Par le plus grand des hasards, j'ai découvert sur YouTube ce court morceau de musique au piano (ci-dessous), que je trouve immensément triste et franchement glaçant. Il aurait été composé par Frédéric Chopin en 1993. Oui, vous lisez bien: 1993. Et que cette année-là, Chopin était décédé depuis 144 ans n'y change absolument rien. Ce Prélude en La mineur aurait en effet été dicté de l'au-delà par le compositeur polonais à un certain Wynford, médium anglais dont il n'existe que très peu d'informations sur Internet. Ce qui est tout à son honneur, vu que d'autres n'ont pas fait preuve de la même retenue, ni de la même modestie, au moment de mettre en lumière leurs prétendues inspirations spirites soufflées par de grands compositeurs morts. Prenons le cas le plus connu, celui de Rosemary Brown, célébrité anglaise qui connut un énorme buzz durant les années 1970 en affirmant travailler au quotidien sur de nouvelles partitions avec, entre autres, Debussy, Liszt, Grieg, Stravinsky, Chopin et même John Lennon, peu après son assassinat, au début des années 1980.

Restons toutefois fair-play: Rosemary Brown semblait véritablement croire à ce qu'elle avançait et sa petite entreprise ne tenait donc pas forcément de l'escroquerie pure et simple. Certes, elle l'a racontée dans trois livres convenablement vendus. Certes, des pianistes de premier plan comme Howard Shelley et Cristina Ortiz ont intégré certaines de ces (ses?) compositions à leurs récitals. Certes, quelques disques reprenant ces soi-disant "inédits" dictés par des compositeurs morts depuis des décennies à une ménagère britannique sont sortis dans le commerce. Mais comme les Blues Brothers, Rosemary Brown se sentait davantage en mission pour Dieu qu'elle ne semblait chercher la reconnaissance et le confort financier. Principalement aidée par Franz Liszt, à une époque où celui-ci était enterré depuis 8 décennies, Brown entendait surtout prouver la réalité de la vie après la mort en livrant au monde des oeuvres musicales "à la signature stylistique aisément identifiable".

Certains y ont évidemment trouvé à redire. Des psychologues et des musicologues ont parlé "d'imitations issues des sphères inconscientes" d'une compositrice plus douée qu'elle ne se l'imaginait. D'autres ont estimé que ces oeuvres étaient "médiocres", "mal calquées et remaniées à la lumière de morceaux préexistants". De "simples pastiches". Selon Wikipédia, c'est le psychologue Robert Kastenbaum, après analyse des compositions musicales de Brown, qui l'a surtout pour de bon dézingué: "Il n'y a aucun thème fondateur, aucune structure complexe, aucune profondeur de sentiment et encore moins d'innovation harmonique, tonale ou rythmique. Au cours de leur séjour sur terre, les compositeurs ont non seulement écrit de la musique, mais ils ont en outre contribué au développement magistral d'innovations destinées à magnifier l'art du clavier. L'une des caractéristiques qui, de leur vivant, les rendaient remarquables résidait essentiellement dans leur imprévisibilité. En effet, chacune de leur création augurait un nouveau champ d'exploration encore inexploité dans le domaine de la sensibilité ou de la technique musicale dont ils offraient la démonstration. Inversement, dans le présent cas de figure, les talents originels qu'ils essaimaient jadis semblent s'être littéralement volatilisés dans le néant au risque de tomber en désuétude. Chez Rosemary Brown, rien de nouveau sous le soleil, rien d'inattendu qui, de près ou de loin, ne parviendrait, ne fût-ce que symboliquement, à enrichir le palmarès d'antan. En somme, rien de surprenant ne parvient à se greffer post-mortem sur la trame des génies de jadis, si ce n'est assurément le manque consternant de surprises dont les prétendues "compositions" de Rosemary Brown font état."

Il faut bien avouer que ce morceau de Wyndham que j'aime tant et qui lui aurait été "soufflé" par Chopin en 1993 est lui aussi un peu concon. On l'imagine d'ailleurs bien mieux sur une démo de Noel Gallagher essayant de nous sortir son Imagine à lui qu'au catalogue d'un génie incontesté de la musique. Quand on écoute ces compositions de l'au-delà, il y a comme l'impression que tous ces génies décédés nous refourguent en fait cyniquement leurs vieux fonds de tiroirs et donc que la vie artistique après la mort ressemble tout de même vachement à Universal sous Pascal Nègre. Je dois sinon bien avouer que la question qui me turlupine le plus dans cette affaire n'est pas de savoir s'il existe une conscience après la mort mais bien... À qui reviennent les droits de telles compositions? Les héritiers et autres ayant-droits (s'il en reste) de Liszt et Chopin pourraient-ils réclamer des royalties à quelqu'un comme Rosemary Brown?

J'ai posé la question à Alexis Ewbank, avocat bruxellois spécialisé en propriété intellectuelle et en droit d'auteur. Voici ce qu'il m'a répondu: "La loi belge (mais pas nécessairement tous les droits nationaux) répute que le créateur est une personne physique et donc nécessairement vivante au moment où elle crée. Dès lors, selon le droit belge, l'oeuvre musicale est présumée être celle de la personne qui prétend l'avoir écrite, même sous la dictée d'une personne décédée. Il lui appartient, ou à un tiers, de renverser cet état et cette présomption. Dans certains droits, comme en droit français, une personne morale peut être réputée fictivement titulaire "ab initio". Mais pas un mort, à ma connaissance. Le droit US a rejeté récemment la paternité d'un copyright animal. Il est donc aussi probable qu'il rejetterait aussi la paternité d'un mort au moment de la création. Il appartiendra donc à qui le conteste d'établir la paternité de l'au-delà."

Je ne sais pas vous mais cette réponse me fait ma journée. Prouver l'existence dans un prétoire de la vie après la mort. Voilà qui aurait drôlement plus de gueule que de requalifier un attentat terroriste crapuleux en conspiration internationale. Qui s'y colle?