1979. Cela fait déjà plusieurs mois que, depuis le Bronx, une nouvelle culture underground est en train de s'étendre, petit à petit, dans tout New York. Mode passagère ou véritable lame de fond, l'avenir le dira. En attendant, Sylvia Robinson, boss du label Sugar Hill, le sent: il y a quelque chose à faire avec cette post-disco révolutionnaire sur laquelle des MC parlent et haranguent la foule de danseurs pendant des heures. L'ancienne chanteuse a le déclic quand elle entend un jour un pizzaiolo se mettre à rapper entre deux "quatre-saisons". Henry "Big Bank Hank" Jackson, 23 ans, n'est pourtant qu'un amateur. Mais, fan du pionnier Kool Herc, il suit la scène de près, et s'est même mis à manager Grandmaster Caz. Quelques jours plus tard, il rentre en studio, avec deux autres camarades, dégotés à la dernière minute -Michael "Wonder Mike" Wright et Guy "Master Gee" O'Brien. À trois, ils forment The Sugarhill Gang. Sorti au mois d'août, leur Rapper's Delight deviendra un tube immense. Le premier carton rap à toucher le grand public.
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1979. Cela fait déjà plusieurs mois que, depuis le Bronx, une nouvelle culture underground est en train de s'étendre, petit à petit, dans tout New York. Mode passagère ou véritable lame de fond, l'avenir le dira. En attendant, Sylvia Robinson, boss du label Sugar Hill, le sent: il y a quelque chose à faire avec cette post-disco révolutionnaire sur laquelle des MC parlent et haranguent la foule de danseurs pendant des heures. L'ancienne chanteuse a le déclic quand elle entend un jour un pizzaiolo se mettre à rapper entre deux "quatre-saisons". Henry "Big Bank Hank" Jackson, 23 ans, n'est pourtant qu'un amateur. Mais, fan du pionnier Kool Herc, il suit la scène de près, et s'est même mis à manager Grandmaster Caz. Quelques jours plus tard, il rentre en studio, avec deux autres camarades, dégotés à la dernière minute -Michael "Wonder Mike" Wright et Guy "Master Gee" O'Brien. À trois, ils forment The Sugarhill Gang. Sorti au mois d'août, leur Rapper's Delight deviendra un tube immense. Le premier carton rap à toucher le grand public. Certes, on est loin du message social qui sera au centre de The Message (1982) de Grandmaster Flash et ses Furious Five. "I said a hip hop the hippie the hippie/To the hip hip hop and you don't stop", entame ainsi Mike Wonder. De son côté, Big Bang Hank a pu fouiller dans le carnet de Grandmaster Caz: "I got two big cars, that definitely ain't the whack/I got a Lincoln continental and a sunroof Cadillac", fanfaronne-t-il. Deux grosses cylindrées dans le garage, lui qui peine à boucler les fins de mois? C'était donc écrit: dès son acte de naissance discographique, le rap rime, "dream" et frime en bagnole dans le texte. Quarante ans plus tard, la donne n'a pas changé. Les exemples en la matière ne manquent pas. Au hasard: "I buy Ferrari like Jordans", affirme Gucci Mane, expert en caisses rutilantes, sur le Slippery de Migos (2017). Au passage, on dresse le constat frappant: aux premières références très "American classic" du Sugarhill Gang ont succédé les marques de luxe étrangères. Comme si le désir d'intégrer le white middle-class way of life des débuts avait muté en une grande foire bling-bling. Désormais, les Lambo et autres Merco Benz se conduisent et se consomment comme on débouche les jéroboams de champagne en club: avec avidité, voire goinfrerie. Dit comme cela, on aurait vite fait le tour de la question. Le rap se serait arrimé au fantasme classique de la bagnole, comme outil de séduction et attribut de pouvoir. Point barre, fin de l'histoire. Il y a pourtant bien davantage à creuser, tant la voiture a toujours hanté l'imaginaire rap. Car, si la culture hip-hop commence à tagger des wagons de train et de métro, c'est la bagnole qui fascine. Pour une population afro-américaine qui envisage de plus en plus la mobilité sociale comme un mythe, l'auto offre l'évasion. À défaut de sortir de sa condition, on peut au moins sortir du "hood", du quartier. De préférence, en écoutant sa musique à haut volume. C'est Kool Herc qui trimbale deux énormes haut-parleurs sur les sièges arrière de sa décapotable. Ou LL Cool J qui vante les qualités de son sound-system ("The trunk full of amps, there ain't no room for a spare/Big beats bumpin' with the bass in back", sur The Boomin' System). Le rap parle de la rue, de la vraie vie? Oui, y compris pour raconter la fois où l'on emprunte la caisse de la daronne sans lui dire -" Took the Dodge Dart, a '74/My mother left a yard but I needed one more/Shaheed had me covered with a hundred greenbacks/So we left Brooklyn and we made big tracks", raconte Q-Tip dans I Left My Wallet In El Segundo. Récits de glande, à sillonner les rues de la ville, entassés à plusieurs dans un petit modèle asiatique. "Me and my niggas four deep in a white Toyota", détaille Kendrick Lamar, dans The Art of Peer Pressure. Dans le réservoir, un quart de plein. Dans les poches, "un pistolet". Et entre les lignes, une escapade qui pourrait tourner au mauvais coup. " We on the mission for bad bitches and trouble"... Le morceau est tiré de good kid, m.A.A.d city, album de 2012 qui a révélé Kendrick Lamar (et dont l'édition Deluxe montrait en pochette une photo du van de la mère du rappeur...). Celui qui est devenu l'un des poids lourds du rap ricain actuel a grandi dans le quartier de Compton, à Los Angeles. Une ville aux dimensions tentaculaires, où, plus qu'ailleurs, la bagnole est indispensable pour se déplacer -dès le milieu des années 20, la région comptait ainsi une auto pour 2,25 habitants, là où la moyenne nationale tournait autour d'un véhicule pour 7 personnes. Ce n'est donc pas totalement un hasard si l'un des modèles les plus iconiques de l'imaginaire rap est issu de la Côte Ouest: le lowrider. Le terme ne désigne pas une marque en particulier, mais bien une manière de "customiser" son véhicule. Principale caractéristique: un habitacle à ras du sol, et un système de suspension hydraulique piqué à l'aéronautique, qui permet de monter et descendre la hauteur du bas de caisse. Y compris en roulant... Cette pratique est baptisée le hoppin'. Elle va faire fureur. Dans les années 90 en particulier, la Chevrolet Impala 64 est le modèle qui sera le plus souvent "lowriderisé". Il inondera les clips de rap West Coast, créant des tableaux souvent complètement extravagants. Exemple le plus célèbre: Still D.R.E., de Dr. Dre et Snoop Dogg. À bord de leurs lowriders, les rappeurs et leur clique se baladent dans les rues de LA, secoués dans tous les sens, par les hoquets de la machine. Dans le clip, les bimbos se trémoussent, mais ce sont bien les voitures qui trépignent, frétillant du capot, agitant leur carrosserie. Les lowriders traverseront les époques -en 2017 encore, en version gore, dans le Goosebumps de Travis Scott. Mais leur extravagance s'accordera particulièrement bien au rap West Coast des nineties, avec son mélange d'imaginaire gangster, de fantaisies bigger than life, d'hédonisme et de crudité parfois très violente. Pour le meilleur et pour le pire, d'ailleurs... Le 7 septembre 1996, à Las Vegas, Tupac Shakur monte à bord de la BMW 750iL du patron de son label, Suge Knight. Il vient juste d'assister au combat de boxe entre Bruce Seldon et Mike Tyson. Il est 23h15 quand le convoi s'arrête à un feu rouge, sur Flamingo Road. Une Cadillac blanche se glisse alors à côté du véhicule de Tupac, et commence à le canarder. L'idole est touchée à quatre reprises. Emmené à l'hôpital, il y mourra six jours plus tard. Ce type d'attaque porte un nom: le drive-by shooting. Tupac n'est pas le seul à en avoir fait les frais. À peine un an plus tard, sur fond de rivalité entre rappeurs de la Côte Est et de la Côte Ouest, The Notorious B.I.G. est également assassiné, en pleine rue. À l'arrêt, à un feu rouge, il est abattu de quatre balles tirées depuis une Chevrolet Impala. Vingt ans plus tard, le jeune XXXTentacion est la dernière victime en date de ce genre d'assaut. Le 18 juin dernier, le sulfureux rappeur, héros de toute une génération, est au volant, quand il est pris dans une embuscade. Deux hommes masqués lui tirent dessus. Jahseh Dwayne Ricardo Onfroy, de son vrai nom, avait à peine 20 ans... Kanye West n'a pas connu ce type de violence. Il n'en reste pas moins un "miraculé de la route". En 2002, il n'est encore qu'un producteur parmi d'autres, certes de plus en plus coté, mais pas encore le rappeur superstar qu'il deviendra par la suite. Ce jour-là, il rentre chez lui, après une journée marathon de studio. Complètement éreinté, il finit par s'endormir au volant de sa Lexus, et se crashe contre une autre voiture. Il s'en sort, mais sa mâchoire défoncée nécessite une lourde chirurgie. Deux semaines plus tard, alors que les fils de l'opération n'ont toujours pas été enlevés, il enregistre le morceau Through The Wire, titre phare de ce qui deviendra son premier album, The College Dropout. Par la suite, West a souvent insisté sur le caractère fondateur de cet épisode. Comme si l'expérience traumatisante l'avait amené à se focaliser définitivement sur son art. Thème classique: l'épreuve renforce, pousse à recalibrer ses envies, ses désirs. Dix ans plus tard, Kanye pouvait ainsi partager le trône avec Jay-Z sur un album commun (Watch the Throne). Une grande fanfaronnerie bling-bling, où West explique: "They ain't seen me cause I pulled up in my other Benz/Last week I was in my other other Benz". On fait les comptes: son "autre Benz" + son "autre autre Benz", cela fait bien trois Merco en tout dans le garage du rappeur... Dans le clip du morceau en question, Otis, les deux rappeurs amènent scie circulaire et fer à souder et font un sort à une Maybach. Après avoir désossé le modèle de luxe, les deux sales gamins lui font cracher les chevaux sur la piste. Au menu: dérapages, "donuts" hystériques et autres "burns" enfumés, à bord d'un véhicule qui n'a même plus de porte. Une autre forme de customisation en quelque sorte. Le rap a-t-il d'ailleurs jamais été autre chose? Art de la récup' et du détournement, bricolé avec deux fois rien, il s'est toujours emparé d'une matière première pour mieux la modifier, et la tourner à son avantage. Il l'a fait en samplant allègrement toutes les musiques possibles. Il l'a pratiqué aussi dans son amour de la voiture. Parfois littéralement, quand il a transformé les lowriders en pois sauteurs. Ou quand le rappeur Xzibit se retrouva à présenter Pimp My Ride, télé-réalité phare de MTV, durant les années 2000, où les véhicules avaient droit à un relooking en profondeur. C'est aussi à travers la voiture que le mouvement hyphy s'est créé une identité. Né à la fin des années 90, dans la région de la baie de San Francisco, il s'est construit en réaction à l'hégémonie des deux "capitales" rap, New York et Los Angeles. Speed, musicalement plus âpre, il s'est notamment nourri de la culture du rodéo urbain. C'est à travers les rappeurs hyphy que s'est ainsi popularisé le ghost-riding. La figure est "simple": le conducteur descend de son auto en marche, et commence à danser autour, tandis que le véhicule continue de rouler tout seul. L'un des exemples les plus célèbres est le clip de Started From the Bottom, de Drake, en 2013. Certes, quand le rappeur saute de son bolide, il y a bien quelqu'un au volant. Mais tout le monde n'a pas cette prudence assez élémentaire... On a pu encore s'en rendre compte ces jours-ci. Alors qu'il vient de sortir son nouveau blockbuster, Poison, le rappeur canadien fait en effet l'objet d'un nouveau défi Internet. Même le Diable rouge Michy Batshuayi a donné sa version du In My Feelings challenge, du nom du dernier single du Canadien. En soi, la choré est assez basique. Le seul souci est que beaucoup choisissent de l'effectuer en descendant de leur voiture. Au point que, de la police espagnole à l'office américain de la Sécurité routière, il a fallu rappeler que la pratique était non seulement illégale, mais aussi terriblement dangereuse. Don't Drake and drive, en quelque sorte...