- Mémoire: Nicolas Wieërs déboule comme un lapin Duracell, même s'il est nettement plus grand et moins rose. Pour la treizième édition de Balkan Trafik, son patron est toujours sur le fil d'un rasoir entre notre confort ouest-européen -même relatif- et la cible de ses désirs, agglomération de cultures et de peuples du sud-est du continent. Freelance pour les institutions européennes, il n'a rien du fonctionnaire: plutôt une cocotte-minute émotionnelle qui tente d'amener le meilleur de là-bas en cinq jours et soirées de fin avril bruxellois. "Cela fait quinze ans que je bourlingue dans les Balkans et la méconnaissance de cette région à peine distante de 1.500 kilomètres est vraiment triste. Nos générations sont nées dans un cocon, alors que là-bas, la jeunesse en particulier doit se recréer sur un passé hyper-dur. Tu sais, le massacre de Srebrenica où 8.000 hommes et adolescents ont été assassinés, ne date que de juillet 1995, ce n'est pas vieux."

- Électricité: "Ils ont une conscience beaucoup plus forte que nous du carpe diem, ce que représente une journée de vie. Que ce soit à Sarajevo pris dans la guerre ou en Albanie longtemps figée dans un intense communisme(1). Mais quand tu es jeune et que tu sors diplômé pour gagner 300 balles par mois -à condition de trouver du travail-, que tu vis dans un vieil environnement où les politiciens ne se mouillent pas, ça te donne une vision sans luxe de la vie. Par exemple, celle de Frenkie, rappeur de Bosnie-Herzégovine qui, avec une demi-douzaine de partenaires de Roumanie et du Kosovo, va être au centre de la soirée Urban Chapter le 26 avril au VK. Les styles hip-hop et électro des Balkans y rencontreront des artistes belges comme Nephtys, Seven ou Giovanni Baudonck. Il sera question de réconciliation, de continuer à tenter de rester ensemble malgré les conflits. Le tout pour un prix plus que modeste de 14 euros (sourire). C'est aussi l'idée de ce Balkan 2019: aller vers un autre public, notamment ces communautés de Bruxelles, comme les Roumains qui sont environ 40.000 à Bruxelles!"

Marko Markovic & Boban Markovic

- Cinéma: "On avait déjà un peu tâté le terrain en 2018 avec le Festival du Film de Sarajevo mais cette fois-ci, la coopération est plus installée dans la thématique "Dealing With the Past". C'est-à-dire des productions qui peuvent favoriser le dialogue, éveiller les consciences et promouvoir la paix. Comme dans Teret de Ognjen Glavonic? qui raconte comment un chauffeur accepte de convoyer depuis le Kosovo un mystérieux chargement jusqu'à Belgrade. En fait, il a sans doute fallu une vingtaine d'années après la guerre pour que les cinéastes comme les autres artistes puissent s'exprimer sans filtre."

- Littérature: "Cette année de Balkan Trafik est peut-être charnière dans le sens où il faut aller plus profondément dans la diversité des arts présentés. Donc, on aura trois écrivains émergents qui viendront parler de leurs écrits, et c'est juste... magnifique. Nés en ex-Yougoslavie, Jelena Lengold, Faruk Sehic? et Lada ´igo, ont aujourd'hui une autre nationalité que celle de leur naissance, ils sont respectivement devenus serbe, bosniaque et croate. Peter Vermeersch, écrivain et spécialiste des Balkans, va s'entretenir avec eux, notamment sur le fait que la Serbie et la Bosnie sont deux pays en dehors de l'Union européenne. Souhaitent-ils la rejoindre ou ont-ils un autre projet d'Europe? Celle-ci n'est pas absente du contexte parce qu'elle met aussi de l'argent dans les objets culturels, notamment dans la réfection des musées abîmés ou détruits par la guerre."

Vasil Had¸imanov Band

- Enthousiasme: "Ce qui impressionne là-bas, c'est que si les gens veulent de la culture, ils doivent littéralement se battre pour en avoir ou en faire. La situation économique est telle que la culture peut sembler un luxe parce qu'il faut d'abord assurer les besoins premiers comme la nourriture et le logement. Mais quand tu as des concerts dont le prix d'entrée est à un euro, il y a vraiment du monde et du monde enthousiaste."

- Musiques: "Au niveau des styles, les Balkans bougent et refusent d'être statiques. Chaque année, on en propose une autre cartographie. Le jeudi 25, on programme le Vasil Had¸imanov Band, qui mixe les rythmes populaires et la modernité occidentale du jazz, du funk et des musiques du monde. Franchement, ils sont terribles. D'une saveur très particulière, celle qui consiste à transformer le patrimoine en nouvelles formes de compositions. Et puis il est impossible de ne pas parler de Marko Markovic & Boban Markovic en concert le 27 avril, parmi les plus grands ambassadeurs des musiques tziganes, père et fils allant sans aucun doute faire vibrer Bozar! Et je dois aussi citer l'exceptionnel violoniste rom Tcha Limberger qui, en trio, justifie complètement son appellation de "roi polymathe de la musique gypsy" (le 27 avril également)."

Tcha Limberger

- Communautés: "Le festival, c'est aussi du théâtre, des arts graphiques, des happenings, des débats et de la cuisine via un catering bosniaque venu spécialement des Pays-Bas. Plus un "Giant Horo" gratuit le dimanche 28 avril sur la Grand-Place: des groupes folkloriques balkaniques, de Bruxelles et de là-bas, vont proposer au public, toujours hyper-nombreux, de danser ensemble selon des chorégraphies montrées en direct, dès 14 heures. Ce qui souligne, au passage, qu'au festival, toutes ces communautés différentes blessées par les guerres des Balkans se sont toujours cotoyées sans aucun problème."

(1) En Bosnie, la ville de Sarajevo a été assiégée du printemps 1992 à l'hiver 1995 pendant la guerre de l'ex-Yougoslavie, environ 5.000 civils y sont morts. De 1950 à 1985, l'Albanie communiste a été dirigée d'une délirante main de fer par Enver Hoxha, grand admirateur de Staline.

Balkan Trafik, du 24 au 28/04 à Bruxelles, www.balkantrafik.com