Ca devait arriver un jour: notre rédac' chef et notre chroniqueur ont écrit sur un sujet similaire sans se concerter. L'édito de Laurent Raphaël se lit par ici: Spotify, morale de l'Histoire.
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Ce 10 mai 2018, la plateforme d'écoute musicale Spotify a dévoilé ses nouvelles règles. Parmi celles-ci, il en est une qui a déjà drôlement fait jaser dans les chaumières: la volonté de supprimer du catalogue tout contenu promouvant ou incitant à la violence et à la haine. Bien entendu, la censure de groupes d'extrême droite aux textes racistes n'est pas neuve et certainement pas scandaleuse, mais Spotify semble vouloir aller plus loin encore et s'est pour cela notamment associée à des organisations comme l'Anti-Defamation League (qui combat l'antisémitisme) et Color of Change (qui soutient plutôt les Afro-Américains...). Déjà, en agissant de la sorte, Spotify chamboule bien le game, vu que la plateforme ne se présente plus comme un hébergeur mais bien comme un véritable projet éditorial. À vrai dire, on ne sait cela dit pas du tout à quoi mènera concrètement cette nouvelle politique interne, la firme n'ayant à ce jour pas répondu aux questions pourtant légitimes que soulève cette annonce. C'est qu'il faut déjà pouvoir s'entendre sur la définition d'une chanson incitant à la violence: les saloperies de skinheads et le rap mongolo okay, mais que fait-on de Bullet in The Head et Killing in The Name of? De This is America? De Guns of Brixton? De I Shot The Sheriff? De Run For Your Life des Beatles ("I'd rather see you dead, little girl / than to be with another man")? De Panic des Smiths, qui pourrait donner des idées à certains de pendre les DJ's? Du fameux Sacrifice de Poulet du Ministère Amer? De tout Nine Inch Nails? Et puis, tant qu'à faire, La Marseillaise et ses sillons abreuvés de sang impur, on en reparle?Soit. Ce n'est pas le plus dérangeant de l'affaire. Spotify ne compte en effet pas s'arrêter à l'analyse du contenu des chansons, le comportement des artistes allant désormais lui aussi être pris en compte. Ainsi, en ce moment même, les tubes de R. Kelly et de XXXTentacion ont beau rester disponibles sur la plateforme, ils n'y sont plus mis en avant dans les sélections et peu importe que celles-ci soient générées par les goûts des utilisateurs ou créées d'après une thématique. Ce qui revient en fait à financièrement pénaliser ces artistes, la présence sur ces playlists étant quasi le seul moyen de générer des rentrées via Spotify. Le couac, tout de même assez majeur, c'est que ni R. Kelly, ni XXXTentacion n'ont à ce jour été jugés par le système judiciaire. En les traitant de la sorte, Spotify passe donc outre la présomption d'innocence et participe au lynchage virtuel d'artistes soupçonnés et accusés de violences sexuelles pour l'un et conjugales pour l'autre. Niveau éthique, c'est tout de même loin d'être jojo mais Spotify semble royalement s'en battre les mégabits puisque dans sa communication, c'est non sans fierté qu'elle annonce vouloir "remplacer la loi par la morale".Bref, voilà donc qu'un service Internet se met à parler comme un chef de secte assis sur le contrat social. Bien entendu, en "remplaçant la loi par la morale", Spotify n'invente rien et rejoint en fait dans le délire plutôt arbitraire tout un tas d'émetteurs et de stations de radio existantes ou ayant existé. Cette nouvelle politique éditoriale n'est en effet pas sans rappeler les délires de Aunt Beeb, le surnom donné à la BBC quand celle-ci, des années durant, au nom "du goût et de la décence", refusait son antenne à des chansons d'artistes aussi subversifs que Bing Crosby, Perry Como, Shirley Bassey et Lulu. C'était ridicule mais au moins le curseur était clair: étaient surtout refusés les contenus ouvertement sexuels (le fameux "ban" de Je t'aime moi non plus...), ceux politiquement chargés (Give Ireland back to The Irish de Paul McCartney) et, en cas d'entrée en guerre du pays, toute chanson pouvant être interprétée comme en rapport avec l'actualité (Killing an Arab, Rock The Casbah, Eve of Destruction...). Côté Spotify, ce n'est en revanche pas clair du tout. On ignore même totalement où sera placé ce fameux curseur.La pénalisation de R. Kelly et XXXTentacion laisse bien entendu supposer que l'on va d'abord y tenter de minimiser l'impact des artistes qui se comportent mal avec les femmes. Faut-il dès lors rappeler qu'Elvis Presley, Jerry Lee Lewis et Chuck Berry étaient un peu pédophiles sur les bords? Que Frank Sinatra et Johnny Cash étaient deux connards abusifs notoires? Que si on retire de la country tous les wife-beaters, il n'est même pas certain qu'il reste encore une heure de musique jouable? Et puisque sont aussi embarquées dans cette politique éditoriale l'Anti Defamation League et Color of Change, pour le racisme, ça va probablement être tout aussi compliqué. Exemple évident: que faire de Morrissey? Ca fait 20 ans qu'il déblatère des conneries sur les épiciers pakistanais et les Chinois. Est-ce qu'on le punit en retirant ses chansons de la playlist indie? Oui, mais lesquelles? À partir de quel album décide-t-on que Morrissey est devenu infréquentable? Et les Smiths doivent-ils eux aussi passer à la trappe alors que leur chanteur était à l'époque drôlement moins con? Que faire d'ailleurs si Morrissey redevient soudainement fréquentable? On rend ses chansons à nouveau accessibles et cette politique éditoriale pleine de bons sentiments se met alors à drôlement ressembler à une punition scolaire, comme si Morrissey réintégrait la classe après avoir été écrire en salle de colle 100 fois au bic à 4 couleurs les paroles de That Joke Isn't Funny Anymore? Et Justin Bieber, hein? Le monde entier le considère comme un trou-du-cul de compétition. Avant de l'intégrer sur des playlists Spotify, lui fera-t-on dès lors passer un test de personnalité acté par un huissier de justice afin de déterminer qui, du monde ou des Beliebers, a raison? Ha. Hein. Gros dossier, non? On a dans l'idée de vouloir nettoyer la pop-culture de ses influences jugées néfastes et on se retrouve à défendre un système aussi absurde qu'ingérable et ouvert à toutes les dérives. Il n'a d'ailleurs suffit que de quelques heures après cette annonce pour qu'une association féministe demande à Spotify de retirer de ses playlists Eminem, Chris Brown, les Red Hot Chili Peppers, Nelly, Aerosmith et Don Henley des Eagles. Formidable, non? Sur ce, je m'en vais écouter Sid Vicious. En vinyle, tiens.