Échappé de la Smala, le premier vient tout juste de sortir un nouveau morceau solo (Rose & Bleu), tandis que le second enchaîne les concerts dans la foulée de son dernier EP, Morale 2. Sénamo et Roméo Elvis se connaissent bien, et depuis longtemps. Rappeurs, bruxellois et même chroniqueurs radio (à la RTBF), ils représentent parfaitement la scène actuelle. À la fois soudée et éclectique, passionnée et décomplexée.
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Échappé de la Smala, le premier vient tout juste de sortir un nouveau morceau solo (Rose & Bleu), tandis que le second enchaîne les concerts dans la foulée de son dernier EP, Morale 2. Sénamo et Roméo Elvis se connaissent bien, et depuis longtemps. Rappeurs, bruxellois et même chroniqueurs radio (à la RTBF), ils représentent parfaitement la scène actuelle. À la fois soudée et éclectique, passionnée et décomplexée. On aurait pu refaire une nouvelle fois avec eux un topo du boum belge actuel. À la place, on leur a proposé de reconnaître et commenter quelques titres, piochés dans la grande story du rap game made in Belgium. Sénamo: Aucune idée... On dirait un peu Benny B, non? Roméo Elvis: Oui, ou alors un groupe comme CNN? C'est BRC? Je ne connais pas... S: Pareil. Mais je n'avais qu'un an à l'époque. RE: Je n'étais même pas né! S: En ce qui me concerne, je suis rentré dans le rap belge via la compilation Dans ta rue (2004). Je devais avoir seize ans. Je me souviens qu'avec Flo de La Smala, on avait complètement flashé. Tout à coup, on avait la preuve qu'il était possible d'être un rappeur belge bruxellois. RE: J'entends de l'espagnol, donc je me dis que c'est De Puta Madre. C'est ça? S: J'étais fan des visuels de Sozyone. Après musicalement, ça me parlait moins. Je ne comprenais pas trop, je trouvais ça un peu fouilli. RE: C'est vrai qu'il y a encore certains codes, certaines références. Mais s'il est question de joints, c'est plus pour contextualiser les choses que pour faire passer un message. En gros, je rappe ce que je vis. Du coup, je cause en effet beaucoup de Bruxelles, de relations humaines, de filles, de sexe, de concert, etc. Et de beuh. Cela fait partie d'un tout. S: De toute façon, c'est trop présent dans nos vies pour passer à côté. Après, on blague autant qu'on diabolise. "J'aime le shit mais je le hais grave", disait James Deano. On est tous dans cette ambivalence. RE: Honnêtement, en la matière, je n'attends pas grand-chose des médias francophones. Je le dis avec toute la bienveillance du monde. Mais je suis bien obligé de constater que les médias flamands et français sont bien plus au taquet et prennent plus de risques. Le résultat, c'est que tu te retrouves au Red Bull Elektropedia Music Awards, avec un tas de francophones nominés dans des catégories importantes. Au même moment, tu tombes sur les Octaves de la musique, et c'est catastrophique... S: Je ne veux pas mettre tout le monde dans le même panier. Mais en Belgique, beaucoup de ce qu'on appelle les "têtes pensantes" sont complètement à l'ouest, dépassées par un monde qu'elles ne comprennent plus. Avec Internet, tout s'est accéléré, un son chasse l'autre. Ça va trop vite pour eux. Du coup, ils continuent de s'accrocher au public 50-70 ans. S: C'est Akro? (membre, en effet, de Starflam, NDLR) RE: Ok, Starflam... C'est vrai que le côté politique ne fait plus trop partie du truc aujourd'hui. Par rapport à ça, je trouve qu'on doit faire ce dont on est capable. Et ne pas commencer à prendre des poses. Je ne vais pas faire semblant d'être anticapitaliste, par exemple. En tant que rappeur, je suis même ultralibéral, je dirige ma petite entreprise. Ce qui n'empêche pas à côté d'évoquer toute une série d'autres choses comme la cause animale, le racisme latent ou la manière dont sont gérés les fonds publics... Dans tous les cas, le principe est de ne pas être moralisateur. Quand j'ai intitulé mon EP Morale, c'était ironique. On n'a pas envie d'écouter du rap qui fait la leçon. S'amuser, en balançant de temps en temps une petite piqûre de rappel, d'accord. Mais celui qui va me bassiner pendant tout un morceau, je vais changer direct. S: Tu dois pouvoir disséminer tes idées un peu partout, sans être pompeux. Commencer à dire que ton avis est la vérité, ça, c'est mort aujourd'hui. Si tu veux vraiment être militant, frère, faut arrêter le rap, va t'inscrire chez Greenpeace, n'importe où, mais agis, fais quelque chose. S: En tant que Blancs, on s'est complètement identifiés à lui! À l'époque, il cultivait encore un peu une image "caillera", mélangeait le français et l'arabe, parlait de shit et de Gucci. Ça nous montait direct à la tête! RE: Plus encore que la couleur de peau, c'est la question de la classe sociale qui m'a surtout travaillé. Avec James Deano, tu n'étais plus obligé d'être issu de la "rue" pour pouvoir rapper. Longtemps, j'ai pu être gêné de venir d'un milieu aisé, de Linkebeek. Du coup, dès le départ, j'ai essayé d'ironiser avec ça, avant qu'on se foute de ma gueule... Aujourd'hui, je reçois parfois la critique du rappeur blanc pour un public de Blancs. OK, je peux l'entendre: en effet, dans ma manière de véhiculer les choses, les Blancs vont peut-être davantage se retrouver que les Renois. Parce qu'aujourd'hui encore, existe un système qui fait que les gens restent entre eux. Mais ça change... S: Quand j'ai commencé, j'avais les cheveux rasés, des Sebago, des training peau de pêche, etc. J'étais à fond dans le délire "caillera", influencé à mort par la scène tag à Paris, et toute l'ambiance Ma 6-T va crack-er (film français emblématique de la culture hip-hop, sorti en 1997, NDLR). On avait l'impression de devoir prouver quelque chose. En concert, on nous traitait de skinheads. C'était tout le temps conflictuel. Je me souviens de "battles" à Molenbeek où les injures racistes volaient. On vivait ce que les mecs expérimentaient au quotidien. Aujourd'hui, tout ça a énormément évolué. Le rap s'est "ouvert", ça part dans tous les sens. RE : Shay! C'est vrai qu'il n'y a pas beaucoup de filles dans le rap. Mais c'est comme dans la société. Elles restent toujours moins payées et quand on parle d'un patron, d'un chef politique ou de tout autre rôle important dans la société, on n'a toujours pas le réflexe de penser à une femme. Il n'y a pas de raison que le hip-hop soit différent. RE: Moins. Mais ça n'empêche pas la culture foot d'être totalement ancrée dans le rap. Le problème, c'est que nos footballeurs se barrent très vite à l'étranger (rires). Il ne reste plus que les réseaux pour discuter. Cela étant dit, l'autre jour, Michy Batshuayi a entendu "Bruxelles arrive". Mon père (le chanteur et fana de foot, Marka, NDLR) peut témoigner. Il était à Chelsea. Comme c'est le champion des backstages, il s'est retrouvé dans les vestiaires et lui a fait écouter (rires).S: À nouveau, c'est notre génération qui est là-bas et qui réussit des trucs dingues. On a des potes qui, gamins, ont joué avec Eden (Hazard). Forcément, on est fier quand on se rend compte de tout le talent qu'il y a ici! RE: Stromae ! C'est devenu culte après son succès. S: À l'époque, on kiffait trop. C'était déjà un mec ultratalentueux, qui faisait ses instrus lui-même et qui avait un sens du phrasé qui déchirait tout. Par la suite, on l'a vu évoluer en direct. Mais il a toujours proposé du fond et quelque chose de très musical. On n'a pu que valider. RE: Non, je pense que Stromae aurait été "taillé", c'est clair. Aujourd'hui, c'est nettement plus simple de passer d'un style à un autre. Ça ne choque plus personne. Moi-même j'ai d'abord un peu traîné dans la mouvance rock, avant de faire du rap. S: Actuellement, tout est imaginable. Quand Kendrick Lamar apparaît sur un titre de Taylor Swift, il n'y a personne pour dire "Oh, quel con!" Pourtant, on a sur un même titre la petite blonde américaine, star de la country-pop conservatrice, et l'un des rappeurs blacks les plus pointus du moment. Par ici, c'est encore un peu compliqué. Mais d'ici cinq ans, quand le rap sera également devenu le langage commun à tous, ça va donner des choses incroyables. RE: Franchement, je suis méga chaud! Il est trop fort, il a une technique vocale incroyable. Après, on décidera ensemble de l'instrumental, hein (rires), parce que son style n'est pas vraiment le mien. Mais l'idée de bosser avec des gens talentueux est forcément enthousiasmante (Roméo Elvis vient d'apparaître sur le dernier single du groupe électropop Ulysse, NDLR). RE: Je me vois encore tomber sur le clip, assis sur le balcon de ma mère, en train de fumer en cachette, mon ordinateur sur les genoux. Je n'en revenais pas. On sentait que c'était le démarrage de quelque chose, le début des connexions francophones grâce en partie au Net. S: Il y a ce truc aussi où tu rencontres quelqu'un, et, après dix minutes à peine, c'est comme si tu l'avais toujours connu. Je me souviens qu'avec Caballero, ça s'est passé comme ça. Tu réalises que tu partages les mêmes références, joues aux mêmes jeux, commences une phrase que l'autre termine... RE: Pareil avec les gars de L'Or du Commun. Le soir où l'on s'est rencontrés, on s'est bourré la gueule ensemble et on est devenus les meilleurs amis du monde. C'est important de pouvoir compter sur cet esprit d'équipe. On est dans une société où tout s'individualise: tu loues ta propre voiture, tu fais de l'autoproduction, etc. Mais malgré tout, tout ça n'est possible que si tu peux compter sur la "famille". S: Non, l'Eldorado, il est ici (sourire). Sans blague, il y a encore cinq ans d'ici, il fallait en effet toujours passer par Paris. Mais aujourd'hui, tu peux lancer ta carrière d'où tu veux. RE: La France continue d'être un challenge. Mais l'endroit où ça se passe, c'est de plus en plus Bruxelles. Là, un gars qui était venu nous voir en concert à Toulon s'est tellement pris le truc dans la tronche qu'il s'en est servi comme prétexte pour venir voir un de ses potes ici. S: Le morceau-référence. C'est incroyable comment il a réussi à braquer la lumière sur cette ville. Aujourd'hui, partout en France ou au Canada, des gens gueulent BruxellesVie. C'est fou. RE: Après, on veut que ça ne soit pas juste une mode. On veut que ça dure, que Bruxelles s'installe comme Toronto, Marseille, Paris... RE : Oui, c'est étrange... Je sais que Damso l'a écrite avant les événements. Pas Bruxelles arrive. Quand je dis "On est serrés dans une caisse/Bruxelles arrive", j'ai conscience que ça peut être tendancieux. "J'ai des sons qui te font perdre la tête/tu vas finir au Père Lachaise", pareil... J'avoue que j'ai toujours aimé jouer avec le sous-texte: Bruxelles, c'est devenu la jungle, par exemple, pouvait sonner comme un slogan FN (sourires). S: Au final, l'idée, c'est qu'il faut continuer de vivre, ne pas changer son quotidien. Sinon, "ils" auront gagné.