Il existe d'autres cas où, pendant un temps plus ou moins long, une catégorie a réussi à en dominer absolument une autre. C'est souvent l'inégalité numérique qui confère ce privilège: la majorité impose sa loi à la minorité ou la persécute. Mais les femmes ne sont pas comme les Noirs d'Amérique, comme les Juifs, une minorité: il y a autant de femmes que d'hommes.
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Monsieur Kalubi, Cher William, Il y a à peu près un an et demi, quand l'Union belge a décidé de ne pas prendre votre morceau Humains comme hymne pour accompagner les Diables rouges au Mondial, vous avez déclaré avoir acheté une dizaine de livres emblématiques du féminisme pour comprendre ce qu'on vous reprochait. Parmi ces livres figurait, disiez-vous, Le Deuxième Sexe. Ce qui fait déjà un point commun entre nous: nous sommes tous les deux possesseurs du fameux ouvrage de Simone de Beauvoir. Avez-vous eu l'occasion depuis de le lire? C'est une fameuse brique et quand on cumule un boulot à plein temps et un fiston en bas âge -un autre de nos points communs-, il n'est pas toujours simple de dégager du temps pour des lectures. Et inutile de dire qu'avec la sortie prochaine de QALF et tous ces fans sur les charbons ardents, ça ne risque pas de s'arranger dans les semaines qui viennent.Il se fait que pour les besoins de cette série de chroniques, j'ai pu décortiquer Le Deuxième Sexe et je me ferai un plaisir, si vous me le permettez, de vous indiquer certains passages qui font écho à vos textes. Je ne sais pas ce que vous pensez de ce qu'a écrit Simone, mais voici peut-être ce que Simone penserait de vous, enfin, de vos mots."Parler de sexe ne veut pas dire être sexiste", avez-vous dit. Bien d'accord, mais ce qui frappe en vous écoutant, c'est la dissymétrie entre les hommes et les femmes. L'homme peut avoir plusieurs partenaires, mais dans l'autre sens, ça passe moins bien. Je vous cite: "Tu baises avec moi, tu baises avec d'autres, même si j'fais pareil, c'est pas la même chose" (Macarena); "J'aime trop la femme pour n'en aimer qu'une" (William); "Deux femmes, trois femmes, une seule queue" (Aux paradis), "Des maîtresses j'en ai pas qu'une donc attends qu'j'te fasse signe" (Signaler)... Je vous renvoie sur ce point à la partie historique du Deuxième Sexe, où, remontant aux origines de l'humanité, de Beauvoir explique comment l'avènement de la propriété privée a, d'une part, autorisé la polygamie à l'homme ("Puisqu'elle est sa propriété comme l'esclave, la bête de somme, la chose, il est naturel que l'homme puisse avoir autant d'épouses qu'il lui plaît") et a, d'autre part, fortement sanctionné l'infidélité au féminin ("ce serait le pire des crimes que de risquer de donner les droits d'héritage à un rejeton étranger"). En matière d'adultère, le traitement a été différent pour les hommes et les femmes pendant des siècles et cela était inscrit dans la loi. Il en reste d'ailleurs des traces aujourd'hui. Savez-vous par exemple qu'en Belgique, en 2019, un homme marié peut reconnaître une paternité hors de son mariage mais pas une femme mariée? Le père de l'enfant d'une femme mariée, quoi qu'il arrive, c'est automatiquement son mari. Dans vos textes, la dissymétrie est numérique, mais elle est aussi spatiale. Je vous cite encore: "Viens pas dans mon lit mais sous ma ble-ta" (Mosaïque solitaire); "J'crois pas que ton boule f'ra l'affaire, ta bouche peut le faire" (Smog). De "sperme dans la bouche" à "j'ai tout fait dans sa gorge", j'avoue, j'ai renoncé à dresser une liste exhaustive des mentions de fellation dans votre discographie. Un qui est en haut, une qui est en bas, l'une qui donne et l'autre qui reçoit (tiens, elle balance bien cette phrase, à force d'écouter vos chansons, je commence à faire des rimes). Pas au même niveau, pas égaux. Est-il normal que le don du plaisir se fasse dans un seul sens puisque, dans la plupart des cas, il s'agit d'un rapport tarifé. Dans vos textes, il y a sans doute autant de pipes que de putes. Mais les non-prostituées semblent de toute façon bénéficier du même traitement. "J'ai tendance à confondre toutes les femmes à celles du trottoir", dites-vous d'ailleurs dans Beautiful. Toutes des putains, sauf maman, le refrain est connu, mais vous, vous poussez le cauchemar jusqu'à faire fusionner les deux (Une âme pour deux, le plus gore de vos morceaux?), peut-être parce que vous savez pertinemment que cette formule avec exception unique ne tient pas. La putain fait partie de la panoplie du rappeur. C'est le cas depuis que, dans les ghettos noirs US, un homme, Iceberg Slim, a été érigé en modèle parce qu'il avait compris que l'homme exploité pouvait devenir quelqu'un, réussir dans la vie en exploitant plus exploitable que lui: la femme. Mais en devenant pimp, l'homme noir n'a pas été très inventif: il n'a fait que reproduire le traitement que l'homme blanc lui a réservé quand il l'a transformé en esclave. Je vous invite à lire tout le chapitre que Simone de Beauvoir consacre aux Prostituées et hétaïres, mais ce qui est peut-être encore plus intéressant ici, c'est qu'elle dresse à plusieurs reprises dans son livre des parallèles entre la situation des Noirs aux USA et celle de la femme. Dans son introduction, elle écrit: "Un des bénéfices que l'oppression assure aux oppresseurs c'est que le plus humble d'entre eux se sent supérieur: un "pauvre Blanc" du sud des U.S.A. a la consolation de se dire qu'il n'est pas un "sale nègre"; et les Blancs plus fortunés exploitent habilement cet orgueil. De même le plus médiocre des mâles se croit en face des femmes un demi-dieu.""L'altérité est une catégorie fondamentale de la pensée humaine, écrit-elle aussi. Aucune collectivité ne se définit jamais comme Une sans immédiatement poser l'Autre en face de soi. (...) les Juifs sont "des autres" pour l'antisémite, les Noirs pour les racistes américains, les indigènes pour les colons, les prolétaires pour les classes possédantes." Et comme l'a démontré Didier Eribon dans son essai autobiographique Retour à Reims, pour la classe ouvrière en France, aujourd'hui l'Autre c'est l'immigré, dans un mouvement de désespoir qui a fait passer toute une frange de la population de l'extrême gauche à l'extrême droite. Chez vous, l'Autre, dans ce cercle de haine, c'est la femme. Pourrait-on imaginer un moyen de sortir de ce système où l'on se décharge de ses frustrations en écrasant celui qui est plus bas que soi? On peut toujours rêver, c'est bientôt Noël.Joyeuses fêtes et bonne lecture.Bien à vous,Estelle