Le couvre-feu, et avec lui les restrictions de mouvement et la fermeture des oasis où se retrouvent les noctambules, a transformé cette zone franche en désert quadrillé seulement par une armée d'ombres à képi. Depuis des semaines, le vent glacial ne vient plus taquiner les fêtards, les insomniaques, les rêveurs, les marginaux. Même les SDF ont été priés de débarrasser le plancher entrer 22h et 6h du matin. La nuit n'appartient plus à personne.

Cet état d'urgence, même s'il est justifié d'un point de vue sanitaire, n'a pas seulement mis une économie à genoux, qui ne retrouvera peut-être plus jamais son lustre à facettes d'antan, il a aussi confisqué un territoire symbolique vital qui sert d'ordinaire, au choix, de refuge, d'échappatoire, de laboratoire identitaire, de source infinie d'inspiration. Car la nuit, c'est plus que la nuit, plus qu'une fenêtre sur l'infini, plus qu'un dortoir, plus qu'un espace de détente. C'est aussi et surtout un état second, une rupture, une expérience viscérale, une consolation, une soupape, une page blanche, un abîme, un champ magnétique. "La nuit ouvre des espaces infinis. Sans doute parce qu'elle refuse la perspective. D'une certaine façon la nuit est sans fond", écrivait en 2014 Ingrid Astier dans son Petit éloge de la nuit (éditions Folio).

Même les SDF ont été priés de débarrasser le plancher entrer 22h et 6h du matin. La nuit n'appartient plus à personne.

Chaque âge la façonne ou plutôt l'habite à sa façon: l'enfance y projette et y dompte ses peurs primales, l'adolescence y trafique avec les limites à l'abri des regards moralisateurs et inquisiteurs, l'âge adulte y soigne ses relations sociales ou s'y abandonne corps et âme en quête d'absolu, la vieillesse y ressasse ses souvenirs, en attendant de rejoindre la nuit éternelle. Y a-t-il expérience plus métaphysique, plus organique que de se balader sous les étoiles dans une ville inconnue?

Because the Night, chante Patti Smith, résumant par cette phrase en suspension le caractère insaisissable et mystérieux de ce voyage au royaume de l'intranquillité, où tout semble possible sinon permis, le meilleur comme le pire. Car la nuit libère les pulsions. Un terrain de jeu naturel pour les poètes et les artistes. Songeons simplement aux langueurs mélancoliques traversant les Nights in White Satin des Moody Blues, à la traque diabolique du faux prêtre Mitchum dans La Nuit du chasseur, ou au trip halluciné de Brecht Evens dans Les Rigoles. Les uns célèbrent la liberté qu'elle offre, notamment de se réinventer ou de disparaître, les autres sa capacité à déboulonner les certitudes, à commencer par la frontière entre le bien et le mal, tout de suite moins nette à la lueur de la lune. La salle de cinéma comme la salle de concert peuvent d'ailleurs être assimilées à des tentatives de recréer un monde nocturne en miniature. Il y fait non seulement sombre mais on y abandonne une partie de soi à l'entrée pour y vivre une forme de transcendance collective.

La mise sous scellés des heures entre chien et loup n'est donc pas qu'une question d'horloge, d'arithmétique. C'est tout le cerveau droit, siège de la créativité et de l'imagination, qui est en panne. On peut donc redouter les effets psychiques à long terme pour cette génération lockdown. Comme on peut redouter une montée en puissance de l'intolérance. Car la nuit a une autre fonction vitale: elle brasse les genres, abat les cloisons, donne la parole à des sensibilités brimées en plein jour. Ou du moins enfermées dans des cases étanches. Les bars, les clubs, les fêtes orchestrent la mixité sociale. La nuit est par essence anticonformiste et borderline. C'est ce qui la rend inquiétante, menaçante pour beaucoup qui voudraient la faire taire. Un bien mauvais calcul car elle agit en souterrain comme un antidépresseur naturel. La nuit permet d'évacuer les pesanteurs de l'existence. Le clubber en transe fait un reset des heures passées à jouer un rôle, à supporter les vexations du quotidien, à enchaîner métro-boulot-dodo dans la vie "normale". "La nuit pour certains est la revanche contre les tracasseries du jour", résume le sociologue Patrick Tacussel. Last Night a DJ Saved My Life, chantait Indeep. Peut-être pas qu'une belle ritournelle disco...

Le couvre-feu, et avec lui les restrictions de mouvement et la fermeture des oasis où se retrouvent les noctambules, a transformé cette zone franche en désert quadrillé seulement par une armée d'ombres à képi. Depuis des semaines, le vent glacial ne vient plus taquiner les fêtards, les insomniaques, les rêveurs, les marginaux. Même les SDF ont été priés de débarrasser le plancher entrer 22h et 6h du matin. La nuit n'appartient plus à personne. Cet état d'urgence, même s'il est justifié d'un point de vue sanitaire, n'a pas seulement mis une économie à genoux, qui ne retrouvera peut-être plus jamais son lustre à facettes d'antan, il a aussi confisqué un territoire symbolique vital qui sert d'ordinaire, au choix, de refuge, d'échappatoire, de laboratoire identitaire, de source infinie d'inspiration. Car la nuit, c'est plus que la nuit, plus qu'une fenêtre sur l'infini, plus qu'un dortoir, plus qu'un espace de détente. C'est aussi et surtout un état second, une rupture, une expérience viscérale, une consolation, une soupape, une page blanche, un abîme, un champ magnétique. "La nuit ouvre des espaces infinis. Sans doute parce qu'elle refuse la perspective. D'une certaine façon la nuit est sans fond", écrivait en 2014 Ingrid Astier dans son Petit éloge de la nuit (éditions Folio). Chaque âge la façonne ou plutôt l'habite à sa façon: l'enfance y projette et y dompte ses peurs primales, l'adolescence y trafique avec les limites à l'abri des regards moralisateurs et inquisiteurs, l'âge adulte y soigne ses relations sociales ou s'y abandonne corps et âme en quête d'absolu, la vieillesse y ressasse ses souvenirs, en attendant de rejoindre la nuit éternelle. Y a-t-il expérience plus métaphysique, plus organique que de se balader sous les étoiles dans une ville inconnue? Because the Night, chante Patti Smith, résumant par cette phrase en suspension le caractère insaisissable et mystérieux de ce voyage au royaume de l'intranquillité, où tout semble possible sinon permis, le meilleur comme le pire. Car la nuit libère les pulsions. Un terrain de jeu naturel pour les poètes et les artistes. Songeons simplement aux langueurs mélancoliques traversant les Nights in White Satin des Moody Blues, à la traque diabolique du faux prêtre Mitchum dans La Nuit du chasseur, ou au trip halluciné de Brecht Evens dans Les Rigoles. Les uns célèbrent la liberté qu'elle offre, notamment de se réinventer ou de disparaître, les autres sa capacité à déboulonner les certitudes, à commencer par la frontière entre le bien et le mal, tout de suite moins nette à la lueur de la lune. La salle de cinéma comme la salle de concert peuvent d'ailleurs être assimilées à des tentatives de recréer un monde nocturne en miniature. Il y fait non seulement sombre mais on y abandonne une partie de soi à l'entrée pour y vivre une forme de transcendance collective. La mise sous scellés des heures entre chien et loup n'est donc pas qu'une question d'horloge, d'arithmétique. C'est tout le cerveau droit, siège de la créativité et de l'imagination, qui est en panne. On peut donc redouter les effets psychiques à long terme pour cette génération lockdown. Comme on peut redouter une montée en puissance de l'intolérance. Car la nuit a une autre fonction vitale: elle brasse les genres, abat les cloisons, donne la parole à des sensibilités brimées en plein jour. Ou du moins enfermées dans des cases étanches. Les bars, les clubs, les fêtes orchestrent la mixité sociale. La nuit est par essence anticonformiste et borderline. C'est ce qui la rend inquiétante, menaçante pour beaucoup qui voudraient la faire taire. Un bien mauvais calcul car elle agit en souterrain comme un antidépresseur naturel. La nuit permet d'évacuer les pesanteurs de l'existence. Le clubber en transe fait un reset des heures passées à jouer un rôle, à supporter les vexations du quotidien, à enchaîner métro-boulot-dodo dans la vie "normale". "La nuit pour certains est la revanche contre les tracasseries du jour", résume le sociologue Patrick Tacussel. Last Night a DJ Saved My Life, chantait Indeep. Peut-être pas qu'une belle ritournelle disco...