Il était censé rester un sous-genre périphérique, une parenthèse dans l'Histoire du rap. Plus de quinze ans après ses premiers pas, la trap est pourtant bel et bien toujours là. Mieux: de courant marginal, elle est devenue l'épicentre, le carburant principal d'une musique -le rap- devenu lui-même dominant. Elle a produit ses disques phares, créé ses artistes-stars, engendré sa propre mythologie. Elle s'est surtout répandue -elle parle aujourd'hui français, espagnol, portugais, arabe, allemand, etc.-, et infiltrée un peu partout -de l'électronique à la pop, de la country à la chanson.
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Il était censé rester un sous-genre périphérique, une parenthèse dans l'Histoire du rap. Plus de quinze ans après ses premiers pas, la trap est pourtant bel et bien toujours là. Mieux: de courant marginal, elle est devenue l'épicentre, le carburant principal d'une musique -le rap- devenu lui-même dominant. Elle a produit ses disques phares, créé ses artistes-stars, engendré sa propre mythologie. Elle s'est surtout répandue -elle parle aujourd'hui français, espagnol, portugais, arabe, allemand, etc.-, et infiltrée un peu partout -de l'électronique à la pop, de la country à la chanson. Pour la première fois, cette révolution fait l'objet d'une publication en français. On la doit à la maison d'édition Audimat, qui publie la revue musicale du même nom, en collaboration avec les éditions Divergences. Sous-titrées Rap, drogue, argent, survie, les 200 pages de Trap mélangent traductions d'articles américains et contributions françaises inédites, toutes de haut vol. De quoi décrypter et mieux comprendre les fondements et les tourments d'un "piège fait musique, d'une musique faite piège"... En anglais, "trap" désigne en effet "le piège" -aussi bien le dispositif technique que le traquenard, l'embuscade. Dans une ville comme Atlanta, le mot a cependant pris une tournure particulière. Il désigne le lieu où est produit ou consommé la drogue -la trap house. C'est en effet depuis la capitale de la Géorgie, loin donc des deux pôles traditionnels du hip-hop que sont New York et Los Angeles, que le genre a réussi à conquérir le monde entier. Musicalement, les racines de la trap sont issues du Dirty South. Regroupant plusieurs courants différents, le mouvement est précisément né en réaction à l'hégémonie des deux côtes, Est et Ouest. On y retrouve aussi bien le crunk de Memphis que la bounce de la Nouvelle-Orléans ou encore la Miami bass. Souvent sexuellement explicites, soniquement agressifs, tous combinent à la fois une certaine extravagance et une vraie âpreté musicale. Ces différentes branches ont surtout un point commun, explique le journaliste Raphaël Da Cruz (lire également plus loin): "Elles sont nées de l'usage généralisé de la boîte à rythmes TR-808 de la marque Roland". Celle-là même qui avait déjà marqué les début du mouvement hip-hop -notamment via Afrika Bambaataa ou Mantronix, quand on parlait encore d'électro-funk-, avant d'être "boudée à partir de la fin des années 80 alors que le sampling commence à régner en maître". Si la trap est parfois présentée comme l'équivalent du punk pour le rock, ce n'est donc pas seulement pour son nihilisme assumé, mais aussi pour sa manière de revenir à une musique plus brute, un minimalisme revendiqué. Si, au fil du temps, les productions ne vont cesser de se complexifier, l'énergie première est bien celle-là: rêche et rugueuse, s'appuyant sur des basses surpuissantes, et des caisses claires autoritaires, calibrées pour les boîtes de nuit et, plus encore, les strip-clubs. Le son des charlestons (éléments de batterie composés de deux cymbales et actionnés par une pédale) est aussi caractéristique du genre. Frénétique, leur son semble calqué sur celui que produit la machine à billets. Celle qu'utilise par exemple Young Jeezy, au dos de la pochette de son album Thug Motivation 101, premier carton commercial trap, en 2005. Celle plus généralement dont se servent les dealers pour compter leur recette. Ce n'est pas une surprise. Depuis le début, la drogue, les trafics, et la vie dans les gangs, ont monopolisé les textes des "trappeurs". Souvent parce que ces différents éléments ont fait partie de leur quotidien. C'était le cas de T.I., précurseur du genre (son album Trap Muzik en 2003), qui vendait du crack, avant de percer dans la musique. Autre "débrouillard", Young Jeezy s'est lui associé à la Black Mafia Family, une organisation criminelle qui a financé ses débuts, tandis que Gucci Mane, autre figure centrale de la trap, a également dealé pendant un moment. En soi, le sujet n'est pas vraiment neuf. Dans les années 90, par exemple, le gangsta rap racontait également la vie de "hustler" flambeur. Mais soit pour en faire un récit politique, soit pour en donner une vision glamour et bling-bling. Dans la trap, le ton est différent. L'argent reste le nerf de la guerre. Mais il a perdu tout clinquant. Il va même rapidement devenir le moteur d'une quête désenchantée, ravivant mais déformant "l'esprit des pères fondateurs de la nation", écrit le journaliste Nicolas Pellion, "en dessinant le rêve d'Américains qui assument d'être immoraux et de se salir les mains pour l'atteindre".Illustration de cette décadence assumée, le trappeur transige même sur la règle n°1 de tout trafiquant: il consomme sa propre marchandise. Et quand il n'y touche pas, il s'assomme volontiers en sirotant de la lean, ce mix de soda pétillant et de sirop codéiné. C'est par exemple la superstar Future, qui rumine son spleen drogué, donnant au genre une tournure de plus en plus psychédélique. Accro aux billets et à la dope, le trappeur est anesthésié, embourbé. Comme pris à son propre... piège. La trap s'impose comme la bande son des quartiers délaissés par l'État, rongés par la violence et les trafics. Durant les années 80 et une bonne partie des années 90, Atlanta a été lourdement impactée par l'épidémie de crack. Jusqu'à ce que les Jeux Olympiques, organisés par la ville en 1996, poussent les autorités à prendre le problème à bras-le-corps. Il s'agit de "nettoyer" les rues et de donner une image rassurante d'une métropole sudiste qui s'est retrouvée pendant plusieurs décennies dans le "top 5" des villes les plus dangereuses des États-Unis. Les autorités s'attaquent notamment au logement. Première cité américaine à avoir inauguré des projets d'habitats sociaux, en 1932, Atlanta va raser une bonne partie de ses tours. Problème: malgré les dédommagements octroyés, ses anciens habitants trouvent difficilement à se reloger. Pauvres, souvent déclassées, ces populations, majoritairement afro-américaines, devront se rabattre en périphérie. Comme souvent, le problème n'a pas été résolu, il a juste été déplacé. La trap va refléter cette perte d'espoir. Paradoxalement, elle prend pourtant son essor pendant la double présidence de Barack Obama. Au moment où l'Amérique se choisit pour la première fois un président métisse, la trap réveille sa mauvaise conscience. Dans son fulgurant essai, Notes sur la trap, le professeur (à Harvard), auteur, et poète Jesse McCarthy y voit la métaphore "d'une fausse promesse d'ambianceur qui te vend du rêve jusqu'à ce que tu réalises que tout est encore pire qu'avant". Le rêve américain vire au cauchemar, avec la trap comme musique de fond. Et McCarthy de continuer: "La trap inventorie les rêves fiévreux d'un pouvoir impérial sur le déclin. Elle surgit au sein d'un inconscient blessé, cherche des boucs émissaires, se la pète et fait tout péter, refusant catégoriquement tout sens des responsabilités quant à ses actions." De la même manière, comment ne pas faire un parallèle entre l'obsession des trappeurs pour les drogues et la crise des opioïdes aux États-Unis? Depuis le début des années 2010, le nombre de morts dues à une surdose de médicaments prescrits légalement a explosé. Oxycodone, codéine, fentanyl sont notamment dans le viseur. Sur son tube planétaire Mask Off -près d'un demi-milliard de vues sur YouTube-, Future répète ad nauseam les mots "molly", le surnom de la MDMA, et "percocet", un puissant antidouleur. Le titre sort en 2017. Au même moment, le président Trump fait de la question des opioïdes une "urgence sanitaire" -sans pour autant libérer des budgets pour s'y attaquer... Entre-temps, la trap est devenue elle-même addictive. Sombre sur le fond, sa recette musicale a conquis la planète. Certes, elle n'échappe pas à la controverse. Certains de ses détracteurs pointent volontiers sa monotonie, la froideur de ses productions synthétiques. Les autres dénoncent la pauvreté de textes, qui, loin des rimes multisyllabiques d'un certain rap traditionnel, se contentent de flows formatés et marmonnés, cherchant moins la punchline que le gimmick, réduit parfois à une onomatopée. Malgré cela, voire à cause de cela, la trap a réussi à percoler un peu partout. Ses stars ont conquis les charts -de Future à Young Thug, le "Charlie Parker de la trap" pour reprendre les mots de Jesse McCarthy, en passant évidemment par Migos. Le trio a fait du genre un véritable objet culturel pop, magnifiant l'art de l'ad-lib -"raindrop drip, drop top, drop top" sur le classique Bad & Boujee-, injectant volontiers du second degré -le clip de T-shirt, où les trois se promènent dans la neige, déguisés en... trappeurs. En Europe, elle a été déclinée en français par Kaaris, Booba, 13 Block ou encore Hamza. Surtout, à travers ses expérimentations sonores, la trap a accentué l'importance du rôle des producteurs: de Metro Boomin à Mike Will en passant par Drumma Boy ou Zaytoven, ils ont su multiplier les audaces et sans cesse affiné la formule musicale. Une recette dont les principaux éléments ont fini par déborder au-delà du genre (y compris chez des rappeurs aussi "crédibles" que Kendrick Lamar ou J. Cole), voire à en créer de nouveaux -la drill. À force, la trap a d'ailleurs fini par se retrouver dans les bangers électro (TNGHT, Diplo). En fait, même les plus grosses stars r'n'b, de Beyoncé à Ariana Grande, de Miley Cyrus à Katy Perry, se sont réapproprié ses signes distinctifs. Et le piège de se refermer lentement...