Ce vendredi, j'ai racheté Meat Is Murder, l'album que les Smiths ont sorti en février 1985. Marre de l'écouter en MP3 ou sur YouTube, perdu le vinyle il y a bien longtemps déjà, visiblement jamais eu le CD. 5 balles au soldeur et cette affaire était réglée. Pas le moindre regard de travers, pas la moindre gêne. Les Smiths fin 2019, si on en croit Twitter du moins, c'est pourtant quasi un crime de la pensée. Suite à ses dernières singeries, tout un tas de fans ressentent en effet vis-à-vis du chanteur Morrissey un dégoût définitif et considèrent qu'acheter sa musique, neuve mais aussi ancienne, et aller à ses concerts, c'est se montrer complice d'une personnalité d'extrême droite. J'en ai vu proposer plus qu'un boycott temporaire, carrément qu'il soit dévalorisé et gommé de la grande histoire de la pop. Il se partage aussi beaucoup de chroniques où d'anciens fans expliquent leurs tourments intérieurs à voir ainsi une idole de jadis partir complètement en saucisse. Je ne comprends pas trop ça. Je trouve même carrément effrayant qu'on en soit à très sérieusement remettre en question la démarcation entre la production artistique et la personne qui la produit. Louis-Ferdinand Céline: génie littéraire, pure ordure... Ça me semblait tout de même réglé depuis longtemps, ce genre d'enroule: l'un n'empêche pas l'autre et inversement, laissons la justice faire son travail et le commerce le sien.... C'est quoi d'ailleurs, la suite? Un casier judiciaire vierge et un certificat de bonne vie et moeurs avant la permission de chanter des chansons et de tourner des films?

Ma découverte des Smiths a été une énorme claque mais je n'ai jamais été subjugué par Morrissey. J'aimais et j'aime toujours ce qu'il écrivait dans ses chansons. Dans ses interviews, j'ai pu le trouver sensible et éclairé sur certains sujets de société mais il n'en était pas moins déjà fort limite sur beaucoup d'autres. Et puis, pour parler franchement, à 15 ou 16 ans, je n'étais définitivement pas le genre de gamin qui se reconnaît dans Morrissey ou a envie de devenir Morrissey. Non mais chopez-moi une photo des Smiths et analysez-la: généralement à l'arrière, nous avons Mike et Andy, autant dire Michaël et André et ils ont tous les deux une tronche, une coiffure et des fringues de footeux moldaves. Puis, il y a cette grande endive de Stéphane-Patrick, dit Le Moz. Une allure certaine, une arrogance plaisante mais surtout un air torturé, gauche et d'affreux sourcils. Alors qu'à côté, on a tout aussi arrogant, voire plus même, mais en plus glam-rock, en plus voyou, en plus Velvet, en plus sexy: Johnny Marr. Un petit génie de la guitare qui tronçonne grave alors que Morrissey geint. Un "lad" qui conseille en interview du funk et du rock sixties, parle de drogues et balance des trucs marrants là où l'autre en rajoute des caisses et des caisses et des caisses sur sa non-sexualité et son ennui existentiel. Donc, voilà. Moi, à 15 ans, je n'ai aucune envie d'être Morrissey, autant me pendre direct. J'ai envie d'être Johnny Marr et de bouffer la Terre entière.

Et puis, toujours à 15 ans, la sortie de Meat Is Murder, c'est aussi un fou rire qui n'est toujours pas terminé. Sur l'album, des chansons comme The Headmaster Ritual, Well I Wonder et Barbarism Begings at Home m'atomisent certes le coccyx mais il y a aussi, tout à la fin du disque, la chanson-titre. Meat Is Murder, donc. Avec ses samples de vaches et d'agneaux que je m'amuse très vite à imiter: "... this beautiful creature must die... MEUUUUUHHH.... MEUUUUUHHH... BEEEEHEHEEE... BEEEHEHEEE... A death for no reason and death for no reason is... Murder! MEUUUUUHHH... MEUUUUHHH... BEEEHEHEE... BEEHEHEE..." Depuis 35 ans, à chaque écoute, je suis hilare. Parce que c'est vraiment too much et puis aussi, parce que je suis certain que si Morrissey se sentait très habité et très concerné par cette chanson, les trois autres ont fort probablement toujours rêvé de la jouer au Muppet Show. BEEEHEHEEE.

J'ai donc toujours trouvé Morrissey bien relou. Ce qui ne change à l'alchimie des Smiths, à la force de leurs disques, à leur poids historique et à l'amour que j'ai pour ce groupe. Vouloir boycotter les Smiths parce que Morrissey en faisait partie, pour moi, c'est dès lors comme de boycotter tous les films jamais sortis par Miramax parce que c'était la boîte d'Harvey Weinstein ou les éditions Casterman parce qu'elles ont un jour publié Tintin au Congo. C'est un délire purificateur disproportionné, fou, injuste et tout simplement dégueulasse. C'est punir la classe plutôt que celui qui a lancé la boulette. C'est brûler tout un village parce qu'un combattant ennemi y a été nourri. C'est bombarder une ville après que l'un de ses administrés se soit fait exploser dans un bus du pays voisin. Je peux cela dit tout à fait comprendre que vu que les fan-clubs des Smiths et de Morrissey ont souvent ressemblé à une secte au culte de la personnalité délirant, beaucoup d'anciens adorateurs se retrouvent vraiment tourmentés maintenant que les tares du gourou sont non seulement démasquées mais aussi de plus en plus indéniables et humainement problématiques. Je peux comprendre, mais je ne compatis point. Cela me fait même encore plus rire que les vaches de Meat Is Murder. Imaginez le même topo en France. Vous adorez Bertrand Belin ou Philippe Katerine et 30 ans plus tard, le masque social tombe et c'est Michel Sardou.

Continuer à danser sur Michael Jackson et d'apprécier les films de Polanski n'est pas se montrer complice de crimes impunis. Ce n'est pas cautionner et encore moins excuser quoi que ce soit au nom de l'art.

Ça me fait aussi forcément penser à Michael Jackson et Roman Polanski, auxquels on reproche des choses bien plus graves qu'une franche sympathie pour Nigel Farage. Dans leurs cas aussi, beaucoup ont l'air de se demander si on peut encore apprécier les albums de l'un et les films de l'autre. Je n'ai aucune sympathie, ni aucune tolérance pour la pédophilie et le viol, mais je ne comprends pas très bien en quoi zapper des mémoires et des playlists Thriller, l'une des meilleures soupes au monde, et Off The Wall, cette monstruosité funk, contribuerait à rendre le monde plus sûr pour les enfants? Si les albums de Jackson étaient mentalement contagieux et faisaient l'apologie de la pédophilie, on pourrait certes discuter, mais ce n'est pas le cas et je ne pense pas que qui que ce soit ait jamais ressenti une soudaine envie d'emmener des garçonnets voir les lamas au zoo après avoir écouté Dirty Diana. Pareil pour Polanski: qu'il finisse sa vie en taule est une chose mais pourquoi faudrait-il dans la foulée descendre aux oubliettes des chefs d'oeuvres comme Répulsion, Le Locataire et Chinatown? Continuer à danser sur Michael Jackson et d'apprécier les films de Polanski n'est pas se montrer complice de crimes impunis. Ce n'est pas cautionner et encore moins excuser quoi que ce soit au nom de l'art. Ecouter Meat Is Murder ou même les albums plus récents de Morrissey, ce n'est pas soutenir le Brexit (ou le veganisme). C'est consommer de la culture et cette culture, en l'occurrence, est souvent irréprochable, et même carrément au-dessus du panier.

On va encore me répondre "ah mais si le pédophile était boulanger, vous ne diriez pas que ses baguettes étaient bonnes". Mais évidemment que si, je le dirais, puisque c'est vrai. Ce qui ne signifie pas du tout que je déplore que le boulanger soit en prison et que me voilà privé de bon pain. Cela signifie plutôt que je déplore que certains en soient à vouloir cramer la boulangerie, détruire la recette de la fameuse baguette, pendre la femme, les enfants, les employés et même les clients du boulanger et puis aussi arrêter le pain, sait-on jamais que c'est le seigle qui transforme les honnêtes gens en pédophiles. Autrement dit, oui, les films de Roman Polanski font moins de dégâts sur les consciences que la mentalité des polars de Charles Bronson et les emballements sur Internet. Qui, eux, semblent vraiment contagieux.