Un matin de janvier, place du Jeu de balle. Au café Le brocanteur, les brasseurs débarquent leurs fûts, tandis que le pavé du marché aux puces est animé par les revendeurs et leur brol en tous genres. C'est Bruxelles, côté carte postale. Un peu plus loin, au numéro 208 de la rue Blaes, coincé entre une ancienne triperie et une "épicerie ethnique", c'est une autre institution de la ville: le Fuse. LE temple de la techno en Belgique, étape encore et toujours incontournable pour tout DJ techno qui se respecte.
...

Un matin de janvier, place du Jeu de balle. Au café Le brocanteur, les brasseurs débarquent leurs fûts, tandis que le pavé du marché aux puces est animé par les revendeurs et leur brol en tous genres. C'est Bruxelles, côté carte postale. Un peu plus loin, au numéro 208 de la rue Blaes, coincé entre une ancienne triperie et une "épicerie ethnique", c'est une autre institution de la ville: le Fuse. LE temple de la techno en Belgique, étape encore et toujours incontournable pour tout DJ techno qui se respecte. Il fait désormais l'objet d'un mini-documentaire de 30 minutes, produit par Red Bull Elektropedia. L'automne dernier, la plateforme parrainée par la boisson "qui te donne des ailes" s'était déjà penchée sur le célèbre label trance Bonzaï. Au tour maintenant du Fuse d'avoir droit à sa story. Parmi ses acteurs cruciaux, il y a évidemment Peter Decuypere et Nick Ramoudt. Le premier, verbe truculent et ironique, a lancé l'établissement. Le second, passionné, enthousiaste, assure aujourd'hui encore la pérennité de ce que beaucoup pensaient au départ n'être qu'une mode. On les retrouve tous les deux attablés dans les bureaux du club, au dernier étage du bâtiment. Dans son dos, accrochée au mur, juste au-dessus de sa tête, l'auréole du logo du Fuse donne à Peter Decuypere des airs divins. À ses côtés, Nick Ramoudt joue volontiers le rôle de Saint-Pierre. Retour sur une saga qui dure maintenant depuis près de vingt-quatre ans... Au début des années 90, Peter Decuypere officie encore à la tête du Fifty-Five, à Kuurne, près de Courtrai. Le concept est simple: les nuits du samedi sont branchées house et techno, tandis que celles du dimanche, gérées par son associé Thierry Coppens, s'adressent plus directement au public gay. Une formule gagnante, mais pas toujours facile à faire accepter. Peter Decuypere: "Quand les gens du coin voyaient débarquer les clubbers, cela n'était pas forcément évident. En plus, comme on n'était pas loin de la frontière, le 55 attirait également pas mal de Français, gays de surcroît: il y a des limites!"Au bout d'un moment, Thierry Coppens entreprend d'ailleurs de déménager. Il imagine installer ses soirées homos à Bruxelles. "Il cherchait un lieu. C'est à ce moment-là que sa maman, qui est d'origine espagnole, lui a parlé d'une discothèque dans les Marolles, le Disco Rojo..." Le 208 rue Blaes est un ancien cinéma (Le Raf), reconverti en club. En 1981, le Disque rouge a accueilli notamment toute l'avant-garde pop synthétique, comme Gary Numan ou Depeche Mode... Entre-temps, l'endroit a été repris par Roberto, personnage folklo des nuits bruxelloises, qui l'a transformé en boîte latino. Il accepte de le céder à Coppens, qui y lance ses soirées gay baptisées La Démence. Il en fait un rendez-vous hebdomadaire . Après des débuts encourageants, la Démence a toutefois du mal à décoller. "Le problème de ce genre de soirées, c'est qu'on y vient autant pour danser que pour faire des rencontres. Or, si vous faites ça chaque semaine, cela perd un peu de son exclusivité", explique Nick Ramoudt. C'est là que Peter Decuypere arrive à la rescousse. "Comme j'étais de passage à Bruxelles, Thierry m'a proposé de venir jeter un oeil. Quand je suis rentré, je me suis tout de suite dit que c'était l'endroit qu'il me fallait." Le patron du 55 a en effet des ambitions. "Je savais que la musique techno avait un potentiel important. Et ce n'est pas au fin fond de la Flandre occidentale que j'allais pouvoir vraiment le développer. Il fallait un endroit qui résonne. Et puis à Kuurne, les flics s'invitaient régulièrement; dans une ville comme Bruxelles, on a plus l'habitude de ce genre de choses, on est plus ouvert. à la limite, quand tu appelles trop souvent la police, tu sens que tu finis par les déranger (rires)." La décision est donc prise rapidement. La Démence repasse à un rythme mensuel. Les samedis seront désormais occupés par des soirées techno. En un mois et demi, tout est mis en place. "La seule chose dont on avait besoin, c'était de flyers."Le nom est piqué au DJ/producteur Richie Hawtin, qui s'en est servi comme pseudo (notamment pour l'album Dimension Intrusion, en 1993). Le logo, lui, pille carrément celui du célèbre label anglais Warp. "On n'a même pas fait semblant (rires). À l'époque, il n'y avait pas encore Internet, il y avait peu de chances qu'ils tombent dessus. Cela dit, c'était aussi une forme d'hommage. D'ailleurs, on a toujours beaucoup bossé avec eux." Le 16 avril 1994, le Fuse ouvre ainsi ses portes. "Le club techno que le monde entier attendait!", s'exclame alors Peter Decuypere. Carrément. "Je pouvais difficilement être plus à côté de la plaque", se marre-t-il aujourd'hui... À l'époque, c'est encore le Mirano ou le Vaudeville qui font et défont les nuits bruxelloises. Ses patrons ont d'ailleurs gentiment prévenu Peter Decuypere: "Ici, à Bruxelles, on a déjà tout. Ton club, ça ne marchera jamais." Chez la toute-puissante radio Studio Brussel, on n'y croit pas davantage . "La techno, c'est une mode, nous avait annoncé Jan Hautekiet, alors grand patron de la chaîne. Dans un an, ce sera déjà passé." Seul le magazine Out Soon d'Eric Rozen semble convaincu. "Radio 21 (aujourd'hui Pure Fm, NDLR) nous a aussi soutenus dès le départ, explique Nick Ramoudt. Notamment en diffusant en direct les soirées sur leur antenne. D'ailleurs, si Bernard Dobbeleer peut un jour nous rendre tous les enregistrements faits entre 1994 et 2000..." (rires). Si la première soirée fait le plein, très vite Peter Decuypere et Thierry Coppens doivent déchanter. "Certains samedis, on n'avait même pas 100 personnes. On perdait de l'argent tous les week-ends." Pas mal d'argent en l'occurrence: 100.000 francs belges par semaine, 10.000 euros actuels par mois. "À un moment, avec Thierry, on a fini par se dire que c'était cuit. On s'est quand même fixé une dernière deadline." Et là, c'est le miracle. Ce samedi-là, ce n'est pas encore la grande foule, mais les patrons sentent un premier frémissement. "Tout à coup, on avait 200, 250 personnes. On perdait toujours de l'argent. Mais les gens étaient enfin plus nombreux. Et puis, il y avait des filles! Il n'y a pas de secret: quand tu as de la bonne musique, et des filles qui dansent dessus, tu as un club!" Alors que l'été, période traditionnellement plus creuse, arrive, le Fuse décide donc de s'accrocher. Depuis le petit appart qu'il loue à Schaerbeek, Peter Decuypere multiplie les coups de téléphone et les fax. "Chaque semaine, je montais aussi à Paris, au Rex, pour supplier Laurent Garnier de venir jouer à Bruxelles. Comme il avait eu une mauvaise expérience en Belgique, il refusait à chaque fois. Et puis, un jour, il a fini par accepter. Autour de lui, les autres DJ's avaient fini par le convaincre que le Fuse valait la peine." Le DJ français est programmé fin septembre, toujours en 1994. La soirée fait un carton. "Pour la première fois, on a vu débarquer 800, 900 personnes." Le Fuse est en orbite. En quelques mois, le club bruxellois accueille ainsi toutes les stars du courant techno: Derrick May, Carl Craig, Luke Slater, Bandulu, etc. On y vient pour danser, et se perdre, sur une musique aussi pointue qu'hypnotique. Le mouvement techno en lui-même est en train d'exploser. Ce qui ne manque pas de secouer certaines oreilles. En plein centre-ville, le Fuse réussit pourtant à ménager le voisinage. En investissant évidemment dans l'isolation acoustique du lieu, mais aussi, par exemple, dans l'installation d'un volet électrique pour ce voisin dont la boîte aux lettres servait régulièrement d'urinoir aux clubbers bourrés de fin de soirée. Avec le temps, le Fuse s'est même bâti une réputation de club "clean", à une époque où la drogue semblait pourtant aller de pair avec l'expérience du clubbing. Nick Ramoudt: "C'était surtout le cas dans les "after", avec toutes ces boîtes qui, bizarrement, prenaient feu dès qu'elles marchaient un peu trop bien. Dans les années 90, il existait aussi tout un réseau albanais de dealers qui avait réussi à intégrer le milieu des portiers. Au Fuse, Peter avait emmené avec lui des portiers qu'il connaissait déjà bien. Ils sont d'ailleurs encore quatre à bosser ici tous les week-ends." L'un d'entre eux, Dominique Martens, est même devenu aujourd'hui l'un des deux patrons du Fuse... Nick Ramoudt met lui les pieds pour la première fois au Fuse en 95. Quelques mois auparavant, il a débarqué d'Ostende pour étudier le droit à la VUB. Dans sa résidence universitaire, des posters des Pixies et des Breeders sont placardés le long des couloirs. Un jour, il tombe sur un flyer du Fuse. "Quand j'ai fini par y aller, j'ai tout de suite eu un flash. Je me revois encore à 7h du matin, assis dans le fauteuil en dessous de la cabine du DJ. C'est comme si j'avais trouvé ma place." Deux ans plus tard, il est encore là, dansant et suant à grosses gouttes. "C'était l'époque où la ventilation n'était pas encore "optimale". Il faisait tellement chaud à l'intérieur que des gouttes de condensation tombaient du plafond. Il pleuvait littéralement à l'intérieur. Ce soir-là, c'était Dave Clarke qui était aux platines. Quand il a mis son premier disque, j'ai su que je devais sauter le pas, terminer mes études, et trouver un moyen de bosser ici." Il commencera par ramasser les verres dans la salle, pour finir par s'occuper de la programmation, avant que Thierry Coppens, en janvier 2008, ne lui file les clés du club. Depuis, tout n'a pas toujours été simple. Il a fallu jongler avec les cycles et les modes, gérer la nouvelle starification des DJ's, intégrer les nouvelles législations (sonores notamment), et puis surtout faire le gros dos après les attentats. "C'est ce qui a été le plus éprouvant. Je me souviens que dans l'heure qui a suivi les attentats au Bataclan, j'ai reçu les premiers coups de fil effrayés. Les managers annulaient ou exigeaient de voir les plans d'évacuation." Par la suite, la communication des autorités n'a pas aidé. "Quand vous fermez les métros de peur d'attaques, cela devient compliqué d'encore convaincre le public de venir." Le traumatisme des attentats du 22 mars achèvera de plonger tout le secteur culturel dans le marasme. "Ce n'est que depuis l'automne dernier que l'on a enfin vraiment pu relever la tête..." Aujourd'hui, Nick Ramoudt peut en effet un peu souffler (lire ci-dessous). D'autant que la techno a plus la cote que jamais. De son côté, Peter Decuypere a beau avoir quitté le navire dès 97 pour lancer le festival I Love Techno, il reste l'une des figures tutélaires de l'endroit. Quinqua diplômé en marketing et philo, il s'est reconverti dans une carrière de consultant dans l'événementiel, auteur de bestsellers du genre (We love events, ou le récent Holy trinity events). Mais on peut encore le croiser régulièrement rue Blaes. "Je suis fier que le Fuse et la techno soient toujours là. Au départ, c'était quand même un peu, "nous contre le monde". Aujourd'hui, c'est nous, le monde... "