À l'ère du single, de la musique kleenex, celle du vide intersidéral, de la rentabilité, de l'urgence et d'une superficialité élevée au rang de vertu, Julia Holter est une jolie anomalie. Sa musique, ses disques demandent du temps, nécessitent de l'attention et un véritable effort de concentration (lire également la critique d'Aviary ci-dessous). Un certain apaisement même. Née le 18 décembre 1984 à Milwaukee, dans le Wisconsin, Julia Shammas Holter est la fille d'une académicienne et historienne (Carole Shammas) et d'un guitariste country qui entonnait des chants de travail dans les rallies, a un jour joué avec Pete Seeger et avait étudié à l'unif les musiques électroniques... Julia, qui a de lointaines origines norvégiennes, a grandi sous le soleil de Los Angeles, fréquenté l'académie de musique Alexander Hamilton High School et appris la composition au California Institute of the Arts.

Holter, c'est un peu la cousine de Joanna Newsom, Kate Bush, Juana Molina et Laurie Anderson. "Je ne sais pas si j'écoute des trucs compliqués. Il faut que je regarde dans mon téléphone, sourit la multi-instrumentiste devant un jus d'orange pressé et un café, perturbée par le son envahissant d'une femme de ménage et de son aspirateur. Ces derniers temps, j'apprécie énormément The Long Sleep , le dernier album de Jenny Hval, et le nouveau disque de mon petit ami Tashi Wada... J'écoute de la musique que je trouve spéciale. Des choses que beaucoup de gens décrivent comme intenses."

Holter, qui a notamment joué dans le groupe de l'icône folk Linda Perhacs, collaboré avec Jean-Michel Jarre et composé la bande originale du biopic consacré au boxeur Vinny Pazienza (Bleed for This), est à la fois physique et intello. Son premier album était inspiré par l'auteur grec Euripide et le troisième par Gigi, une nouvelle de Colette...

"J'ai commencé à bosser sur Aviary l'année dernière. Le climat était assez particulier. Après l'élection de Trump, j'ai ressenti une espèce de silence artistique. Ça semblait presque inapproprié de faire quoi que ce soit. Personnellement, je trouvais pratiquement déplacé de faire de la musique. Il s'agit de politique, pas de ma vie. Mais le succès de Trump comme le Brexit en Angleterre ont vraiment affecté beaucoup de gens. Je ne savais pas trop ce que je faisais créativement parlant. Je me suis donc immergée dans le son." Holter a notamment trouvé du réconfort dans la musique de Vangelis pour Blade Runner... "Je ne sais pas pourquoi mais elle me rassurait. Ce son de synthé m'a d'ailleurs réellement inspirée. J'ai beaucoup cherché au clavier."

Cacophonie du monde

Né dans l'improvisation, Aviary a aussi été profondément marqué par un livre d'Etel Adnan, cette poétesse et peintre américaine née à Beyrouth en 1925... Un ami lui avait prêté le roman Sitt Mary Rose, qui parle de la guerre civile au Liban. Holter en a acheté un autre: le recueil de nouvelles Master of the Eclipse... "Son bouquin commence avec une question: quel est le but de la poésie en cette époque misérable? Une interrogation qui forcément me parlait. Elle y raconte notamment l'histoire d'un poète irakien à Bagdad, toute la douleur à laquelle il fait face et qui le détruit. Je ne peux pas prétendre que je comprends. Mais la façon qu'elle a de l'évoquer, je m'en sens proche. Dans l'expression de l'expérience humaine et artistique. "Je me suis retrouvée dans une volière (aviary) pleine d'oiseaux hurlants", écrit-elle. Elle visualisait son ami poète dans le ciel, quelque chose de très intense. Ça m'a alpaguée. Plus loin dans son livre, elle parle aussi de souvenirs. Or, dans la pensée médiévale, les cages d'oiseaux étaient vues comme des entrepôts à souvenirs... Des connexions dingues avec mon travail."

Holter nourrit en effet un petit penchant pour la musique du Moyen Âge. Le morceau Chaitius part d'une chanson de troubadour en langage occitan. "Ça sonne pour moi comme du portugais ou du latin. J'ai mélangé ça avec l'anglais et j'ai imaginé ces oiseaux venir voler et chanter. Le médiéval m'a toujours branchée. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce que je viens de Los Angeles et qu'on n'y a pas une bien vieille histoire. Quand j'entre dans un musée, c'est souvent l'art médiéval qui m'interpelle le premier."

En attendant, Aviary est bien de son temps. Il reflète la cacophonie de notre monde. Toutes ces voix qui s'élèvent, se superposent, essaient de faire entendre les désirs, les rancoeurs face aux scandales politiques, aux catastrophes naturelles... "Cette cacophonie a toujours été là. Dans mon esprit, dans ma personnalité. Mais il y a aussi celle des réseaux sociaux, d'Internet, de l'information. Cette espèce de grondement permanent... Breaking news par-ci, breaking news par-là. Aux États-Unis, j'ai vu des gens normalement sains s'emballer sur des théories conspirationnistes. Ce sont des choses qui viennent chercher en toi la colère, te donnent l'impression d'être en phase mais te déconnectent. Je dis souvent: oui, oui, j'ai vu ça sur Twitter alors que je n'ai même pas lu l'article qui allait avec... On vit trop souvent dans l'illusion et on se laisse tous piéger."

Julia Holter - "Aviary"

Distribué par Domino. ***(*)

Le 28/11 à De Roma (Anvers).

L'entrée en matière est björkienne, inquiétante, tumultueuse. Une espèce de cacophonie stridente aux violons bruitistes. S'ensuit le répétitif Whether,croisement entre Juana Molina et Cate Le Bon... Julia Holter n'est pas une fille facile à suivre mais s'aventurer sur ses pas et s'y agripper garantit un voyage singulier. Le périple avec Aviary dure plus d'une heure et demie. Une heure et demie (quinze morceaux) d'évasion spatiale, expérimentale et médiévale. Une heure et demie d'aventure sonore, d'exploration introspective et de questionnement artistique. Cérébral, exigeant mais définitivement intriguant et fascinant.