Il y a des années qui commencent plus tôt que d'autres. 2016 a vu le jour un vendredi 13, au mois de novembre: le début, avec les attaques terroristes au Bataclan, sur les terrasses et au Stade de France, d'un long chapelet d'événements dramatiques. Le monde a toujours été un immense foutoir. Depuis les attaques du 13 novembre, il n'a cependant jamais paru autant s'épuiser de son propre chaos...
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Il y a des années qui commencent plus tôt que d'autres. 2016 a vu le jour un vendredi 13, au mois de novembre: le début, avec les attaques terroristes au Bataclan, sur les terrasses et au Stade de France, d'un long chapelet d'événements dramatiques. Le monde a toujours été un immense foutoir. Depuis les attaques du 13 novembre, il n'a cependant jamais paru autant s'épuiser de son propre chaos... Les événements n'ont pas seulement sidéré. Ils ont aussi profondément bouleversé. Le fait est là: il y a bien un avant et un après. Notamment pour le secteur des musiques live. Il a fallu serrer les dents, faire le gros dos, changer ses habitudes. Ce qui a eu un coût économique certain. Mais pas seulement. De nouvelles appréhensions sont nées. De nouveaux réflexes aussi (comme celui de ne plus emporter de sac à dos pour éviter de rallonger la file à la fouille). Certes, tout cela n'a pas empêché de retourner au concert. Mais une certaine insouciance a disparu. Ce n'est pas Paul-Henri Wauters, directeur de la musique au Botanique, qui dira le contraire. On le retrouve affairé, dans son bureau. Là il affiche son volontarisme habituel, et continue de piquer la conversation de ses fameuses digressions. Mais il a du mal à cacher ce qu'on interprétera comme de la lassitude. "Le boulot n'est plus le même, c'est certain. Je ne veux pas tout mettre sur le compte des attentats. Mais l'ambiance est quand même à la morosité, comme un peu partout dans la société d'ailleurs." Un an après les événements, que reste-t-il du traumatisme? Comment les salles ont-elles appris à vivre avec la nouvelle donne? Quelques jours après les attentats de Paris, nous avions déjà eu une discussion avec le patron du Bota, comme avec celui de l'AB, Dirk De Clippeleir. Pour les deux salles bruxelloises, le mot d'ordre était alors de maintenir la programmation tant que possible. Ironie du sort: quelques heures à peine après la mise en ligne de l'article, l'Ocam (l'Organe de coordination pour l'analyse de la menace) relevait le niveau d'alerte dans la capitale, le faisant passer de 3 à 4. C'était le début d'un "lockdown" qui amènera les salles à fermer leurs portes pendant toute une semaine... "Mais au final, la quasi-totalité des 28 concerts prévus ont pu être reportés. A cet égard, il faut souligner les efforts des artistes qui se sont débrouillés pour trouver de la place dans leur planning, en minimisant aussi les coûts."Au Bota, un seul concert a réellement dû être supprimé. Celui des Américains de San Fermin, programmés le 15 novembre. Pour le reste, il a fallu surtout rassurer. "Essentiellement pendant les jours qui ont suivi. Jack Garratt (songwriter anglais, NDLR), par exemple, jouait le lendemain des attentats de Paris. Quand son équipe a vu où se situait Molenbeek par rapport au Bota, ils m'ont appelé dans la loge. Ils étaient très inquiets, son manager était blême. Mais Garratt a joué, et le concert a été d'une intensité remarquable. Le lendemain, c'était l'Américaine Alela Diane qui a donné un concert incroyable, pendant lequel elle a notamment demandé d'éteindre toutes les lumières lors d'un morceau en hommage aux victimes des attentats. Ce sont des moments très forts." Depuis les attaques à Paris, des mesures de sécurité ont été mises en place. Ces mesures sont toujours d'actualité. "On ne les a jamais levées." Logique: l'Ocam maintient toujours le niveau 3 de vigilance, concernant une menace "grave, possible et vraisemblable". "La volonté est de garantir une sécurité effective. Même si tout le monde est conscient que, face à la folie, on est désarmé." Chaque semaine, le Botanique continue d'avoir un contact avec les services de police. "Nous indiquons les concerts prévus, le public attendu, etc. En fonction de cela, la zone de police établit ses rondes, ses permanences et le dispatching des militaires. "Les blindés ne se garent aujourd'hui plus systématiquement devant l'entrée de la salle de la rue Royale. On y croise aussi moins de militaires. "Si le système peut être allégé, en le maintenant, on lui fait perdre un peu de son effet de contrainte. Le public s'habitue. Au bout d'un moment, le fait de ne plus venir avec un sac devient presque naturel. C'est comme dans les avions: tout le monde a pris le pli de ne plus emporter de liquides dans ses bagages. On peut regretter l'époque où tout cela n'était pas nécessaire. Mais en prolongeant le dispositif, vous donnez au moins un sentiment de sécurité au public, qui finit par s'en accommoder. D'ailleurs, il m'est arrivé d'entendre des gens me dire: "qu'est-ce qui se passe? On n'a pas été fouillés à l'entrée." (rires)." Après quelques mois, les choses semblent donc être rentrées dans le rang. Même les festivals d'été n'ont pas trop souffert. "En tous cas ceux qui pouvaient compter à la fois sur un concept fort et sur de grosses têtes d'affiche", relève Paul-Henri Wauters, au sortir de la dernière réunion de la fédération européenne DeConcert!, qui a fait le point sur la question. Les grands rassemblements estivaux craignaient pourtant le pire. Au printemps, quelques-uns des plus gros rendez-vous (Graspop, Rock Werchter, Dour, Tomorrowland et le Pukkelpop) s'étaient même fendus d'un communiqué de presse commun pour rassurer les festivaliers. "Les plans actuels sont ainsi adaptés et les mesures de sécurité renforcées." Au final, la plupart des festivals ont cependant bien résisté. Même les Nuits Bota, programmées au mois de mai, ont maintenu le cap. "On a augmenté notre fréquentation en chiffre absolu. Mais en sachant aussi qu'on avait ouvert beaucoup plus de places: 45.000 contre 35.000 l'année précédente. Au final, on perd à peine 2%." Un petit exploit. Cela ne veut pas dire pour autant que la situation générale se soit normalisée. En coulisses, l'organisation de concerts devient de plus en plus compliquée. C'est en tout cas le constat de Paul-Henri Wauters. "Je devrais vous dire, comme tout le monde, que tout va bien. Mais dans les faits, ce n'est pas vrai. D'autant plus pour une salle comme le Botanique qui entend laisser de la place aux artistes en développement." Concrètement, le Bota a-t-il perdu des plumes depuis les attentats de Paris? "Voyons ça tout de suite!" Devant nous, Paul-Henri Wauters plonge dans ses fichiers Excel. "Si l'on prend la période courant de septembre à décembre, pour 2015 et 2016, on est actuellement (à la date du 4 novembre, NDLR) à 52% des tickets écoulés contre 59 l'an dernier. Soit une différence de 7%... Cela correspond bien au sentiment que l'on peut avoir au quotidien." A ces incertitudes viennent se greffer les difficultés d'un secteur en pleine mutation. "Le métier change très rapidement. Ce qui crée pas mal de tensions." Discours désormais connu: ne comptant plus trop sur la vente de disques, les artistes se sont en effet réfugiés dans le live. Avec pour conséquence l'explosion des cachets des stars, ne laissant plus que des miettes pour les autres. Il faut aussi engranger les succès le plus vite possible. "Personnellement, je pense que c'est important de laisser le temps au musicien de grandir, qu'il puisse développer une histoire, une esthétique. Aujourd'hui, il faut directement cartonner." A cet état des lieux général, il faut encore ajouter la spécificité d'une offre bruxelloise en plein chamboulement, depuis que la Ville a décidé de mettre son grain de sel dans le paysage des concerts. Que ce soit via le Palais 12, la réouverture de la Madeleine ou sa volonté de reprendre au Bota la gestion du Cirque royal. "C'est sûr que cela n'aide pas... ", soupire Paul-Henri Wauters. "Pratiquement, les attentats ont eu des répercussions en termes de stress, de frais logistiques d'encadrement et de sécurisation. Mais ils ont surtout accentué les tendances en cours pour l'instant." Où l'économie des stars est de plus en plus coupée de celle des autres artistes. Où le fan de musique lui-même a parfois tendance à se replier sur certaines valeurs sûres: quitte à prendre le risque de "sortir de chez soi", autant que ça soit pour des noms que l'on connaît. Comme si, dans une époque anxiogène, le goût de la découverte devait s'incliner devant le besoin de réconfort... "Mais il reste un public fidèle. Et à certains égards, les propositions musicales n'ont jamais été aussi nombreuses et qualitatives. En cela, il y a une certaine résilience qui permet la circulation d'une énergie positive. Mais ça reste très fragile. Au fond, dans le magma de chacun, il reste quelque chose qui coince..." Il faudra encore du temps pour recréer de la confiance. "C'est certain. Au moins, cela aura amené un autre rapport au concert. Plus plombé certes, mais aussi bien dans un sens négatif que positif: on se rend compte d'autant plus de son importance, de son intérêt, en ce qu'il amène du partage et du dialogue."