Elle est la sage médiatrice entre la Nature propice et l'homme; et elle est la tentation de la Nature indomptée contre toute sagesse. Du bien au mal elle incarne charnellement toutes les valeurs morales et leur contraire.

Le Deuxième Sexe, Simone de Beauvoir, 1949

Il paraît qu'Aya Nakamura n'en peut plus d'expliquer les paroles de ses morceaux. Ça veut dire quoi "en catchana"? C'est quoi ou c'est qui "Pookie"? Est-ce qu'elle dit "l'avocat" ou "la boca"? Et au fur et à mesure que la star levait les mystères, on a vu se multiplier sur la toile des pages de glossaire pour chaque mot, chaque expression de chacun de ses tubes, des traductions simultanées et même des tests "parlez-vous le Aya Nakamura". Mais si la langue particulière de la chanteuse originaire de Bamako a de quoi intriguer, ce qui frappe encore plus, quand on la regarde à travers les lunettes de Simone de Beauvoir, c'est sa double pose. Aya Nakamura fait alterner, parfois même d'une phrase à l'autre, deux attitudes opposées par rapport à l'homme.

D'un côté, il y a l'Aya de Djadja. Avec ce refrain qui a retenti dans toutes les cours de récré et forcé pas mal de parents à tenter de définir simplement et avec un vocabulaire approprié pour les moins de six ans la signification de "catin" (on n'avait probablement plus entendu ce mot en variète française depuis Mylène Farmer). L'Aya avec laquelle "y a pas moyen", l'Aya qui engueule, celle qui "t'a barré" et qui est "trop loin pour toi". L'Aya indépendante, qui "pense à faire de l'argent". Celle à qui tu "voudrais tout donner, tout donner, tout", mais qui n'a "pas le time" pour toi.

Et puis, de l'autre côté, il y a l'Aya de La Dot, celle qui "s'est rendue, prends-moi, cadeau". Celle pour qui les plans d'avenir se résument à "mariage, enfants", "la vie de rêve". Parfois, c'est dans la même chanson que ça balance et on ne sait plus sur quel pied danser. Dans Soldat, elle se fait impérieuse -"écoute-moi quand je parle"-, comme si son soudard d'interlocuteur était l'un de ses subordonnés, son petit soldat, avant d'adoucir son ordre, suppliante, d'un "juste une dernière fois". Sans transition, elle est exigeante - "j'veux la totalité de ton temps"- puis docile, abandonnée, "à toi de la tête aux pieds". Au moins, avec son Légionnaire, Edith Piaf -que Nakamura a gentiment détrôné de sa première place d'interprète francophone dans les charts aux Pays-Bas- était univoque, seulement dans l'admiration.

Une femme peut-elle être quelque chose et son contraire? Oui, répond de Beauvoir, qui s'attache dans Le Deuxième Sexe à expliciter comment "le manichéisme s'introduit au sein de l'espèce féminine". Extrait: "Elle figure d'une manière charnelle et vivante toutes les valeurs et antivaleurs par lesquelles la vie prend un sens. Voici, bien tranchés, le Bien et le Mal qui s'opposent sous les traits de la Mère dévouée et de l'Amante perfide (...). La mère, la fiancée fidèle, l'épouse patiente s'offrent à panser les blessures faites au coeur des hommes par les vamps et les mandragores."

La chanteuse anglaise FKA Twigs (oui, l'ex de Robert Pattinson et de Shia LaBeouf) ne déclarait pas autre chose, dans une interview récente chez nos collègues du Knack Focus, à l'occasion de la sortie de son album Magdalene: "Ce que j'ai appris lorsque j'ai commencé à me plonger dans l'histoire de Marie de Magdala (Marie Madeleine, disciple de Jésus, NDLR), c'est qu'une femme ne doit pas choisir entre la sainte vierge et la putain. La société nous oblige à choisir mais les femmes peuvent être les deux à la fois."

Engendrer ou tuer

À peu près tout le monde le sait: son nom d'artiste, Aya Danioko l'a emprunté à Hiro Nakamura, le nerd aux "Yatta" perçants de la série Heroes. Est-ce en son honneur, ou simplement pour rester dans le ton de son patronyme, qu'elle a posé avec un sabre sur plusieurs photos, notamment pour la série, aux cheveux bleus, qui a alimenté la pochette de l'album? Sur fond jaune, avec l'arme sortie de son fourreau, l'image rappelle évidemment Uma Thurman sur l'affiche de Kill Bill.

View this post on Instagram

Nakamura - 2.11.2018

A post shared by LANAKAMURANCE (@ayanakamura_officiel) on

Ici aussi, Aya saute allègrement au-dessus d'un clivage: le fossé ancestral qui réserve l'art de la guerre aux hommes. De Beauvoir remonte à la préhistoire pour expliquer cet état de faits: diminuées physiquement par les grossesses, les accouchements et les menstruations, les femmes étaient incapables d'assurer leur propre survie et celle de leurs enfants. "Pour se défendre contre les ennemis, pour assurer leur entretien et celui de leur progéniture elles avaient besoin de la protection des guerriers, et du produit de la chasse, de la pêche auxquelles se vouaient les mâles; comme il n'y avait évidemment aucun contrôle des naissances, comme la nature n'assure pas à la femme des périodes de stérilité comme aux autres femelles mammifères, les maternités répétées devaient absorber la plus grande partie de leurs forces et de leur temps". Avec cette conclusion implacable: "c'est pourquoi dans l'humanité la supériorité est accordée non au sexe qui engendre mais à celui qui tue". Mais, devinez quoi!, depuis les cavernes, on a inventé la contraception...

Dans Kill Bill, The Bride devait assumer le cumul d'un mariage, d'une grossesse et d'un passé de tueuse à gages. Avec des courbes bien plus généreuses que la silhouette longiligne d'Uma, Aya Nakamura s'affirme à la fois comme mère et guerrière. Quant à FKA Twigs, elle ne sépare plus, semble-t-il, de son sabre de wushu. Elle lui a même donné un nom: Lilith. Soit le prénom de la première femme d'Adam, celle qui a refusé de se soumettre. En garde!