Chacun avec de solides arguments: d'un côté le retour des enfants prodiges du rap bruxellois conscient, avec le petit frisson supplémentaire que ce pourrait bien être un dernier tour de piste pour l'attachant trio, de l'autre l'adaptation en série télé du formidable roman Underground Railroad de Colson Whitehead (qui lui a d'ailleurs valu le prix Pulitzer) par l'Oscarisé et talentueux Barry Jenkins (Moonlight), soit une pluie d'étoiles afro-américaines. Deux thèmes -les états d'âme d'une génération sous cloche pour les uns, la douloureuse histoire de l'esclavage pour l'autre- riches en émotions, deux esthétiques aussi cristallisant chacune formellement, dans un langage sonore lascif et dans une grammaire visuelle impressionniste et sensorielle, les aspirations et inquiétudes d'une époque. Un crève-coeur de priver ces deux pépites culturelles de la vitrine du magazine. C'est là qu'on s'est dit qu'on pouvait inverser les termes et le sens du proverbe. Au fond, renoncer, n'est-ce pas accepter servilement de choisir, de se soumettre à une forme de diktat de la tiédeur, de la mesure, n'est-ce pas se mettre volontairement des oeillères, réduire son champ de vision, se priver d'une part de liberté? Insupportable quand depuis plus d'un an, pandémie oblige, on n'en finit plus -certes pour éviter le pire mais ça ne fait pas moins mal pour autant- d'abandonner sur le bord de la route nos droits, nos petits plaisirs, nos rêves. Voilà pourquoi nous avons choisi de ne pas choisir, la moitié du tirage portant l'étendard ODC, l'autre moitié s'ouvrant sur ce drame historique planté dans la chair de l'Histoire américaine. Comme à l'École des fans, tout le monde a gagné.

Cette semaine, pour la couverture du magazine, nous avons choisi de ne pas choisir.

Sans le couvercle du confinement, on n'aurait probablement pas eu ce genre de débat. Ce qui amène à se demander si cette parenthèse étrange, à la fois hors du temps et terriblement poisseuse, va laisser des traces durables sur le fonctionnement de la culture, ou si dans le monde d'après tout reprendra comme avant ("en un peu pire", rajouterait cyniquement Michel Houellebecq). On lit ici et là que cette hibernation aurait encore renforcé l'esprit cocon. Et avec lui les plateformes de streaming, Netflix en tête. De nouvelles habitudes de consommation tenaces auraient été prises. Les gens seraient aussi plus enclins que jamais à se cloîtrer chez eux pour échapper aux menaces protéiformes (maladies, insécurité...) du monde extérieur. Au grand dam des salles de cinéma par exemple, dont certains oiseaux de mauvais augures prédisent des jours sombres.

Mais on peut aussi imaginer un autre scénario, qu'une fois débarrassés de leurs chaînes sanitaires, même les plus casaniers d'entre nous s'arrachent de leurs canapés et de leurs "safe places" pour répondre à l'appel du large. Et ce d'autant plus que la privation aura accentué le manque. Les jeunes n'ont pas sacrifié sur l'autel du numérique et sous le poids de la responsabilité collective leur besoin viscéral de se rassembler, de communier, de danser. Ce qui est plutôt rassurant.

La culture a sécrété ses propres enzymes dans un contexte anxiogène. Avec une espérance de vie difficile à mesurer. Le regain d'intérêt pour la voix observé ces derniers mois survivra-t-il au dégel? Antidote aux flux nauséeux d'images, le murmure a capté l'attention. Le succès inattendu du réseau social Clubhouse -le "Twitter de la voix"-, l'engouement pour les podcasts ou même ces poèmes lus au téléphone (Au creux de l'oreille, Service Vocal Poétique...) témoignent discrètement d'un recentrage sur l'oralité. Tout ne sera donc pas à jeter dans cette longue traversée du désert.

Chacun avec de solides arguments: d'un côté le retour des enfants prodiges du rap bruxellois conscient, avec le petit frisson supplémentaire que ce pourrait bien être un dernier tour de piste pour l'attachant trio, de l'autre l'adaptation en série télé du formidable roman Underground Railroad de Colson Whitehead (qui lui a d'ailleurs valu le prix Pulitzer) par l'Oscarisé et talentueux Barry Jenkins (Moonlight), soit une pluie d'étoiles afro-américaines. Deux thèmes -les états d'âme d'une génération sous cloche pour les uns, la douloureuse histoire de l'esclavage pour l'autre- riches en émotions, deux esthétiques aussi cristallisant chacune formellement, dans un langage sonore lascif et dans une grammaire visuelle impressionniste et sensorielle, les aspirations et inquiétudes d'une époque. Un crève-coeur de priver ces deux pépites culturelles de la vitrine du magazine. C'est là qu'on s'est dit qu'on pouvait inverser les termes et le sens du proverbe. Au fond, renoncer, n'est-ce pas accepter servilement de choisir, de se soumettre à une forme de diktat de la tiédeur, de la mesure, n'est-ce pas se mettre volontairement des oeillères, réduire son champ de vision, se priver d'une part de liberté? Insupportable quand depuis plus d'un an, pandémie oblige, on n'en finit plus -certes pour éviter le pire mais ça ne fait pas moins mal pour autant- d'abandonner sur le bord de la route nos droits, nos petits plaisirs, nos rêves. Voilà pourquoi nous avons choisi de ne pas choisir, la moitié du tirage portant l'étendard ODC, l'autre moitié s'ouvrant sur ce drame historique planté dans la chair de l'Histoire américaine. Comme à l'École des fans, tout le monde a gagné. Sans le couvercle du confinement, on n'aurait probablement pas eu ce genre de débat. Ce qui amène à se demander si cette parenthèse étrange, à la fois hors du temps et terriblement poisseuse, va laisser des traces durables sur le fonctionnement de la culture, ou si dans le monde d'après tout reprendra comme avant ("en un peu pire", rajouterait cyniquement Michel Houellebecq). On lit ici et là que cette hibernation aurait encore renforcé l'esprit cocon. Et avec lui les plateformes de streaming, Netflix en tête. De nouvelles habitudes de consommation tenaces auraient été prises. Les gens seraient aussi plus enclins que jamais à se cloîtrer chez eux pour échapper aux menaces protéiformes (maladies, insécurité...) du monde extérieur. Au grand dam des salles de cinéma par exemple, dont certains oiseaux de mauvais augures prédisent des jours sombres. Mais on peut aussi imaginer un autre scénario, qu'une fois débarrassés de leurs chaînes sanitaires, même les plus casaniers d'entre nous s'arrachent de leurs canapés et de leurs "safe places" pour répondre à l'appel du large. Et ce d'autant plus que la privation aura accentué le manque. Les jeunes n'ont pas sacrifié sur l'autel du numérique et sous le poids de la responsabilité collective leur besoin viscéral de se rassembler, de communier, de danser. Ce qui est plutôt rassurant. La culture a sécrété ses propres enzymes dans un contexte anxiogène. Avec une espérance de vie difficile à mesurer. Le regain d'intérêt pour la voix observé ces derniers mois survivra-t-il au dégel? Antidote aux flux nauséeux d'images, le murmure a capté l'attention. Le succès inattendu du réseau social Clubhouse -le "Twitter de la voix"-, l'engouement pour les podcasts ou même ces poèmes lus au téléphone (Au creux de l'oreille, Service Vocal Poétique...) témoignent discrètement d'un recentrage sur l'oralité. Tout ne sera donc pas à jeter dans cette longue traversée du désert.