De tout temps, les musiques électroniques ont eu la bougeotte. Accueillantes, elles ont permis tous les emprunts, tous les mélanges -la référence My Life in the Bush of Ghosts, signé Brian Eno et David Byrne, samplant à tout va, dès 1981. Appelez ça le grand mix mondial. De plus en plus souvent, cependant, l'idée n'est plus seulement de piocher un simple matériau sonore mais d'investir carrément le terrain d'exploration. Avec souvent un message plus ou moins explicite: loin de l'abstraction futuriste des bleeps électroniques, se reconnecter avec le concret d'une planète maltraitée, usée par une modernité particulière...

De tout temps, les musiques électroniques ont eu la bougeotte. Accueillantes, elles ont permis tous les emprunts, tous les mélanges -la référence My Life in the Bush of Ghosts, signé Brian Eno et David Byrne, samplant à tout va, dès 1981. Appelez ça le grand mix mondial. De plus en plus souvent, cependant, l'idée n'est plus seulement de piocher un simple matériau sonore mais d'investir carrément le terrain d'exploration. Avec souvent un message plus ou moins explicite: loin de l'abstraction futuriste des bleeps électroniques, se reconnecter avec le concret d'une planète maltraitée, usée par une modernité particulièrement prédatrice. C'est peu ou prou le sens de la démarche du Français Harold Boué. Connu jusqu'ici sous le nom d'Abstraxion, le Français a surtout peaufiné une techno-house, publiant à la fois sur le label Other People de Nicolas Jaar (l'album Break of Lights), ou sur sa propre enseigne, lancée avec le Bruxellois DC Salas, Biologic Records (She Thought She Would Last Forever). Depuis 2018, il s'agite aussi sous le nom de Lion's Drums. Basé à Marseille, cité melting-pot par excellence, Harold Boué y glisse des grooves plus "tribaux", tournés vers des rythmiques venues du monde entier. C'est d'ailleurs dans cette quête d'ailleurs que le musicien est tombé un jour sur une émission radio évoquant les Kagabas. Également désignés sous le nom de Kogis, ils forment un peuple amérindien de Colombie. Localisés dans les montagnes de la Sierra Nevada de Santa Marta, au début de la cordillère des Andes, ils y ont longtemps vécu en totale autarcie. Si celle-ci est aujourd'hui bousculée par le monde extérieur, les Kagabas tiennent malgré tout à leur indépendance -sur Wikipédia, on apprend qu'ils auraient même refusé la vente de café équitable, "afin de se protéger du monde occidental industrialisé". En mai 2019, Harold Boué est parti sur place, aidé par l'ONG Nativa qui cherche à sauvegarder le biotope local, en collaboration avec les Kagabas. Le producteur va essentiellement y découvrir des chants, fruits d'une longue tradition orale. "Il existe par exemple des chants pour le singe, le cerf, le serpent, mais aussi pour le rire, la mort, raconte le musicien. Chanter est une manière pour les Kagabas de se sentir en sécurité au milieu de ces animaux et de ces concepts, de vivre en paix parmi eux sans les craindre et avoir besoin de les chasser." Guidé par le Mama, le guide spirituel du village, le Français va donc enregistrer airs, dialogues et sons de la forêt. Sur un morceau comme Deer, les percussions et le beat électronique visent clairement la piste de danse. Mais bien plus souvent, c'est la voix des Kagabas qui est au centre, la trame ambient/new age se faisant minimale. Évidemment, nous sommes en 2021, et ce genre de démarche ne peut faire l'économie d'une réflexion sur l'appropriation culturelle. Harold Boué explique avoir eu l'accord des intéressés. Mieux: tous les bénéfices de l'album sont reversés à l'ONG Nativa. Une cohérence et un jusqu'au-boutisme qui font parfaitement rimer musique et éthique.