Bruxelles, fin juin. Alors que la discussion est déjà largement entamée, la manageuse d'Ibeyi déboule en trombe, le GSM collé à l'oreille. Tout en gardant son interlocuteur en ligne, celle qui est aussi leur mère demande aux jumelles: "Quand vous avez enregistré votre interview à Clique TV, est-ce que vous avez parlé du nouvel album à Mouloud (Achour, la figure de la webtv,NDLR)?". Regards interloqués. Oui. Non. Pas vraiment. Enfin, peut-être. Dans les yeux de la maternelle, un vent de panique: comme si tout le plan com' s'écroulait en direct, torpillé par l'enthousiasme de ses filles. Quelques semaines plus tard, la fameuse interview est diffusée. Il y a notamment cette scène cocasse: alors que la date de sortie du second album d'Ibeyi n'a même pas encore été annoncée, c'est... Mouloud Achour lui-même qui doit freiner ses auteures pour ne pas qu'elles en disent trop!
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Bruxelles, fin juin. Alors que la discussion est déjà largement entamée, la manageuse d'Ibeyi déboule en trombe, le GSM collé à l'oreille. Tout en gardant son interlocuteur en ligne, celle qui est aussi leur mère demande aux jumelles: "Quand vous avez enregistré votre interview à Clique TV, est-ce que vous avez parlé du nouvel album à Mouloud (Achour, la figure de la webtv,NDLR)?". Regards interloqués. Oui. Non. Pas vraiment. Enfin, peut-être. Dans les yeux de la maternelle, un vent de panique: comme si tout le plan com' s'écroulait en direct, torpillé par l'enthousiasme de ses filles. Quelques semaines plus tard, la fameuse interview est diffusée. Il y a notamment cette scène cocasse: alors que la date de sortie du second album d'Ibeyi n'a même pas encore été annoncée, c'est... Mouloud Achour lui-même qui doit freiner ses auteures pour ne pas qu'elles en disent trop! C'est vrai qu'elles sont bavardes, Naomi et Lisa-Kaindé Díaz. Si cela ne sonnait pas trop cliché, on écrirait qu'elles "pétillent". Visiblement, le succès de leur premier album éponyme, sorti en 2015 sur le label anglais XL Recordings (celui d'Adele, Radiohead, The xx...) et qui aura intrigué jusqu'à Prince, n'a en rien entamé leur spontanéité. Tout juste devine-t-on qu'elles ont appris, au fil des interviews, à brider un peu (juste un peu) leur ping-pong verbal. Leurs paroles s'enchaînent toujours, se superposent même, l'une tempérant ou contredisant régulièrement l'autre. Mais souvent aussi, pour ne pas embrouiller davantage la discussion, elles parviennent à se contenter d'un regard -"elle m'a comprise", sourit Naomi après l'un de ses coups d'oeil appuyés. Elles ne sont pas soeurs pour rien. Jumelles pour le coup, mais étonnamment différentes. En l'occurrence, les caractères sont parfaitement définis. Cheveux lissés, Naomi passe pour l'extravertie, dissipée et bordélique. Coupe afro abondante, Lisa est à l'inverse la bonne élève, disciplinée et appliquée. C'est elle qui compose et écrit la plupart des titres, là où sa soeur se concentre davantage sur les percussions et la production. Ces différences s'entendent aussi. Fêtarde, fan de hip-hop, Naomi a la voix légèrement cassée. Plus sage, inconditionnelle de Nina Simone, Lisa continue de vibrer comme une petite fille -"d'autant plus quand je m'emballe, ma voix monte vite très haut". Et ce jour-là, elle est particulièrement enthousiaste... Un bref rappel des faits, d'abord. Le projet Ibeyi est apparu en 2015. Le mot signifie "jumeaux" en yoruba, langue d'Afrique de l'Ouest que les esclaves ont "ramenée" avec eux, de l'autre côté de l'Atlantique. Banni sur les terres étasuniennes, il a continué à être parlé en Amérique latine et aux Antilles. À Cuba, notamment. Nées en France, les soeurs Díaz y ont de solides racines familiales. En effet, leur père n'est autre que Miguel "Angá" Díaz. Célèbre percussionniste cubain décédé en 2006, il a fait ses armes au sein du groupe emblématique Irakere, ou encore avec le célèbre Buena Vista Social Club. C'est lors d'un concert à Londres qu'il a rencontré Maya Dagnino, Française d'origine vénézuelienne, avec qui il aura trois enfants. Au magazine Fader, celle-ci racontait récemment comment son mari l'avait notamment initiée à la santeria, rite yoruba basé sur le culte des divinités orishas... On comprend mieux d'où vient le parfum de spiritualité que semble souvent dégager la musique d'Ibeyi. Entre rythmes ancestraux et programmations électroniques, le premier album des deux soeurs tournait ainsi beaucoup autour du thème de la mort et de la disparition. Celle de leur père, alors qu'elles n'avaient que onze ans. Mais aussi de leur grande soeur Yanira, décédée en 2013 d'une rupture d'anévrisme. "Let's remember with rhythm our loved ones that are gone", chantaient ainsi Lisa-Kaindé et Naomi sur le titre Think of You. Cette gravité, ou en tout cas cette manière d'aborder sans détour des sentiments très profonds, c'est ce qui a attiré en grande partie Richard Russell, producteur/musicien/ fondateur du label XL Recordings. Lisa-Kaindé explique: "Il n'arrêtait pas de dire que les jeunes artistes aujourd'hui manquaient de "soul", ce truc un peu compliqué à décrire, sinon comme une sorte d'engagement. Du coup, l'une de ses connaissances lui a envoyé un lien vers une de nos vidéos sur YouTube. Il n'a pas écouté directement mais un mois plus tard, il a eu la même conversation avec une autre personne." Russell décide alors d'envoyer quelqu'un vérifier sur place. "C'était notre premier concert sous notre nom, dans un petit club, le Sunset, à Paris. Ce qui est marrant, c'est qu'on ne savait pas du tout de quoi il était réellement question. C'est notre mère qui a dû nous dire avant le concert que c'était très important!" Directement après le show, le contact est établi. Un mois plus tard, les filles se retrouvent en studio avec le boss de XL... On pourrait évidemment discuter pendant des heures du postulat de Russell sur le manque supposé d'implication des artistes de la jeune génération. À l'inverse, il est également possible de s'étonner de voir deux jeunes femmes, âgées alors d'à peine 20 ans, aborder des thématiques aussi plombées. Lisa-Kaindé: "Oui, peut-être. Mais pour être franche, je n'ai pas l'impression que c'est forcément beaucoup plus présent chez les artistes plus âgés. En général, c'est rare d'évoquer la mort en musique... Je ne sais pas... Je pense qu'en fait, ça ne devrait même pas poser question: l'âge, le sexe, tout ça. Forcément, ça a une influence. Mais ça ne devrait pas être quelque chose de primordial. Pas au point d'enfermer dans des cases." Si, dans la dynamique interne d'Ibeyi, chacune des soeurs Díaz semble à l'aise dans son rôle -en gros, Naomi la délurée Vs Lisa la méthodique-, c'est aussi le seul qu'elles sont prêtes à endosser. Car pour le reste, Ibeyi ne veut surtout pas se retrouver limité à une étiquette. Ou que l'on s'arrête aux premières impressions. Comme le prouve un second album, Ash, plus extatique, moins plombé que le premier. On y trouve par exemple le titre Deathless (sur lequel apparaît le saxophone de Kamasi Washington). Le morceau est né d'une mauvaise expérience vécue par Lisa-Kaindé, le souvenir d'un contrôle policier abusif, à Paris, alors qu'elle avait seize ans. De cet épisode personnel, Ibeyi a tiré un hymne collectif. Il sonne comme un poing levé pour protester contre un débat qui semble de plus en plus se réduire à des oppositions simplistes et binaires, un monde qui fige les identités alors qu'elles ne cessent pourtant de bouger et d'évoluer. Échapper au délit de faciès, voilà donc ce qui préoccupe le plus les soeurs Díaz aujourd'hui. Ne pas se retrouver coincées dans une image, dans une époque qui n'en consomme jamais assez. "Dès le départ, on s'est d'ailleurs posé ces questions. En tant que femmes, comment voulait-on être perçues, représentées? On n'avait pas envie du plan "deux jeunes filles un peu mignonnes, l'une des deux qui a en plus les yeux verts", tout ça... Notre réponse a été de réaliser un premier clip, Oya, où l'on n'apparaît pas. Pour le deuxième, River, ça devenait compliqué de continuer à se cacher. Alors on a essayé de trouver une manière différente de se montrer: sans maquillage, filmées sous l'eau."Sur le nouvel album figure le morceau Transmission. Samplant le poème de Claudia Rankine, Citizen: An American Lyric, et citant un extrait du journal de Frida Kahlo (lu par leur mère), il sert de charnière à un disque qui, après l'introspection de son prédécesseur, se tourne davantage vers l'extérieur. En mettant notamment en lumière la place de la femme dans la société, et ce qui lui reste comme terrain à conquérir. Le morceau No Man Is Big Enough for My Arms vient lui aussi nourrir cette affirmation. Son titre est tiré d'une phrase du livre de Jennifer Clement, Widow Basquiat, consacré à la compagne du peintre mort en 1988, à l'âge de 27 ans. Ibeyi y sample un discours de Michelle Obama. "The measure of any society is how it treats its women and girls", insiste l'ex-First Lady, mettant en avant la nécessité de l'émancipation féminine. "Ses mots sont d'une force et d'une poésie dingues! En général, c'est un sujet qui nous est très cher. On est conscientes qu'il est important de dire à chaque fille, chaque femme, qu'elle compte, qu'elle doit avoir de l'estime pour elle-même. Car on a beau se considérer personnellement comme des jeunes femmes indépendantes, on voit bien qu'autour de nous, ça reste compliqué. Y compris pour notre génération. Bien sûr qu'il y a eu des progrès, mais ces derniers temps, on a surtout eu l'impression d'assister à une série de retours en arrière. C'est très troublant."S'il y a bien une icône féministe dans la pop actuelle, c'est Beyoncé. L'an dernier, Naomi et Lisa-Kaindé apparaissaient d'ailleurs aux côtés de la star, inscrites au générique de l'album-vidéo Lemonade. Que pensent-elles alors de certaines critiques pointant la contradiction de ces chanteuses prenant d'un côté la pose féministe, tout en continuant à jouer sur le côté sexy, alimentant de la sorte l'exploitation du corps féminin? Naomi: "Je pense qu'il n'y a pas une seule forme de féminisme. Si on a envie de montrer son corps, pourquoi s'en priver?" Lisa-Kaindé: "Récemment, notre mère a posté sur Internet un strip qui illustre ça à la perfection. Dans un premier temps, on voit une femme vêtue légèrement, sur laquelle un intégriste enfile une burka. L'image suivante, un Occidental arrive et arrache la burka, laissant la femme complètement nue... Ce qui est insupportable, c'est qu'à chaque fois on a l'impression que ce sont les hommes qui nous dictent comment nous devons nous habiller ou nous déshabiller, ce que nous pouvons mettre ou enlever. À cet égard, Beyoncé fait exactement ce qu'elle veut. La question la plus importante est de savoir pour qui on le fait. Pour moi, parce que j'en ai envie? Ou parce que je sais que ça peut vendre? Si la réponse est "je le fais pour moi, parce que je me sens belle, forte, sexy", alors allons-y!"