Chaque semaine, portrait d'un artiste belge par le prisme d'une passion qu'il cultive à côté de son métier.
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Quand on lui envoie un sms pour retarder le rendez-vous d'une petite demi-heure, sa réponse ne fait même pas semblant de cacher son soulagement. Quelques minutes de plus pour émerger, ça ne se refuse pas. La veille, Témé Tan était encore à Arles pour donner deux concerts. Et ce soir-là, c'est à Gand qu'il montera sur scène. Un agenda bien chargé pour celui qui ne sortira pourtant son premier véritable album qu'au mois d'octobre prochain. À vrai dire, cela fait un moment que l'on trace Témé Tan, alias Tanguy Haesevoets. Repéré d'abord au sein du projet éphémère Willerzie (un duo avec le batteur jazz François Legrain); puis en solo, avec un premier EP intitulé Matiti, en 2011, un autre de reprises, Quatro, quelques mois plus tard et, entre-temps, une série de singles aussi simples que solaires (Amethys, Ça va pas la tête?, Sé Zwa So, Champion). À chaque fois l'épaisseur de la coupe de cheveux change, mais l'effet de sa potion pop reste le même: imparable et lumineuse, à la fois alternative et instantanée. Au petit jeu des références, cela part dans tous les sens: de Mathieu Boogaerts à Tom Jobim, de Kanye West à Konono, de Pierre Barouh à Stromae. Un joli melting-pot donc, entre chanson, soul, hip hop et world, qui s'explique, entre autres, par son parcours: Tanguy Haesevoets est né à Kinshasa, avant d'atterrir en Belgique à l'âge de 6 ans. Mais aussi par son goût des voyages: dès qu'il peut, le musicien prend la tangente. Avec, à chaque fois, dans ses bagages, de quoi enregistrer des sons. On ne sait jamais... Souvent, il a également emporté ses affaires de basket avec lui. Des fois qu'une partie s'improviserait, comme ça, au débotté. C'est l'autre grande passion de Témé Tan. On dit que les obsessions que vous cultivez pendant l'enfance vous poursuivent à jamais. Celle de Tanguy a démarré vers 9 ans. "J'ai deux grands frères. Celui qui est juste au-dessus de moi, de quatre ans mon aîné, avait commencé le basket. C'était à l'époque du premier titre de Michael Jordan avec les Chicago Bulls, en 91. Je me souviens qu'il avait acheté une paire de Jordan incroyables!" L'année suivante, les Jeux olympiques se déroulent à Barcelone. Dans le cadre du tournoi de basket, les États-Unis peuvent envoyer pour la première fois des joueurs professionnels. Ils rassemblent donc une sélection des meilleurs joueurs de la NBA. Celle-ci gagnera tous ses matchs, sans que l'entraîneur ne demande le moindre temps mort et avec, à chaque fois, au minimum, trente points d'écart. "La dream team! Michael Jordan, Magic Johnson, Scottie Pippen... J'ai regardé ça avec mon frère, je trouvais ça dingue." Le virus est inoculé. Il ne le lâchera plus. Les débuts sont pourtant laborieux. "Je me suis inscrit à un premier stage. Mais je n'étais pas très bon. Je jouais dans un groupe où toutes les catégories d'âge étaient mélangées, je n'en touchais pas une. Je me rappelle le premier match: je n'ai jamais reçu le ballon (rires)." Mais il s'accroche. Et puis, un jour, arrive l'impensable. Le genre de moment qui vaut toutes les médailles d'or du monde. Tanguy s'en souvient comme si c'était hier. "Le jour où j'ai battu mon grand-frère! On avait installé un panier dans la cour, dans mon village, à Walshoutem, en Brabant flamand. On jouait en un contre un. Je vois encore très bien la scène. C'est la dernière action. J'ai le ballon, je vais tirer, mon frère n'y croit pas, au point de me laisser quasi lancer. Et je le mets dedans! Depuis, on n'a plus jamais joué ensemble. C'est que, dans la famille, le basket est un sujet sensible... (rires)" Le basket n'est pas le base-ball ou le football US. N'empêche: sa culture reste très américaine. C'est dans cette marmite-là en particulier qu'est tombé Tanguy. "Ado, j'étudiais en regardant les matchs de NBA. Je demandais à des potes de m'enregistrer le championnat sur Canal +. Le pire moment était celui des play-offs, qui se déroulaient toujours pendant les examens de fin d'année. J'avais quand même réussi à négocier avec mes parents un abonnement à Canal + pour cette période-là, que je payais moi-même. Toutes mes économies y passaient..." C'est aussi l'époque où l'on diffuse des matchs de NBA dans des grandes salles de cinéma, voire dans des salles de concert. "Comme à Forest National, par exemple. Je me rappelle que Dikembe Mutombo, le premier Congolais à jouer en NBA, qui était un peu notre héros, était venu présenter la soirée. On avait d'abord eu droit au film Blue Chips, avec Shaquille O'Neal et Penny Hardaway (réalisé par William -L'Exorciste- Friedkin, NDLR). Puis, les Bulls avaient battu les Orlando Magic." Et le basket belge dans tout ça? Il le suit de beaucoup plus loin, avoue-t-il. "Ce n'est pas par snobisme... mais quand, gamin, vous voyez tout à coup Michael Jordan apparaître dans un clip de Michael Jackson (pour le titre Jam, tiré de l'album Dangerous, en 92, NDLR), c'est un choc. Deux de mes idoles rassemblées dans la même vidéo!"En club, il est inscrit à Landen et acquiert un tout bon niveau. "Je ne figurais pas systématiquement dans le cinq de base, mais j'avais une bonne place dans la rotation. Malheureusement, j'avais un peu un rôle à la Dennis Rodman, à devoir choper le rebond et défendre (sourire)." Dans tous les cas, le projet est de passer pro. Mais c'est sans compter les interférences -des blessures, dont une à la cheville qui lui coûte sa saison- et les rencontres de la vie. À ce moment-là, celui qui l'a embauché dans l'équipe de basket a également commencé des cours de batterie. Il pense même monter un groupe, et cherche un chanteur. Tanguy, par exemple... "Un jour, à l'école, j'ai dû présenter au cours un auteur flamand. Cela m'ennuyait tellement que j'ai décidé de faire ma présentation en rappant. Ils se sont dit que si je savais rapper, je devais probablement pouvoir chanter."Cette année-là, il achète également un ticket pour un concert de la tournée Hello Nasty des Beastie Boys. Ce qu'il voit et entend le fascine complètement. "C'était comme une sorte de révélation. Après ce concert, je savais que je voulais faire la même chose. Et que je pouvais le faire.Je me suis lancé et depuis je n'ai plus arrêté." Avec quelques bases de solfège, mais surtout une grosse envie d'apprendre par lui-même, il bricole ses premiers morceaux dans son coin. Quand il déménage à Bruxelles, la messe est dite: "Je n'ai jamais cherché de nouvelle équipe. À la place, j'ai plutôt tenté de reformer un groupe."Évidemment, ce n'est pas aussi simple que ça. On ne se débarrasse pas comme ça d'une passion d'enfance, voire d'une culture familiale. "C'est le seul sport que j'aime". Le foot ? "Jamais été trop mon truc". Le tennis? "J'en ai fait un peu, mais ça m'a vite saoûlé". La natation? "J'adore nager, mais je n'aime pas les piscines." Bref. Si les rêves de compétitions de basket sont rangés sur le côté, le jeu, lui, continue d'occuper l'esprit. D'ailleurs, musique et sport sont-ils si éloignés? Témé Tan se rend par exemple vite compte qu'il n'est pas le seul dans le milieu à s'intéresser au basket. Un jour, contacté via sa page MySpace de l'époque, il doit se rendre à Paris pour rencontrer un label. Il profite d'un lift de l'ASBL Lézarts Urbains, qui s'occupe d'animer et documenter les cultures urbaines à Bruxelles et pour laquelle il a commencé à travailler, après l'université. "Dans la voiture, il y avait également Veence Hanao qui allait participer à une soirée slam en banlieue. J'ai découvert que c'était un fan fou furieux des Boston Celtics. Du coup, tout le long du trajet, on n'a pas arrêté de parler basket!" "Quand Boston perd, Kobe m'emmerde", rappait notamment le Bruxellois dans Chasse & Pêche. Ce ne sera pas la seule occasion pour les deux de causer, puisque Témé Tan se retrouvera à accompagner le rappeur sur la tournée de son premier album St-Idesbald. Et puis, dans la même clique, il y aussi le producteur Noza, ou encore Le Motel, alias Fabien Leclercq, qui enchaîne les concerts avec le rappeur Roméo Elvis. Ce sont encore les potes Pablo Casella (Little Dots), ou Youri Botterman, guitariste qu'on a pu entendre sur le dernier album de Damso (le morceau Peur d'être père), et qui a joué sur le Champion de Témé Tan. Cela étant dit, il n'y a pas que les artistes hip-hop qui sont baignés dans le basket. "Les gars de Great Mountain Fire aussi sont fans, pour la plupart." Remixé par Témé Tan, leur titre Magic s'est transformé en un hommage à la star Magic Johnson, parsemé de bruits de ballon et de samples de commentateurs de la NBA. Aujourd'hui, Témé Tan a toutefois nettement ralenti la cadence. Pour la sortie de son album, en octobre, il a bien le projet d'initier un tournoi. Mais cela sera la première fois qu'il remonte sur un terrain depuis un moment. Une question d'agenda, mais pas seulement. "Avant, je me débrouillais pour jouer tous les week-ends. Mais il y a un an, je me suis blessé au petit doigt en réceptionnant mal un ballon. Aujourd'hui, il me fait toujours un peu mal. Puis j'ai remarqué que j'ai perdu des sensations à la guitare. Du coup, c'est devenu plus risqué." Cela ne l'empêche pas de continuer à suivre les matchs de NBA dès qu'il peut, souvent tard le soir, après les concerts: "Quand je suis trop excité pour aller dormir, mais trop crevé pour faire quoi que ce soit de productif. Alors je regarde tout ce qui passe: des anciens matchs, des commentaires, des analyses sur les derniers transferts..." Et leurs montants faramineux ? "Je suis au courant, mais cela me semble irréel. Je regarde ça comme une fiction, comme d'autres suivent Game of Thrones."À cet égard, le sport peut créer du beau, ressembler à une épopée ou prendre des airs de tragédie grecque -"quand, pour son tout dernier match, Michael Jordan donne la victoire à son équipe en marquant à 3 secondes de la fin." Mais est-ce qu'à l'inverse la musique s'apparente parfois à un sport? "Carrément. C'est pour cela que j'aime regarder et écouter les commentaires des joueurs. Le parcours de quelqu'un comme Michael Jordan est très intéressant: voilà un joueur qui a souvent été cassé et recalé dans sa vie. On l'a refusé, par exemple, pour l'équipe de son lycée. Mais du coup, il a bossé son basket pendant tout l'été et il est revenu plus fort. Il fonctionne souvent comme ça: quand il est battu, cela devient une obsession, il veut revenir meilleur. Dans la musique aussi, un jour vous êtes génial, le lendemain, on a pris quelqu'un d'autre. J'ai dû apprendre à me fortifier par rapport à ça. Je m'inspire de lui. Quand je dois accuser le refus d'un organisateur de festival ou d'un programmateur radio, quand j'ai droit à une mauvaise critique dans la presse, j'essaie de m'en servir et de bosser à fond pour donner tort à celui qui m'a recalé. Même si je sais bien, dans le fond, que cela ne change pas souvent grand-chose."Ce n'est pas le seul enseignement que Témé Tan tire du sport, et du basket en particulier. Si la musique est aussi un sport collectif (souvent), de combat (parfois), elle nécessite pas mal d'endurance et de condition physique. Le mythe du sex, drugs & rock'n'roll a beau avoir la vie dure, dans les faits, la déglingue est difficilement gérable lors des tournées marathon. "Honnêtement, cela fait deux ans que je commence à vraiment enchaîner les dates, et je constate que pour tenir le coup, il faut avoir une certaine hygiène de vie. Pour l'instant, on est juste à deux sur la route, je joue seul sur scène, je dois transporter mes 32 kg de matos, préserver ma voix, etc. Donc je ne bois quasi pas d'alcool, et je ne la fais pas jusqu'au bout de la nuit. Du coup, de voir des athlètes rester en forme, cela me motive."Et vu le rythme tournée-promo-premier album des prochains mois, il en aura probablement pas mal besoin...