" Tu es où?" , demande posément Carlo au téléphone alors que 120 secondes à peine se sont écoulées depuis l'heure officielle du rendez-vous fixé à midi à l'hôtel de ville de Dour, 18 000 âmes et un festival. Une chose est claire d'emblée: les chiffres ont ici de l'importance. Avec un poil de retard, on retrouve Carlo, bourgmestre empêché, 56 ans dans quelques jours, les clés en main devant la porte déjà ouverte du bâtiment citoyen, face à l'église. Taille moyenne et affûtée -" je cours toujours quatre-cinq fois par semaine" -, costard sans histoire ni cravate, à peine deux ridules et demie prises par rapport à notre précédente rencontre. En 1996, année d'un premier portrait dans Le Vif alors que le festival décolle enfin. Carlo y parlait des " 36 % de chômage" d'une communauté fissurée par la désindustrialisation d'un Borinage largué: " Oui, aujourd'hui, ça va mieux, quand même. D'ailleurs, là en face (de l'hôtel de ville) , on va installer une épicerie sociale. Et le festival a créé quelque chose comme 200 équivalents temps plein..." Soit un peu moins d'un par millier de festivaliers, 242 000 visiteurs à l'édition 2017. Mais comme Rome -pas loin de la géographie familiale des Di Antonio-, Dour ne s'est pas fait en un jour.
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" Tu es où?" , demande posément Carlo au téléphone alors que 120 secondes à peine se sont écoulées depuis l'heure officielle du rendez-vous fixé à midi à l'hôtel de ville de Dour, 18 000 âmes et un festival. Une chose est claire d'emblée: les chiffres ont ici de l'importance. Avec un poil de retard, on retrouve Carlo, bourgmestre empêché, 56 ans dans quelques jours, les clés en main devant la porte déjà ouverte du bâtiment citoyen, face à l'église. Taille moyenne et affûtée -" je cours toujours quatre-cinq fois par semaine" -, costard sans histoire ni cravate, à peine deux ridules et demie prises par rapport à notre précédente rencontre. En 1996, année d'un premier portrait dans Le Vif alors que le festival décolle enfin. Carlo y parlait des " 36 % de chômage" d'une communauté fissurée par la désindustrialisation d'un Borinage largué: " Oui, aujourd'hui, ça va mieux, quand même. D'ailleurs, là en face (de l'hôtel de ville) , on va installer une épicerie sociale. Et le festival a créé quelque chose comme 200 équivalents temps plein..." Soit un peu moins d'un par millier de festivaliers, 242 000 visiteurs à l'édition 2017. Mais comme Rome -pas loin de la géographie familiale des Di Antonio-, Dour ne s'est pas fait en un jour. " Mon père est arrivé des Abruzzes en avril 1950, il a eu seize ans le 10 mai et la veille, il est descendu pour la première fois à la mine, à La Machine à Feu, qui deviendra le site du festival. Ma mère est belge et ils se sont mariés en décembre 1961. Je suis né en juillet 1962, j'ai du être l'une des raisons du mariage (sourire)" . Semence génétique de l'ascenseur social? Pas d'emblée, puisque l'aîné de six enfants de cette famille catholique -" pas très pratiquante, on n'allait pas à la messe" - se retrouve à douze ans à l'École d'Horticulture de Mons pour devenir jardinier. " Ma mère aurait préféré que j'aille à l'athénée parce que c'était l'entrée à l'université." Carlo finit par aller en fac, influencé par ses potes du club d'athlétisme, pour la plupart universitaires. À Louvain-la-Neuve, il met un mois à se rendre compte que sa base horticole ne suffit pas, quitte son kot et revient à la maison: " Après avoir acheté tous les syllabus de première candi ingénieur agronome, je suis rentré à Dour et j'ai bossé les cours pendant un an." La seconde inscription est la bonne avec prolongation en doctorat, où celui qui partage plutôt des sympathies écolos, se prend un flash: " J'avais fait les trois quarts du chemin, quatre ans de licence, trois ans de labo. Et puis, une nuit, à quatre heures du matin, alors que j'allais changer les tubes d'une centrifugeuse pour les mettre au froid dans le labo de biochimie, j'ai croisé une femme qui y était depuis vingt ans, elle ne m'a même pas vu. Est-ce que je voulais devenir comme ça?" S'ajoute qu'en 1988, Carlo, investi dans la défense d'un terril du coin et intello d'une bande locale, se retrouve porte-parole bombardé au Jardin extraordinaire et à Autant savoir pour s'opposer au bourgmestre de la commune voisine, le socialiste Robert Urbain. Le ver politique est dans le fruit Di Antonio. Une fois le terril (à moitié) sauvé, il est partant pour une autre action communautaire, " parce qu'il y a un peu d'électricité d'être mis en avant, de s'exprimer au nom du groupe. D'autant que je me disais que ce doctorat en cours -je me battais contre un labo aux États-Unis pour être le premier à publier- impliquait l'idée de rester enfermé toute ma vie, je n'en voulais pas vraiment" . En 48 heures, Carlo quitte la centrifugeuse et se lance dans la création de deux entreprises: une fabrique de corps creux en polyuréthane et puis, évidemment, le festival de Dour, initialement piloté à trois. " Chez mes parents, c'était pas très rock, plutôt Tino Rossi et canzone. Dans les années 80, je suis fan de TC Matic mais je ne suis pas dans les concerts tous les quinze jours." Du coup, le gars qui va aussi bien voir Angelo Branduardi que La Muerte et Neon Judgement investit ses économies -glanées par les prix à la course à pied- dans une première édition dourienne en 1989. Carlo & C° y vont au culot, misant un budget de deux millions de francs belges (un peu moins de 50 000 euros) avec une perte finale de la moitié. Quinze cents personnes, une scène, huit artistes et en tête de gondole, Bernard Lavilliers, 1 200 000 francs belges de cachet: " Après le flop financier, on a constitué une société coopérative (devenue SA) -en plus de l'ASBL- et j'ai payé les incontournables. Puis, j'ai négocié des actions avec les créanciers: par exemple avec le brasseur auquel on devait 150 000 francs. Il a versé le montant à la coopérative qui a payé à l'ASBL un droit d'organisation et l'ASBL lui a remboursé les 150 000. Il avait transformé sa dette en actions pour la nouvelle société et on a fait de même pour plein de gens." Et puis, avec la caution de papa Di Antonio, Carlo emprunte en nom propre 700 000 francs (24 000 euros) et, à lui tout seul, rafle une bonne part des actions. Début des années 90, Carlo " vivote" , revend sa boîte de mannequins en polymère et fait grandir le festival, loin encore de l'actuel chiffre d'affaires de 15 millions d'euros. Le festival décolle au milieu des années 90, alors que Carlo fait Tanguy chez ses parents : jusqu'en 1993, où il part habiter au-dessus de son café-concert Rockamadour " où l'on organise un concert de dEUS pour 6000 francs". Un événement a priori mineur va tout changer: " Via une dame du PSC qui m'avait fait confiance pour être directeur de la plaine communale l'été dans les années 80, je me présente sur la liste aux élections communales de 1994" . Carlo, élu, se retrouve donc conseiller communal, " évident puisque j'avais été coureur à pied, et qu'au festival, on brassait déjà quelques centaines de bénévoles". Indépendant sur la liste PSC, pas réellement le parti le plus progressiste, mais symptôme du lien entre politique et festivals de musique: " C'est Gardier aux Francos ou Schueremans à Werchter, qui sont d'abord des organisateurs et qui, à un moment donné, reçoivent des propositions. Moi en 1994, j'ai été tenté pour rentre service à cette dame, et le PSC, ce n'est parce que je suis croyant -je ne le suis pas- et je ne suis ni à gauche ni à droite. D'origine de gauche peut-être mais devenu chef d'entreprise, je me voyais mal chez les libéraux ou les socialistes, peut-être écolo." En 2006, Carlo prend la place de bourgmestre à celui qui avait aussi été son instituteur en primaires, " qui ne s'est jamais remis de cette défaite électorale, il est décédé quelques années plus tard après une descente aux enfers" . Il nous dit tout cela sur le ton d'un mec qui vient de toucher 500 millions (d'euros) au Lotto et qui n'en fera pas tout une histoire. Animal à sang tempéré. Député wallon en 2004, il démissionne de " tout le reste" -y compris de la direction du festival- lorsqu'il devient ministre en 2011: aujourd'hui, en charge de l'Environnement, de l'Aménagement du territoire, de la Mobilité, des Transports, du Bien-être animal et des Zonings . " Un métier passionnant où je retrouve un peu le chef d'entreprise qui a des objectifs et des budgets." Même si la presse et les concurrents politiques relèvent périodiquement quelques affaires supposées de conflits d'intérêts et de népotisme -Le Vif/L'Express en a abondamment parlé-, Carlo ne s'en formalise pas et dément. Reconnaissant volontiers être aujourd'hui propriétaire d'" une quarantaine de biens à Dour et alentours" . Mais comment devient-on l'homme le plus riche des environs? " J'ai investi dans l'immobilier au fur et à mesure que le festival commençait à fonctionner, à partir de 1995-1996, et c'est devenu une activité en soi (aujourd'hui, ces sociétés sont gérées par d'autres personnes que Carlo Di Antonio, notamment des membres de sa famille, NDLR). Question simple: pourquoi Dour -comme la plupart des festivals- possède-t-il simultanément une ASBL, recevant de l'argent de la FWB, et une société commerciale bénéficiaire, tout en ayant des centaines de bénévoles? " L'État donne de l'argent pour des missions particulières qui sont des charges pour le festival, d'abord pour faire découvrir des groupes plus ou moins inconnus de la FWB! C'est une réaction née au milieu des années 90 quand Dour, les Francos ou Couleur Café commencent à grandir et n'ont pas besoin de programmer du belge pour ramener du monde." Sauf que deux décennies plus tard, le Belge francophone ramène du monde, de Girls In Hawaii à Damso! " Les ministres de la Culture qui se sont succédé ont pensé qu'il fallait continuer, à commencer par la socialiste Fadila Laanan, en place pendant dix ans! Très clairement, si Dour ne reçoit plus les 100 000 euros, il s'adaptera en matière de programmation belge." Carlo a donc programmé son dernier Dour en 2011, toujours pragmatique: " Si on ne sait pas faire Public Enemy qui va à Werchter, prenons cinq groupes petits ou moyens que les fans de PE aiment bien..." De toute évidence, ce père de deux enfants habitant le village voisin de Dour, est conscient qu'aujourd'hui, le festival s'incarne aussi en synonyme exacerbé de " fête" . Alors que pense l'élu CDH de toutes ces drogues en circulation? " Je pense que la législation ne doit pas changer, je suis contre le pétard libre: ce n'est pas un signal à donner. La tolérance d'aujourd'hui est suffisante, la libéraliser complètement serait un signal de laxisme."