser que les "meilleurs articles ont toujours été ceux qui ne disent pas quoi penser sur ce qui vient de sortir mais invitent plutôt à découvrir des artistes, des scènes et des courants qui n'ont même pas forcément d'actualité." Et c'est précisément pourquoi ce concept de "smart curation" me fait si largement bailler. Parce que ça ne va pas dans ce sens. Et que si on prend le temps de scruter le décor critique dans lequel on baigne en ce moment et est pourtant censé annoncer ce futur tellement malin, il faut tout de même pouvoir reconnaître que ce n'est vraiment pas brillant. Vous aimez les Cramps? Vous allez adorer Taylor Swift.Quelques exemples personnels. Suite au Cut Me Show sur Radio Kiosk (de la vraie de vraie curation, pour le coup, allez checker sur Facebook!), j'ai ce dimanche découvert l'album 1 By 1 de Geoffrey Landers, une compilation sortie l'an dernier dans son ensemble plutôt expérimentale, même si aussi funky et pop. Je l'ai écoutée sur Deezer. Dans ses moments les plus dansants, c'est une musique proche de celle du Tom Tom Club et de Jah Wobble, sinon très ambient, à la Brian Eno. Or, que m'a proposé l'algorithme de Deezer dès mon écoute terminée? Le dernier Diplo. Que me propose "tout spécialement" Netflix alors que mes derniers "likes" y sont pourtant le thriller politique sud-coréen Steel Rain et la série documentaire Wild Wild Country? Un concert de Hans Zimmer à Prague, la série Top Gear ainsi que le stand-up de Gad Elmaleh. Si j'écoutais Twitter, quels sont les plus grands films de ces derniers mois? Blade Runner 2049, chef d'oeuvre d'une "absolue beauté plastique" et Black Panther, le plus grand film politique de tous les temps. Celui à éviter absolument? The Last Jedi, qui est aussi la plus grande trahison publique depuis l'affaire des époux Rosenberg. L'accueil d'Annihilation, le dernier Nathalie Portman sur Netflix, est également très parlant. Il n'y a pas à tortiller, ce film n'est qu'une grosse série B décalquée du Stalker de Tarkovski, avec des meufs névrotiques équipées de pétoires à la place des Russes patibulaires en imperméables. C'est regardable, prétentieux, grand-guignol, vite oublié. Ça n'a surtout rien de très original, les prémices du film étant l'un des grands thèmes classiques de la SF: que faire face à quelque chose d'extraterrestre que l'on ne peut pas comprendre, avec quoi on n'a rien de commun? Or, à quoi Annihilation est-il surtout comparé sur des blogs de critiques prétendues modernes et des sites de prescriptions communautaires comme SensCritique? À Arrival, Alien: Covenant, Lost et Ghostbusters. Et c'est là où je me sens moi-même trahi comme un gros geek de 45 ans devant la princesse Leia volante de The Last Jedi! Parce que si c'est pour remplacer le critique à l'ancienne, aussi à l'ouest soit-il, par un référencement informatique foireux allié à une communauté de prescripteurs ignares, à quoi bon? Un système qui vous laisse le choix entre des choses similaires à celles que vous écoutiez la semaine dernière, de la grosse tambouille mainstream et des recommandations de bitosses autoproclamés "influenceurs" peut-il d'ailleurs vraiment être qualifié de "smart"? N'est-ce pas, bien au contraire, le plus court chemin vers la fainéantise, le manque de curiosité et même carrément l'offrande de votre temps de cerveau disponible au big business; entendu qu'il y a de gros enjeux économiques en coulisses, donc forcément beaucoup de marketing? Sinon, c'est quoi être "smart" en 2018, au fond? Découvrir de vieilles merveilles en shazamant ce qui passe sur Kiosk Radio et NTS et chipoter l'Internet pour se permettre l'accès à Filmstruck ou se contenter d'un compte Netflix, écouter Eddy De Pretto, lire Jérôme Colin et se laisser prendre au jeu plus social que cinéphile d'avoir un avis rapide sur Black Panther? La première option est la mienne mais tout est bien entendu fait pour plutôt encourager et implémenter dans le public la seconde. Faire rêver les moutons d'androïdes électriques, en d'autres termes. Et ça, "c'est vraiment nul", comme le dirait notre fort bonne et très smart reine Mathilde.