Remplacez Hazard et Kompany par La Smala et Roméo Elvis. Faites de même pour Mbappé avec Orelsan. Vous obtiendrez un véritable France-Belgique version hip-hop. Sur la Ethias Stage, la soirée du jeudi 16 août consacrée à la musique urbaine pouvait effectivement s'apparenter à une véritable opposition: ceux qui font bouillir le rap noir-jaune-rouge depuis maintenant quelques années (La Smala, Roméo Elvis et le Motel...) en face de celui qui est revenu d'une longue pause, mais représente malgré tout une certaine idée du rap en France (Orelsan).

Le rap belge, une fierté culturelle et nationale

Si chacun s'est défoncé dans les mesures et les rimes lors de cette soirée, le public semblait avoir un penchant pour ses têtes de gondoles issues du pays. "On préfère Roméo Elvis et La Smala comme nous sommes de Bruxelles à la base. Ils sont bien", explique un groupe d'amis à peine sorti de l'adolescence. Signe de vénération? Dès que Roméo apparait sur scène, les jeunes se lèvent religieusement.

Cette corrélation entre l'amour du pays et le rap semble en convaincre plus d'un à l'image de Justine et Emeline, jeunes femmes dans la trentaine qui reconnaissent une certaine "fierté" lorsqu'elles évoquent ces artistes. Quant à Orelsan, les deux amies s'avèrent moins avenantes: "Ses histoires de misogynie nous ont un peu bloquées." Comme quoi les polémiques, même les plus anciennes, ont la peau dure...

Les textes, ça compte...

Toutefois, de discussion en discussion, il était possible de trouver une part de nuance chez les festivaliers du BSF. En témoigne un groupe de garçons, quelque peu éméché mais pas sans avis: "je dirais Roméo Elvis pour la patrie, le côté vintage du rap et Orelsan pour les chansons", précise l'un d'eux. Rapide constat: si les Belges aiment (profondément) leurs artistes, pour les Français, c'est une autre histoire! Collègues dans la vie, Julie, Amélie et Salim viennent des quatre coins de l'Hexagone et ne cachent pas être venus seulement pour le rappeur caennais: "Nous avons fait les Ardentes, qui avaient une programmation très hip-hop en juillet dernier et comme il y avait Orelsan au BSF, on s'est dit que ce serait intéressant de tester", explique Julie. Pour Salim, "Orelsan est celui qui est le plus connu et le plus captivant dans ses chansons."

Même son de cloche pour Alexandre, la quarantaine bien entamée, estimant qu'Orelsan est "plus recherché dans ses textes et dans son personnage" que Roméo Elvis, qu'il raille sans ménage. "C'est très consensuel ce qu'il fait. Ses textes sont remplis de vide mais apparemment les jeunes aiment parce que ça bouge ou alors c'est plus pop. D'ailleurs, c'est le problème du rap depuis quelques années", estime-t-il.

Une histoire de générations

Sans que l'on s'en aperçoive, la conversation autour de nos protagonistes de la soirée divague sans forcer vers une comparaison entre le rap actuel et celui d'il y a vingt ans. Olivier, adolescent lors du premier âge d'or du rap français dans les années 90, a un goût très amer lorsqu'il voit les jeunes se ruer vers Roméo Elvis. "C'est ce que je regrette dans le rap aujourd'hui, il n'y plus aucun message. Juste de la musique et du son. Les paroles ne veulent plus rien dire. On est bien loin de Public Enemy. Même si Orelsan écrit des textes cohérents, c'est de la pop. Le rap ne dénonce plus rien", déplore-t-il.

Austin vient de Californie (San Diego, plus précisément) et profite du Brussels Summer Festival accompagné de deux amies à lui, Hélène et Alice, originaires de coin. Pour lui, il n'y a pas débat. "C'est du hip-hop contemporain bien à la mode comme il en existe aussi aux États-Unis avec la trap et tout ce genre de choses. C'est très similaire. Je préfère largement le rap d'antan", détaille-t-il.

Quoi qu'il advienne, entre les textes pertinents d'Orelsan et la fierté nationale qui entoure Roméo Elvis et la Smala, ce conflit générationnel qui touche le hip-hop francophone s'avère être finalement l'outsider inopiné de ce match musical.

Mostefa Mostefaoui