Les rapports entre bagnole et chanson française s'incarnent bien dans une crevette de quinze ans: grand front, sweat orange ricain de taille XXL et blondeur décolorée apte à traumatiser plusieurs générations teenageuses futures. Bienvenue dans les années 80, ses tubes Bento, son robinet MTV incluant les petites soeurs françaises TV6 puis MCM, plus l'idée que le clip rend tout possible moyennant quelques ralentis et décors discutables. Y compris ceux de l'inconnue Vanessa Paradis qui, en 1987, chante de sa voix au petit vinaigre Joe le Taxi. Le titre est signé de deux routiers -ah ah- du répertoire français: le compositeur Franck Langolff ayant officié sur Morgane de toi et Morts les enfants de Renaud, et puis Étienne Roda-Gil, surdoué éclectique pointant chez Claude François (Alexandrie Alexandra, Magnolias For Ever) tout en ayant pondu quelques incunables de Julien Clerc depuis 1968 (Si on chantait, Ce n'est rien). Bref, ces deux vieux mourant plutôt jeunes -Langolff à 58 ans, Roda-Gil à 62- donnent à la mineure inconnue Vanessa Paradis l'occasion de vendre Joe le Taxi à plus de trois millions d'exemplaires , bien au-delà du marché francophone . Ballade motorisée dans un Paris connecté à des envies exotiques, la chanson est charmante quoi qu'intégralement anecdotique: "Joe le taxi/Y va pas partout/Y marche pas au soda/Son saxo jaune/Connaît toutes les rues par coeur/Tous les petits bars/Tous les coins noirs/Et la Seine." Dans le clip, l'ado Paradis se trémousse devant un taxi, certes, mais new-yorkais. Cherchez l'erreur? Il n'y en a pas: contrairement au répertoire musical américain, un vrai highway sur pattes, le patrimoine automobile de la chanson française est nettement plus radin. Il suffit de comparer le nombre de titres ricains sur la Cadillac et ceux inspirés par le stéréotype hexagonal à quatre roues, la 2CV.
...

Les rapports entre bagnole et chanson française s'incarnent bien dans une crevette de quinze ans: grand front, sweat orange ricain de taille XXL et blondeur décolorée apte à traumatiser plusieurs générations teenageuses futures. Bienvenue dans les années 80, ses tubes Bento, son robinet MTV incluant les petites soeurs françaises TV6 puis MCM, plus l'idée que le clip rend tout possible moyennant quelques ralentis et décors discutables. Y compris ceux de l'inconnue Vanessa Paradis qui, en 1987, chante de sa voix au petit vinaigre Joe le Taxi. Le titre est signé de deux routiers -ah ah- du répertoire français: le compositeur Franck Langolff ayant officié sur Morgane de toi et Morts les enfants de Renaud, et puis Étienne Roda-Gil, surdoué éclectique pointant chez Claude François (Alexandrie Alexandra, Magnolias For Ever) tout en ayant pondu quelques incunables de Julien Clerc depuis 1968 (Si on chantait, Ce n'est rien). Bref, ces deux vieux mourant plutôt jeunes -Langolff à 58 ans, Roda-Gil à 62- donnent à la mineure inconnue Vanessa Paradis l'occasion de vendre Joe le Taxi à plus de trois millions d'exemplaires , bien au-delà du marché francophone . Ballade motorisée dans un Paris connecté à des envies exotiques, la chanson est charmante quoi qu'intégralement anecdotique: "Joe le taxi/Y va pas partout/Y marche pas au soda/Son saxo jaune/Connaît toutes les rues par coeur/Tous les petits bars/Tous les coins noirs/Et la Seine." Dans le clip, l'ado Paradis se trémousse devant un taxi, certes, mais new-yorkais. Cherchez l'erreur? Il n'y en a pas: contrairement au répertoire musical américain, un vrai highway sur pattes, le patrimoine automobile de la chanson française est nettement plus radin. Il suffit de comparer le nombre de titres ricains sur la Cadillac et ceux inspirés par le stéréotype hexagonal à quatre roues, la 2CV. De À Bicyclette popularisé par Bourvil en 1947 jusqu'à La Bicyclette d'Yves Montand paru en 1968, la société française connaît un bouleversement motorisé indigène: le yéyé. Au tout début des années 60, ce mouvement musical jeuniste est initialement vu comme simple traduction hexagonale des fantasmes anglo-saxons, américains en particulier. La mutation n'est pas que sonore, elle épouse aussi les artefacts de la société US dont la bagnole occupe le premier rang fantasmé. Cela n'échappe pas à Jean-Philippe-Johnny-Smet-Hallyday, Belgo-Français d'ailleurs initialement présenté comme originaire de l'Oklahoma: la future idole des jeunes vénère Marlon Brando et plus encore James Dean, dingue de sa Triumph Tiger T110 comme de ses Porsche 356 et 550. Dean qui se rêve en coureur professionnel, "libéré de toute contrainte par la vitesse", ne réalisera pas son rêve -participer aux 500 miles d'Indianapolis- mais accélère sa brutale entrée dans la légende lorsqu'il se tue en septembre 1955, à l'âge de 24 ans à peine, sur une route californienne. Sans réitérer la fin précoce du scénario Dean, Hallyday se met dès ses premières chansons à succès à collectionner les voitures, encouragé par son impresario Johnny Starck qui lui offre une Triumph TR3 alors qu'il n'a même pas encore 18 ans. Johnny et les bagnoles, c'est un peu comme Johnny et les styles musicaux: il en fera le tour intégral ou presque, avec un consumérisme volontiers en vrille, claquant en un demi-siècle dans les 4 roues -et les motos- l'équivalent probable du PNB d'un pays africain. Avec un sens de la vitesse très personnel et cette pointe d'autodestruction qui semble être l'unique moyen de le laver de ses tendances dépressives. C'est particulièrement le cas dans les années 60, où Johnny fait d'ailleurs du rallye -en Ford Mustang 390 GT- et s'achète une blinquante Ferrari 275 GTB couleur sang. À l'été 1972, Hallyday, qui a passé une partie de son enfance dans des galas itinérants, monte le Johnny Circus: sous un chapiteau de 4 000 places loué à Bouglione, il donne à... 85 reprises un spectacle total où, entre claquettes orchestrales et numéros de cirque, le chanteur livre comme à son habitude des litres de sueur et de rock'n'roll. Mais le barnum de 70 véhicules et 114 personnes qui traverse la France pendant plus de deux mois sera une ruine pour Hallyday. Qui n'en perdra nullement son obsession de la route, acquérant au fil des décennies quelques-uns des modèles les moins économiques du marché, comme la Ferrari Testarossa ou cet autre bolide qu'est la Ford GT. On verra aussi le chanteur-aux-yeux-d'argent en Bentley et, plus récemment, dans une Hot Rod bleu pétrole qu'il conduit dans les rues de Los Angeles. Acheteur compulsif? En attendant un rendez-vous qui tarde chez un médecin à Neuilly, Johnny va faire un tour (à pied) et s'achète logiquement une Rolls-Royce décapotable. Pour un tel obsédé du carburateur, on peut dire que l'évocation automobile dans son répertoire reste limitée. L'album Cadillac de 1989, malgré son titre, consacre plus de titres à la moto qu'à la bagnole et c'est peut-être dans son adaptation française de Hey Joe -un standard popularisé par Jimi Hendrix- qu'Hallyday révèle sa psyché: "Hey hey Joe/Pourquoi t'as de la chance plein les doigts?/Hey, hey Joe/En naissant t'as marché dans quoi?/T'as toujours les poches pleines/La voiture de l'année/Dis donc, ma parole, on en oublie/Que t'es si laid"... La beauté par carrosserie interposée: on en oublierait presque Christophe, auteur sixties d' Aline et de Marionnettes à ranger dans un yéyé perso qui, plus tard, virera concept album et nocturne métaphysique. Daniel Christophe Bevilacqua va suivre la route de son aîné de deux ans, Johnny, en intellectualisant davantage le rapport homme/voiture, tout en se tapant aussi des rallyes popus, notamment face à Jean-Louis Trintignant. En 1970, Christophe écrit la BO d'un film peu connu de Lautner, La Route de Salina, dont le titre fait précisément référence à l'endroit où James Dean a rencontré son destin final. Hasard moyen. Collectionneur aussi timbré que Johnny, l'Italo-Français passe à l'action dès la fin des années 50 lorsqu'il met au point sa propre nuance de "blanc nacré à reflets roses" pour une Cadillac baptisée La Christophe. Ensuite, c'est le tsunami roulant. L'interprète des Mots bleus longtemps lié au label Motors (1) va accumuler et revendre -Bentley, Ferrari, Rolls, Porsche- maniant le concept de voiture comme oeuvre d'art et éventuel moyen de déplacement: "C'est le son du moteur de la nouvelle Ferrari, avec le moteur à l'avant. C'est le son d'une Daytona pas d'une Boxster, rien à voir. C'est le cuir, la peinture, l'odeur du vernis. C'est un tout. Plein de parfums qui se mêlent... Ce n'est ni entêtant, ni enivrant, c'est du concret, du réel (...). Et une belle voiture, c'est un salon érotique!" (2) Au début des années 2000, suite à trois infractions caractérisées -dont un 240 km sur un tronçon limité à 130...- c'est l'équivalent du choléra au Moyen Âge: Christophe perd son permis. Celui qui a déjà honoré "l'huile de moteur" avec le bizarre bruitiste Coeur défiguré en 1983 et qui signera Stand 14 en 2008 réalise avec Enzo son ultime déclaration motorisée. Parue sur l'album Bevilacqua en 1996, cette ode de neuf minutes, largement chantée en italien, est un extraordinaire hommage-collage au constructeur et pilote Enzo Ferrari, comme aux racines transalpines de l'interprète. Ce moment-là est aussi le syndrome majeur d'un artiste qui téléporte son amour de la vitesse et des bolides dans un travail sonore au-delà de la classique chanson métaphorique. Quelle que soit l'époque, la chanson française flirte moyennement avec la route. Le plus souvent, comme décor impulsif ou prétexte à carburant textuel: La Ballade de Jim de Souchon (1985) ou le Ford Mustang de Gainsbourg sur un album sixties avec Brigitte Bardot en pétrole naturel, y embarquant un autre titre routier, Bonnie and Clyde (3). Sans négliger l'Eddy Mitchell national, incarnant son obsession des États-Unis en enregistrant depuis quasi toujours des disques Outre-Atlantique. Cela donne Sur la route de Memphis en 1976 et d'autres vignettes musicales prenant l'Amérique et ses corollaires comme instruments exotiques intemporels. Si la France se fait mousser -pléonasme- avec l'infini ricain, c'est aussi à l'ombre de mythiques émissions radio dès les années 70: Les routiers sont sympas de Max Meynier et les Nocturnes de Georges Lang sur les ondes influentes de RTL France -moins ringardes que celles de Bel RTL- construisent un imaginaire ambiancieur héritier de James Dean et des fifties. D'où l'intérêt de passer par l'inflammation rap NTM: quand JoeyStarr et Kool Shen lâchent Ma Benz en 1998, il s'agit autant d'upgrade social de mecs réclamant leur part de luxe que de fantasme sexy de niquer en merco supérieure. En 2007, Benjamin Biolay, autre genre de banlieusard français, choisit Dans la Merco Benz une citation de ce qui est essentiellement une déclaration d'amour compliquée. Le mix improbable -chanson française et voitures- semble donc fractionné entre genres et époques pour un résultat plus anecdotique que l'équivalent américain. Ce qui n'exclut pas forcément les demi-miracles, celui d'un vieux morceau de Charles Trenet de 1955, Route Nationale 7, récupéré un quart de siècle plus tard par une improbable bande de loustics bruxellois, Les Tueurs de la Lune de Miel, dont le chanteur Yvon Vromman en fou chantant. Ou comment transformer le vieil hymne d'une route filant vers les vacances en nouvel hymne d'une route filant encore et toujours vers les vacances. (1) l'éditeur et directeur de label Francis Dreyfus fera fortune avec les 18 millions d'exemplaires de l'album Oxygène de Jean-Michel Jarre sorti en 1976. (2) in Le Journal des Femmes en 2013. (3) allusion à un couple de gangsters itinérants, Bonnie Parker et Clyde Barrow, qui finira abattu dans sa bagnole.