Trône. Ixelles. Rue Goffart. Un dimanche soir de mars. La porte se trouve au fond d'une grande cour assez sombre pour qu'on loupe une marche d'escalier. Paraît que l'été, il y a même moyen de barboter dans une piscine. Aujourd'hui, c'est Pardans. Un groupe de post-punk/no wave danois. Devant, ça parle anglais avec un accent du sud de l'Europe. Dedans, le mec qui fait payer les entrées (5 euros messieurs dames) est aussi celui qui sert les bières (spéciales). C'est dans un immense immeuble, un ancien hôpital psychiatrique, que les zozos de BRNS et leurs potes organisent régulièrement ce qu'ils ont récemment et sobrement intitulé les Concerts de légende. "On a commencé par dépanner des groupes avec lesquels on avait sympathisé et qui cherchaient des dates sur Bruxelles, explique l'un des gentils organisateurs Antoine Meersseman. Un de nos amis, Mathias, est en coloc ici et avait déjà testé les lieux. L'endroit avait un chouette potentiel. On s'est donc lancés et on s'est ensuite mis à contacter les artistes nous-mêmes. Ce qui n'est vraiment pas sorcier avec Internet et les réseaux sociaux."
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Trône. Ixelles. Rue Goffart. Un dimanche soir de mars. La porte se trouve au fond d'une grande cour assez sombre pour qu'on loupe une marche d'escalier. Paraît que l'été, il y a même moyen de barboter dans une piscine. Aujourd'hui, c'est Pardans. Un groupe de post-punk/no wave danois. Devant, ça parle anglais avec un accent du sud de l'Europe. Dedans, le mec qui fait payer les entrées (5 euros messieurs dames) est aussi celui qui sert les bières (spéciales). C'est dans un immense immeuble, un ancien hôpital psychiatrique, que les zozos de BRNS et leurs potes organisent régulièrement ce qu'ils ont récemment et sobrement intitulé les Concerts de légende. "On a commencé par dépanner des groupes avec lesquels on avait sympathisé et qui cherchaient des dates sur Bruxelles, explique l'un des gentils organisateurs Antoine Meersseman. Un de nos amis, Mathias, est en coloc ici et avait déjà testé les lieux. L'endroit avait un chouette potentiel. On s'est donc lancés et on s'est ensuite mis à contacter les artistes nous-mêmes. Ce qui n'est vraiment pas sorcier avec Internet et les réseaux sociaux." Ces dernières années, les salles établies, institutionnelles voire historiques de Bruxelles (Ancienne Belgique, Botanique...) ont vu pulluler aux quatre coins de la ville des endroits plus intimes, plus roots, plus rock'n'roll où vivre la musique. "Un peu comme tout le monde je pense, j'en ai eu ras-le-bol d'aller tout le temps dans les mêmes lieux, d'y croiser les mêmes têtes. marre des concerts chers et des boissons qu'on paie avec des jetons. Ici, on veut que les gens se sentent chez eux. L'entrée est à 5 balles. Les gens ne prennent pas beaucoup de risques... Parfois, on ne voit pas très bien quand il y a du monde mais tu passeras de toutes façons un moment et une soirée plus mémorables qu'au Bota. C'est une tendance logique selon moi face au côté oppressant des vieilles salles traditionnelles avec leur politique tarifaire agressive et leur accueil pas toujours très sympa du public... Ces endroits où on te fout un coup de pied au cul une demi-heure après la fin du concert. Même quand la programmation est cool, tu as l'impression d'être dans un supermarché de la musique." Dans le même esprit, mais pas tout à fait, il y a le Homeplugged rue Moris, à Saint-Gilles. Une bâtisse de maître où des groupes parfois bien rock'n'roll comme Wand ou Violence Conjugale jouent dans le salon. Certains écrasent leurs clopes sur le parquet. Les plus téméraires se jettent depuis la cheminée. Avec le chien, tout pépère, qui se promène entre les musicos pendant les concerts. Et les toilettes à l'étage, dans la grande salle de bains de Iacopo Curatolo. L'ingénieur du son a commencé dès 2009 à faire jouer des groupes chez lui. "Au départ, ça n'avait rien à voir avec l'organisation de concerts, glisse-t-il. Je travaillais avec Faustine Hollander, une amie d'enfance, qui jouait dans des salles de plus en plus grandes. Je cherchais avant tout à amortir les coûts, à payer la location de matériel. On a monté une soirée qui fut un flop total. On n'avait vendu que 20 tickets. J'ai annulé et on a remboursé." Ça se passera nettement mieux avec Kacey Johansing, une jeune folkeuse de San Francisco à qui il déclare sa flamme musicale via Myspace. "Elle cherchait justement une date à Bruxelles. Je lui ai proposé mon salon et 150 euros." La demoiselle apprécie et lui envoie des potes. Homeplugged (un clin d'oeil aux Unplugged de MTV) est né. "Je ne connaissais pas vraiment la démarche et le principe des house shows. J'avais surtout flashé sur les Concerts à emporter de Vincent Moon et de la Blogothèque. Cette idée de créer des oeuvres d'art musicales à un moment donné. On a fait naître une ambiance. On s'est mis à fabriquer notre studio. Depuis 2012, on a enregistré tous les groupes qui passaient chez nous. Dans notre démarche de geeks, on a amélioré nos captations. Il s'agit maintenant de les exploiter. Et dans cette optique, le plus dur est d'obtenir le feu vert des labels." Comme Trône, Homeplugged, où Iacopo programme avec son pote Greg Ewing (dernier concert de la saison le 22 avril avec les Canadiens de Chocolat), vibre dans un joyeux élan communautaire. L'illustratrice Camille Lavaud y a habité gratuitement en échange d'affiches et de flyers... "J'ai beaucoup de chance, reconnaît Curatolo. La baraque appartient à mon père. Je ne paie pas de loyer. Homeplugged, c'est une maison. Ça ne prend vie qu'avec des gens dedans. Au début, je voulais tout faire tout seul. Mais tu ne peux pas gérer le son en haut et en bas, servir au bar, tenir la porte et en même temps préparer à bouffer." Ah oui. Iacopo fait à grailler. Parce que ses concerts à la maison, en punk pragmatique, il les veut maintenant éthiques et responsables. Organiser des concerts chez soi est le meilleur moyen de se fâcher avec son voisinage... "J'ai avancé les festivités mais il est compliqué de faire venir les gens à 20 heures sans leur offrir quoi que ce soit à bouffer, sourit-il. Je viens du punk, du DIY, mais il faut bien se dire que tu t'inscris dans un cadre déterminé. Urbanistique, social. J'essaie donc de respecter les voisins et le sommeil de leurs enfants. Certains viennent de temps en temps au concert. L'un d'entre eux m'a même donné un synthé modulaire. D'autres par contre ne me disent plus bonjour." Les relations sont plus faciles depuis qu'il a fait une croix sur les afters sauvages et débridées. "On s'est assagis. On évite soigneusement le tapage nocturne. C'est pas l'heure qui fait l'intérêt de tes concerts." Du côté de Trône, on descend à la cave une fois le live terminé. "Le concert en lui-même, ça va, estime Antoine Meersseman. Mais le concept, c'est aussi qu'après on mette du son. Que les gens dansent, qu'on fasse un peu la nouba. Sur ce plan-là, on arrive au bout d'un truc. Faut qu'on trouve d'autres endroits." En face de Tour & Taxis, le long du Canal, à deux pas de ce Magasin 4 aux allures de grand frère ("au départ le Magasin 4, c'était un squat, il vient de cette école DIY", notait Curatolo), le Barlok a ouvert ses portes en décembre 2014 dans un hangar via l'association Toestand qui réactive par l'usage (temporaire) des bâtiments bruxellois abandonnés. Les lieux que le Barlok devra quitter l'an prochain appartiennent à l'IBGE, l'Institut bruxellois pour la gestion de l'environnement. Au Barlok, avec ses airs de squat culturel rock'n'roll, on peut découvrir beaucoup de choses allant à contre-courant de la culture dominante et commerciale. Des musiques plus noise et expérimentales, des projets queer... On y accueille aussi des résidences d'artistes, des workshops. Le Barlok est un lieu alternatif autogéré. Un lieu qui se veut différent, communautaire et ouvert à tous. Sans discrimination financière. À l'entrée donc, c'est prix libre. Chacun paie ce qui lui plaît. On croise des gens qui savent ce qu'ils viennent voir et n'hésitent pas à débourser cinq euros comme des petits jeunes qui sortent 40 cents de leur poche et leur cannette de l'autre. Les groupes savent où ils mettent les pieds. Ils sont payés par les entrées et peuvent dormir sur place puisque les lieux mettent trois chambres, une salle de douche et une cuisine à disposition. L'économie de ces concerts à la sauvage se calcule moins en termes de rentabilité, que de plaisir, de fête, de partage, de rencontre. Le peu de bénéfice est généralement réinvesti dans du matériel et des événements futurs. "On ne gagne pas de fric avec ça, ponctue Iacopo du Homeplugged. Mais depuis 2016, on n'en perd plus non plus. Les concerts ne nous coûtent pas un seul centime." "On nous impose des dates plus qu'on ne les choisit mais on s'en fout. Le truc, c'est qu'on bénéficie de cachets pas trop chers, reprend Antoine Meersseman. Genre entre 200 et 400 balles. Les groupes débarquent chez nous quand ils ont un day off dans leur tournée. Ils peuvent loger au-dessus. On attire souvent une centaine de personnes pour des trucs qui, avec leur notoriété, feraient 30 préventes au Botanique. Tout le monde est gagnant. Ça offre une diversité culturelle de malade." Organisateur nomade, kraut-space rock-ambient-drone et plus si affinités, Marc Gérard, l'homme derrière le collectif Mental, né d'une émission radio sur FM Brussel, monte des gigs depuis cinq ans maintenant. Il a un faible pour le Bunker Ciné-Théâtre. Un ancien laboratoire de développement de films à proximité de la gare du Nord et de son quartier chaud, réaménagé il y a une quinzaine d'années par un cinéaste et dessinateur liégeois, Patrice Bauduinet. "Ça a vraiment du cachet. Une gueule particulière, industrielle. Il met son espace à disposition pour des concerts à des prix très raisonnables. Mais ça demande de l'investissement. Faut amener ta sono, ton ingé son. Tu peux y faire entrer 130 personnes." Marc s'est aussi mis à collaborer, chaussée de Louvain, avec le Labokube. Un espace de création et de diffusion artistique où il fera jouer le 7 mai Laetitia Sadier et son Source Ensemble. "Là, ils proposent aussi des ateliers ou encore des brunchs électroniques les dimanches. Des expos et des concerts de jazz. C'est très discret, caché dans une arrière maison. Eux veulent tout collectiviser. Ça me permet de limiter les risques. Parce que je fais tout avec mon argent de poche. Oui, par passion pour la musique. Puis aussi pour avoir un lien privilégié avec les groupes. Leur préparer à manger. Les faire dormir à la maison comme Camera ou Jozef van Wissem. Certains deviennent journalistes pour rencontrer les artistes qu'ils apprécient. Moi, j'organise des concerts." Dans la vraie vie, Marc travaille avec des ingénieurs en informatique dans la communication. Il n'est pas musicien. il a commencé par écrire des critiques pour le Webzine Shoot Me Again. "Quand tu regardes l'histoire des concerts à la maison et du DIY, ce sont souvent des musicos, des artistes, des gens de près ou de loin du métier derrière", note Iacopo. Des concerts, on peut aussi en voir gratuitement dans des magasins de disques. C'est le cas chaque semaine aux Balades Sonores. Une enseigne parisienne désormais déclinée dans une version bruxelloise (avec une sélection de vinyles incroyable et des rayons rigolos) juste en face du Botanique. "L'idée, c'est qu'il y ait au moins une animation hebdomadaire dans le magasin, explique son homme à tout faire Antoine Pasqualini, alias Monolithe Noir. À Paris, c'est même plusieurs fois par semaine et davantage diversifié. Genre des apéros avec des labels, un rendez-vous autour de l'édition ou d'un film. C'est dans notre ADN. Ça fait vivre la boutique pas seulement en tant que lieu de commerce mais en tant que lieu de culture et de rencontre. Quand tu as 35 à 40 personnes, tu as l'impression que c'est blindé mais on insiste sur l'aspect promotionnel de l'événement. C'est pour ça qu'on appelle ça des showcases ou des instore shows. On ne donne pas de cachet. On offre l'opportunité de défendre son disque." Ce qui n'est pas négligeable dans le flux incessant de sorties. "Tu as des choses excellentes qui n'arrivent pas à trouver de dates. C'est pas vraiment notre métier d'organiser des concerts mais on dit aux groupes de faire passer un chapeau. Ça vaut ce que ça vaut et on fait notre possible pour que ce soit confort. Ils peuvent jouer dans leur configuration habituelle. Amplifiée en tout cas. Les sets acoustiques les empêchent trop souvent de montrer ce qu'ils sont vraiment." Bouillonnante, la ville a des ressources insoupçonnées. "La première particularité de tous ces lieux, c'est qu'il faut être un peu initié et curieux pour savoir. Certains passent des années à Bruxelles sans en avoir connaissance."